Chapitre 31
## Scène 1 — La meilleure chose
Le crayon continua de courir sur la feuille.
J'ajoutai plusieurs annotations autour du noyau central.
« Regardez cette séquence. »
Séraphina suivait chacun de mes mouvements.
« Ici, le premier flux atteint le point de convergence avant les deux autres. »
« L'écart est minime. »
« Pour un calcul classique, oui. Pour l'éther, non. »
Je terminai le schéma.
« Vous créez une micro-rupture à chaque cycle. »
Un silence s'installa. Séraphina relut le modèle. Puis une deuxième fois. Puis une troisième.
Son regard s'arrêta sur une série de calculs.
Elle attrapa immédiatement une feuille vierge et recommença certaines équations.
Quelques minutes passèrent.
Je la laissai travailler. Puis elle s'immobilisa.
« Ce n'est pas possible... »
Elle reprit le calcul. Même résultat. Une troisième fois. Toujours le même résultat. Elle releva finalement les yeux vers moi.
« J'ai vérifié cette partie des dizaines de fois. »
« Les calculs sont corrects. »
« Alors pourquoi l'erreur n'apparaissait pas ? »
« Parce que vous vérifiiez la stabilité globale. »
Je désignai les chiffres.
« Pas la stabilité instantanée. »
Elle regarda à nouveau la feuille. Puis son expression changea légèrement. Pas de l'incrédulité. De la compréhension. Cette sensation particulière qu'éprouve un chercheur lorsqu'une pièce manquante trouve enfin sa place.
« Trois ans... »
Elle posa son stylo.
« Trois ans à chercher dans la mauvaise direction. »
Je haussai les épaules. Séraphina éclata presque de rire. Pas un rire moqueur. Un rire bref, nerveux. Elle secoua la tête.
« Edward, plusieurs équipes de recherche ont travaillé sur ce problème. »
Je réfléchis une seconde. Cette fois, elle laissa échapper un véritable sourire. Le premier depuis que j'étais entré dans son laboratoire.
Puis elle se redressa.
« Je retire ce que j'ai dit tout à l'heure. »
« Quoi donc ? »
« Tu n'es pas seulement un étudiant qui réfléchit différemment. »
Elle regarda les corrections sur la table.
« Tu es probablement la meilleure chose qui soit arrivée à ce laboratoire depuis des années. »
Je regardai les feuilles.
« Ça ressemble à beaucoup de pression. »
« C'en est. »
Elle referma le dossier.
« Heureusement pour moi, tu as déjà accepté de travailler ici. »
Je soupirai.
« Je commence à comprendre pourquoi vous m'avez recruté si vite. »
« Je ne recrute jamais vite. »
Elle posa une main sur le dossier corrigé.
« C'est simplement la première fois que je rencontre quelqu'un capable de corriger un problème avant même que j'aie fini de l'expliquer. »
Séraphina Starlink semblait sincèrement satisfaite. Elle reprit le dossier et relut une dernière fois les annotations. Cette fois, elle ne cherchait plus l'erreur. Elle vérifiait simplement les implications. Quelques secondes plus tard, elle posa les feuilles sur la table.
« Si cette correction est valide, plusieurs modèles dérivés devront être révisés. »
Je regardai les schémas.
« Probablement. »
« Probablement ? »
« Ils utilisent tous la même hypothèse de départ. »
Elle pinça légèrement l'arête de son nez.
« Je vais devoir annoncer à deux départements qu'ils travaillent sur une base incomplète. »
« Ils s'en remettront. »
Elle me regarda un instant.
« Tu as une manière très particulière de minimiser les catastrophes académiques. »
« Parce que ce ne sont pas des catastrophes. »
Je désignai le dossier.
« Une erreur découverte est toujours préférable à une erreur inconnue. »
Séraphina resta silencieuse. Puis elle hocha lentement la tête.
« Je vais probablement réutiliser cette phrase un jour. »
Elle referma le dossier et se leva.
« Viens. »
Je la suivis.
Nous traversâmes une autre partie du laboratoire. Plusieurs chercheurs travaillaient sur différentes stations. Certains analysaient des relevés énergétiques. D'autres manipulaient des modèles tridimensionnels de circuits runiques. À notre passage, quelques regards se levèrent. Je remarquai que plusieurs personnes reconnaissaient manifestement Séraphina. Ce n'était pas surprenant. En revanche, les regards qu'ils me lançaient étaient plus curieux. L'un des chercheurs finit par s'approcher.
« Professeure Starlink. »
« Oui ? »
L'homme hésita brièvement avant de regarder dans ma direction.
« C'est lui ? »
Je regardai Séraphina. Puis le chercheur. Puis de nouveau Séraphina. Elle répondit calmement.
« Oui. »
Le chercheur me dévisagea quelques secondes.
« Le première année ? »
« Oui. »
« Celui de l'examen ? »
« Oui. »
L'homme resta silencieux.
« Je vois. »
Manifestement, il ne voyait rien du tout. Il retourna finalement à son poste. Je regardai Séraphina.
« Je suis déjà devenu un sujet de conversation ? »
« Depuis les résultats, toute l'académie parle de toi. »
« C'est fatigant. »
« Habitude recommandée : ignore-les. »
Nous atteignîmes une zone séparée par une cloison transparente. À l'intérieur se trouvait une bibliothèque spécialisée. Des centaines d'ouvrages remplissaient les rayonnages. Certains semblaient anciens. Très anciens. Je m'arrêtai quelques secondes.
« Je ne pensais pas qu'un laboratoire possédait sa propre bibliothèque. »
« La plupart n'en possèdent pas. »
Elle posa sa main sur le panneau d'accès.
« Celle-ci contient les travaux de recherche accumulés par plusieurs générations de chercheurs. »
La porte s'ouvrit.
« Les étudiants ordinaires n'y ont pas accès. »
Je regardai les étagères.
« Et maintenant ? »
« Maintenant, si. »
Je pénétrai dans la pièce. Le nombre d'ouvrages était impressionnant : théories des noyaux, structures runiques avancées, études sur les cyphes, manipulation de l'éther, traités historiques, rapports d'expédition et résultats d'expériences. Des décennies de recherches s'entassaient sur ces étagères. Peut-être davantage.
Je tendis la main vers un ouvrage consacré aux structures énergétiques complexes.
Séraphina remarqua immédiatement le titre.
« Celui-là est particulièrement difficile. »
J'ouvris le livre. Puis la première page.
Puis la deuxième. Puis la troisième.Quelques secondes passèrent. Je tournai encore plusieurs pages. Séraphina me regardait.
« Tu lis vraiment ? »
« Oui. »
« À cette vitesse ? »
« Oui. »
Elle resta silencieuse. Puis elle observa le livre. Puis moi. Puis le livre. Finalement, elle secoua légèrement la tête.
« Je vais éviter de poser la question. »
« Laquelle ? »
« Combien de temps il te faudrait pour finir cette bibliothèque. »
Je refermai le livre.
Je pris quelques secondes pour estimer.
« Aucune idée. »
Puis j'ajoutai : « Mais probablement moins que ce que vous aimeriez entendre. »
Séraphina éclata franchement de rire. Et cette réaction, plus que toutes les théories discutées jusqu'ici, attira immédiatement l'attention de plusieurs chercheurs dans la salle voisine. Parce qu'ils venaient d'assister à quelque chose d'encore plus rare qu'un problème théorique résolu.
Ils venaient de voir Séraphina Starlink rire.
Scène 2 : Alvina Nighthawks
La Classe Or était considérée comme la promotion d'excellence de l'académie. Elle regroupait les meilleurs étudiants de chaque année, ceux qui avaient réussi à se distinguer parmi des milliers de candidats.
Pourtant, même cette promotion n'occupait pas le sommet de la hiérarchie.
Au-dessus d'elle se trouvait la Classe Adamantium, la plus prestigieuse de toutes. Ses étudiants étaient considérés comme des génies parmi les génies. Intégrer cette classe avant la quatrième année représentait le rêve de nombreux élèves issus des promotions Or, Argent, Bronze et Fer.
Les avantages étaient considérables. Meilleur encadrement, accès prioritaire aux ressources de l'académie, installations exclusives et traitements privilégiés. La différence entre les promotions ne se voyait cependant pas dans les vêtements. L'académie n'imposait aucun uniforme. Seuls la couleur du brassard et celle de la montre connectée permettaient d'identifier l'appartenance d'un étudiant à sa promotion.
Dans la salle de cours réservée à la Classe Or, les quatre vingt-cinq étudiants de la promotion étaient déjà présents.
L'atmosphère était calme. Quelques conversations se faisaient entendre ici et là, mais la plupart attendaient simplement le début du cours.
Assise à sa place habituelle au deuxième rang, Alvina Nighthawks faisait défiler distraitement les informations affichées sur son terminal.
Ses longs cheveux noirs retombaient derrière ses épaules tandis que ses yeux gris parcouraient l'écran avec une attention modérée. Plusieurs étudiants lui adressaient parfois des regards discrets. Ce n'était pas uniquement à cause de sa dixième place aux éliminatoires.
Alvina avait toujours attiré l'attention facilement.
Intelligente, directe et dotée d'une confiance que certains trouvaient excessive, elle n'avait jamais eu de difficulté à obtenir ce qu'elle voulait. Lorsqu'une personne ou un sujet éveillait sa curiosité, elle s'y intéressait sans retenue. Elle savait également que son charme pouvait ouvrir bien des portes et n'hésitait pas à s'en servir lorsque cela l'arrangeait.
Le problème était que son intérêt disparaissait souvent aussi vite qu'il était apparu. Très peu de choses parvenaient à retenir son attention sur la durée. Alors qu'elle consultait encore les résultats des éliminatoires, un étudiant vint s'installer à côté d'elle.
Elle reconnut immédiatement sa présence.
« Alors ? »
Alvina ne leva même pas les yeux de sa montre.
« Alors quoi ? »
« On devait se voir à vingt heures. Tu étais où ? »
Elle haussa légèrement les épaules sans se presser.
« Je n’étais nulle part, et je n’avais rien confirmé. »
Neville la fixa un instant, puis laissa échapper un soupir avant de s’asseoir en face d’elle. Il avait une présence assez marquée pour attirer l’attention dans n’importe quelle salle, avec sa taille, ses traits réguliers et son attitude toujours maîtrisée.
« Très bien. J’ai ce que tu m’as demandé. »
Le regard d’Alvina changea immédiatement.
« Enfin. »
Neville activa sa montre et consulta les informations.
« Edward Esposito, classe Bronze. »
Alvina l’interrompit.
« Évite les détails évidents. »
Neville continua sans relever.
« Avant cet événement, son dossier était ordinaire. Il obtenait des résultats moyens sans se distinguer particulièrement, et son niveau théorique restait correct sans être remarquable. Il était même considéré comme relativement faible sur le plan pratique.»
Neville fit défiler les informations sans lever les yeux.
« Il était régulièrement ciblé par un étudiant nommé Luka Rossi. Harcèlement répété, non officiel mais connu dans son groupe. »
Alvina releva légèrement la tête.
« Et personne n’a intervenu ? »
« Pas de trace disciplinaire formelle à ce moment-là. »
Neville continua.
« L’incident clé survient lors d’un exercice de duel organisé par un professeur, dans le cadre d’une évaluation du contrôle du Cyphe. »
Alvina fronça légèrement les sourcils.
« Un duel supervisé ? »
« Oui. »
« Contre qui ? »
« Luka Rossi. »
Elle répéta le nom, cette fois avec un peu plus de concentration, mais sans commentaire.
Neville poursuivit.
« Peu de temps avant cet exercice, Edward est signalé absent pendant une période prolongée après une activité para-académique. Il revient avec une légère perte de repères, mais aucune explication officielle n’est enregistrée. »
Un court silence suivit.
Puis Neville reprit.
« Pendant le duel, il manifeste son Cyphe pour la première fois. L’évaluation sort complètement du cadre prévu, et son niveau de performance dépasse largement les attentes de l’exercice. »
Alvina resta silencieuse. Neville fit défiler l’écran.
« Après cet événement, son profil change rapidement. Son niveau théorique progresse de manière brutale, il résout des problèmes de haut niveau sans formation correspondante, et il est nommé assistant-chercheur junior du professeur Séraphina. »
Alvina releva légèrement la tête.
« Une professeure. »
« Oui. Professeure de recherche avancée et responsable de plusieurs programmes théoriques de haut niveau. »
Un silence s’installa dans la pièce.
Alvina fixa un instant les données affichées avant de relever les yeux vers Neville.
« Ce n’est pas une évolution normale. »
« Non. »
« C’est intriguant. »
Neville acquiesça.
« C’est pour ça que tu t’y intéresses ? »
Alvina esquissa un léger sourire.
« Non. »
Elle se pencha légèrement en arrière.
« C’est pour ça que tout le monde devrait le surveiller. »