Chapitre 14
Chapitre 14
##Scène 1 —Dans les couloirs
Si on m'avait dit un jour que je remettrais les pieds dans un centre éducatif, j'aurais répondu : impossible.
Devant moi se dressaient les grands bâtiments de l'Académie de l'Étoile Polaire. L'une des institutions les plus prestigieuses jamais construites, réputée pour ses enseignements de haut niveau et les nombreuses élites qu'elle avait formées au fil des années.
Je franchis les grilles et avançai lentement vers les couloirs de l'académie.
Le sol pavé s'étendait sous mes pas, parfaitement entretenu, sans la moindre irrégularité. Autour de moi, les bâtiments formaient un ensemble imposant mais ordonné, mêlant pierre claire et larges surfaces vitrées.
Dans la cour, les étudiants circulaient en groupes désorganisés. Certains riaient, d'autres étaient pressés, tandis que quelques-uns restaient immobiles, absorbés dans leurs discussions.
Le bruit était constant.
Un mélange de voix, de pas, de chaises déplacées au loin et de fragments de conversations qui se superposaient sans jamais vraiment se rejoindre.
Rien ne me semblait familier.
Pourtant, tout le monde agissait comme si j'étais censé être ici.
Je poursuivis ma route à travers l'entrée principale.
À l'intérieur, les couloirs étaient larges, baignés d'une lumière naturelle filtrée par de hautes fenêtres. Des écrans encastrés dans les murs diffusaient des informations : emplois du temps, annonces et listes de salles. Des flèches lumineuses clignotaient parfois au-dessus des intersections afin de guider les flux d'élèves.
Ils passaient près de moi sans s'arrêter.
Mais je sentais les regards.
Pas tous.
Seulement certains.
Des regards rapides... puis insistants.
Des murmures suivis de rires étouffés.
— C'est lui ?
— Il est revenu ?
— Sérieux... après avoir disparu pendant plus de deux semaines ?
— Tellement pathétique. Je me demande pourquoi l'académie accepte encore ce genre d'individu.
Je n'étais pas censé les entendre.
Mais je les entendais quand même.
Mon rythme ralentit légèrement.
Une sensation désagréable s'installa dans ma poitrine.
Je n'étais pas seulement un inconnu ici. J'étais un point de rupture dans leur normalité.
Et ça se voyait.
Un peu plus loin, quelqu'un détourna franchement le regard comme s'il refusait de croiser le mien. Un autre esquissa un sourire sans joie avant de murmurer quelque chose à son groupe.
Je continuai d'avancer.
Croisement principal.
Le flux d'élèves y était plus dense, presque désordonné. On se bousculait légèrement sans vraiment s'en rendre compte. Les voix se mélangeaient en une masse confuse.
C'est là que je le sentis.
Un regard ancré et insistant.
Je m'arrêtai presque sans m'en rendre compte et tournai légèrement la tête.
Un garçon était adossé contre un mur, les bras croisés.
Il ne parlait pas.
Il attendait.
Et il me regardait comme si j'étais déjà un problème.
Il se décolla du mur et s'approcha.
Le flot des étudiants continua autour de nous comme si personne ne trouvait cela digne d'attention.
« Alors comme ça... t'es revenu. »
Sa voix était calme et froide en même temps.
Je ne répondis pas immédiatement.
Je me rappelais vaguement de lui.
Luca Rossi.
D'après les souvenirs fragmentés qui me revenaient parfois, ce type avait l'habitude de harceler l'ancien Edward. Moi, en revanche, je n'étais pas du genre à me laisser faire.
Et surtout, je ne comprenais pas pourquoi je devrais perdre mon temps avec lui.
« On se connaît ? » finis-je par demander.
Un bref silence s'installa.
Puis un souffle, presque un rire sans aucune chaleur.
« T'as vraiment le culot de demander ça. »
Je fronçai légèrement les sourcils.
« Quoi ? »
Son regard se durcit.
« Tu te moques de moi... ou t'es vraiment devenu inutile à ce point ? »
Je restai silencieux.
Autour de nous, plusieurs étudiants ralentirent légèrement, attirés par la scène.
Comme si ce genre de confrontation n'avait rien d'inhabituel.
Luca claqua la langue.
« T'as pris du zèle, Esposito. Enfin... si on peut appeler ça changer. »
Je le regardai sans répondre.
Puis, sans prévenir, il lança son poing.
Je me penchai instinctivement sur la gauche.
Le coup passa à quelques centimètres de mon visage.
Luca resta figé une fraction de seconde. Il parut surpris.
« Oh... »
Son regard se rétrécit.
« Tu oses esquiver ? »
Je clignai des yeux.
Qu'est-ce que cet imbécile racontait ? Pourquoi est-ce que je n'aurais pas esquivé ?
Si quelqu'un essayait de me frapper, la réaction normale était d'éviter le coup. Non ?
À voir les expressions autour de nous, les autres semblaient aussi surpris que lui.
Attendez... L'ancien Edward se laissait vraiment frapper sans réagir ?
Quelle existence pathétique.
Luca serra la mâchoire.
« Je savais qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas chez toi. »
Une légère fluctuation d'énergie parcourut alors son bras. Cette fois, je la sentis clairement. Mon expression se figea.
D'accord.
Ce n'était pas un simple coup. Luca arma son bras une seconde fois.
Puis frappa.
Mais avant qu'il ne puisse m'atteindre, quelqu'un s'interposa. Une main attrapa son poignet d’un geste net et précis.
« Ça suffit, Luca. »
Je tournai la tête.
Caspian Wavecrest.
Il était grand, avec des cheveux dorés qui semblaient capter la lumière. Son visage, presque angélique, possédait une beauté rare, le genre de beauté qui arrêtait les regards sans même qu’il ait besoin de parler. Dans une foule, il ne passait jamais inaperçu : il était de ceux que l’on remarquait immédiatement, comme s’il dégageait une présence différente des autres.
Pourtant, à cet instant, son regard était loin d'être bienveillant.
« Retire-toi. »
Luca serra les dents.
« Oh, Caspian... Ne te mêle pas de ça. »
« Retire-toi. »
« J'ai dit : ne te mêle pas de ça. »
« Et moi, j'ai dit retire-toi. »
Sa voix était plus ferme cette fois.
Une légère pression sembla parcourir l'air.
C'était faible mais suffisante pour faire comprendre qu'il ne plaisantait pas.
Pendant quelques secondes, aucun des deux ne bougea. Puis Luca éclata d'un rire rauque. Il leva les mains en signe de reddition.
« Très bien. »
Il recula d'un pas.
Puis son regard se posa sur moi.
« Évite de traîner seul dans les couloirs, Esposito. »
Son sourire était mauvais.
« Caspian ne sera pas toujours là pour te protéger de moi. »
Il se détourna.
Puis s'arrêta une dernière fois.
« Et toi... »
Son regard glissa vers Caspian.
« Si tu continues à te mettre en travers de mon chemin, tu sais ce qui arrivera. »
Le silence dura quelques secondes.
Puis il s'éloigna dans le flot des étudiants.
Comme si rien ne s'était passé.
Caspian le suivit du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse complètement.
Puis il se tourna vers moi.
Son expression s'adoucit légèrement.
Un sourire apparut sur son visage.
« Bienvenue à l'Académie de l'Étoile Polaire. »
« Merci. Tu n'étais pas obligé de te mettre en danger pour moi. »
Il laissa échapper un léger rire.
« Ça va. J'ai l'habitude. »
Je le regardai quelques secondes.
« Tu es sûr de n'avoir rien à craindre de Luca ? »
« Pourquoi cette question ? »
« Parce qu'un type comme lui me donne l'impression d'être assez rancunier pour s'en prendre à tes amis juste pour se venger. »
Pendant un bref instant, son sourire vacilla.
Une fois seul, je repris ma marche à travers les longs couloirs de l’Académie. Chaque pas résonnait dans le silence ambiant, tandis que les minutes s’écoulaient avec une lenteur qui me donnait l’impression de traverser une éternité.
##Scène 2 —Bureau de la directrice
Peu à peu, les bâtiments réservés aux cours disparurent derrière moi, laissant place à une partie plus calme et plus imposante de l’établissement. Je finis par atteindre le bâtiment administratif. Sa façade austère se dressait devant moi, presque intimidante.
Après un bref instant d’hésitation, j’en poussai les portes et pénétrai à l’intérieur…
Si je ne me trompais pas, le bureau de la directrice devait se trouver quelque part par ici. Devant moi se dressait un ascenseur encastré dans le mur de gauche.
J'appuyai sur le bouton.
Un tintement métallique retentit presque immédiatement. Le mécanisme était déjà en marche.
Après quelques instants, les portes s'ouvrirent.
L'étage supérieur était radicalement différent.
Le couloir y était plus silencieux. Plus sombre également.
Les bruits provenant du reste de l'académie semblaient avoir disparu. Je poursuivis ma route jusqu'à trouver une large porte.
Au-dessus était inscrit : Direction.
Je laissai échapper un léger souffle. Puis je levai la main pour frapper.
« Je t'attendais, Edward. Entre. »
La voix provenait de l'intérieur.
Je m'immobilisai.
Hein ?
Je n'avais même pas encore touché la porte.
Avant que je puisse réagir, celle-ci s'ouvrit d'elle-même. L'instant suivant, je me retrouvai à l'intérieur.
Je clignai des yeux.
Une seconde.
J'étais devant la porte. La seconde suivante...
J'étais dans le bureau. Bon sang.
Le bureau était spacieux et étonnamment peu éclairé.
De hautes étagères remplies de livres occupaient les murs tandis qu'un large bureau trônait au centre de la pièce.
Derrière celui-ci, un fauteuil était tourné dans la direction opposée. Lentement, il pivota. Les lumières s'intensifièrent progressivement.
Une femme apparut alors dans mon champ de vision. Elle était assise avec une assurance tranquille, les mains posées sur les accoudoirs. Son simple maintien imposait naturellement le respect.
Difficile de détourner le regard. Elle semblait à peine avoir dépassé la vingtaine. Pourtant, quelque chose dans son regard racontait une toute autre histoire.
Enfin...
Nous vivions dans un monde où certaines personnes pouvaient conserver leur apparence pendant des décennies. Son âge réel pouvait être n'importe quoi.
Et puis...Merde. Jurai-je intérieurement. Elle était clairement mon genre.
« Assieds-toi. »
Sa voix était douce, presque envoûtante.
Je pris place dans le fauteuil en face d'elle.
J'essayai de ne pas trop la fixer du regard. Ce qui était franchement difficile.
« Deux semaines d'absence... »
Elle consulta quelques documents posés sur son bureau.
« Fugue de l'Académie pendant une activité para-académique... »
Elle marqua une pause.
« Quoi d'autre déjà ? »
Elle fit mine de réfléchir avant de relever les yeux vers moi. Nos regards se croisèrent.
Mauvaise idée.
Pitié. Ne me regardez pas comme ça.
Je ne me souvenais même pas de la moitié de ce que vous venez d'énumérer. Honnêtement, j'avais presque honte.
Je détournai légèrement le regard. Quelle situation absurde.
« Au moins, tu sembles comprendre la gravité de la situation. »
Je ne répondis pas.
Parce que je n'étais pas certain de comprendre quoi que ce soit.
Elle laissa échapper un léger sourire.
« Malheureusement, je ne peux pas effacer tout ça simplement parce qu'un étudiant affiche un air repentant. »
Son regard descendit brièvement sur mon visage. Puis son sourire s'élargit légèrement.
« Même si ce joli minois essaie visiblement de jouer en ta faveur. »
Je clignai des yeux.
« Pardon ? »
« Je disais que tu as de la chance. »
Elle tendit un document dans ma direction.
« Nous avons reçu ceci ce matin. »
Je jetai un coup d'œil à la feuille.
« Le rapport médical indique une perte partielle de mémoire, accompagnée de plusieurs symptômes liés à l'incident. »
Elle s'interrompit.
Puis sa voix devint plus douce. Presque maternelle.
« Alors dis-moi, Edward... »
Son regard resta posé sur moi.
« Que te rappelles-tu exactement ? »
« Euh... »
Je déglutis difficilement.
« Quoi ? »
Un sourire amusé étira ses lèvres.
« Tu as perdu ta langue, mon petit Edward ? »
Pitié.
Arrêtez de me poser des questions sur des choses dont je ne me souviens pas.
Bon sang...
Je pris une inspiration.
« Écoutez, Madame... euh... »
Mon regard glissa vers la plaque posée sur son bureau.
Palmer.
« Madame Palmer... ou Mademoiselle Palmer, je ne sais pas... »
Brillant début.
(Je ne vous mentirai pas en disant que je ne me rappelle plus grand-chose.)
Je me redressai légèrement.
(Alors, soyez gentille et laissez-moi partir.)
Je marquai une pause.
« Honnêtement, je n'en sais probablement pas plus que vous. »
Ma voix était presque suppliante.
Pendant quelques secondes, le silence régna dans le bureau. Puis un rire rauque s'échappa de sa gorge.
« Quelle sacrée pièce de théâtre... »
Elle secoua légèrement la tête.
« Tu es vraiment un cas, Edward. »
Son sourire demeura un instant. Puis il disparut progressivement. L'atmosphère changea. Son regard se fit plus profond et plus perçant. Comme si elle cherchait à lire directement dans mes pensées.
Mon dos se raidit aussitôt.
Pitié.
Faites qu'elle y croie….
Son regard resta fixé sur moi pendant plusieurs longues secondes.
Puis, contre toute attente, elle poussa un léger soupir et s'enfonça dans son fauteuil.
La pression qui pesait sur moi diminua légèrement. Légèrement seulement. Elle resta silencieuse quelques instants avant de se lever.
Je la suivis du regard tandis qu'elle contournait lentement son bureau. D'un geste calme et posée. Comme si elle réfléchissait à quelque chose. Elle vint s'asseoir sur le bord du bureau, juste à côté de moi.
« Edward... »
Sa voix avait changé. Elle paraissait plus douce. Plus sincère.
« Tu es sûr que tout va bien ? »
Avant que je puisse répondre, sa main se posa sur mon épaule.
Je me figeai.
« Tu peux me le dire, tu sais. »
« ... »
Je ne trouvais rien à répondre.
Parce que je ne savais pas moi-même ce qui allait bien ou non.
Elle inclina légèrement la tête.
« Tu es vraiment difficile. »
Je suis censé répondre quoi au juste ?
Je ne sais même pas ce qu'elle attend de moi.
Son regard s'attarda sur mon visage. Puis quelque chose changea. Une légère tristesse traversa son expression, fugace mais bien réelle.
« Tu m'as même oublié... »
Sa voix s'affaiblit légèrement. Comme si les mots lui coûtaient.
« Nous... »
Elle s'interrompit. Ses yeux ne quittèrent pas les miens.
je ne voyais plus la directrice de l'Académie mais simplement une femme troublée.