Chapitre 5 947
Chaque choix fait dans l’existence en ouvre d’autres derrière lui. Une forme de vie tourne à gauche plutôt qu’à droite, parle au lieu de garder le silence, tend la main et prend quelque chose au lieu de le laisser là ; de ce petit instant se ramifient d’innombrables nouveaux fils, chacun représentant une possibilité qui n’existait pas un battement de cœur plus tôt.
La plupart de ces fils ne mènent nulle part, s’effacent et tombent dans l’oubli. Mais certains se prolongent à travers l’existence, croisent d’autres fils et tirent sur eux, jusqu’à ce qu’un choix fait dans un coin tranquille puisse se faire sentir dans des lieux que son auteur ne verra jamais.
Et tous ces fils obéissent à une règle, plus ancienne que n’importe quel Roi et plus simple que n’importe quel Récit : les choses qui brillent attirent les regards.
Une grande puissance qui s’élève, un trésor rare qui refait surface, un nom qui grimpe sur une bannière : tous captent l’attention de beaucoup de monde. Et, la plupart du temps, ces innombrables regards ne peuvent que contempler. Les choses véritablement éclatantes sont trop lointaines, trop bien protégées ou tout simplement trop puissantes. Alors elles brillent sans être touchées, tandis que tous les autres les observent et les convoitent.
Mais il arrive qu’une chose éclatante se révèle faible. Elle occupe une place qu’elle ne semble pas mériter, porte un nom trop prestigieux pour la force qui le soutient, détient un prix trop grand pour les mains qui le tiennent. Dès que cela se remarque, tout change. Les regards se transforment en mains tendues et, de toutes les directions de l’existence, les choses se mettent à converger vers elle.
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Dans les Interstices indéfinis, la bataille entre la Troisième Légion du Berger des étoiles filantes et le Cauchemar venu du Fallow avait pris fin, et la Légion battait en retraite. Des neuf grands lotus stellaires qui avaient pénétré dans les Interstices en formation parfaite, il n’en restait que cinq en vol. L’un d’eux brûlait sur le bord de ses pétales et semait des flammes bleues sur son passage. Les quatre autres avaient disparu, brisés en fragments dérivant dans l’obscurité, éclats de lumière stellaire et de verre gris. Leurs Anciens, leurs Établis et leurs Nouvellement élevés étaient éparpillés en morceaux dans les ténèbres.
Les cadavres étaient partout. Des milliers d’Immenseurs, venus ici combattre pour le Récit du Roi, flottaient dans les Interstices. Certains étaient brisés ; d’autres, prisonniers du verre gris, avaient leur propre mort imminente figée devant le visage. Les lotus survivants durent se frayer un chemin entre eux. Dans la Légion en retraite, personne ne les regarda bien longtemps.
Derrière eux, l’Immobilité de chaque mort qui avait failli survenir ne les suivit pas. Elle demeura dans les ténèbres où la bataille avait eu lieu, immense silhouette silencieuse de verre gris dont la surface s’ouvrait et se refermait sur des yeux cramoisis. Elle les regarda partir. Elle n’avait pas été vaincue, pas même gravement blessée ; elle les laissa simplement s’en aller, comme elle laissait tout s’en aller, retenant son souffle et les observant avec une patience pire que n’importe quelle traque.
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À l’avant des lotus en retraite volait Ione Kalliste. Son auréole bleue était fendue en trois endroits. Des neuf lames céruléennes qui tournaient autour d’elle à son arrivée dans les Interstices, il n’en restait que quatre, dont deux avaient le tranchant ébréché. Sa couronne s’était réduite à une faible lueur bleue autour de son corps. Du verre gris avait poussé dans la peau de son bras gauche, de l’épaule au poignet, et le sang coulait lentement de la plaie à son flanc, qui refusait de se refermer.
Depuis le début, elle avait tout montré à son Roi, grâce au lien entre leurs Récits. Chaque coup qu’elle avait porté, chaque lotus qu’elle avait perdu, chaque Immenseur mort sous le verre gris : elle avait tout laissé lui parvenir, comme elle le faisait toujours lorsqu’elle combattait en son nom. La Floraison qui répond à la Calamité était un Récit qui s’épanouissait à son service. À présent, alors qu’elle volait à la tête de ce qui restait de sa Troisième Légion, elle sentit son attention se poser entièrement sur elle pour la première fois depuis le début de la bataille.
Puis elle entendit sa voix. Elle résonna dans le lien qui les unissait, immense, chaleureuse et terrible : celle du Berger des étoiles filantes. Au même instant, tous les Immenseurs survivants des cinq lotus s’immobilisèrent dans les airs.
« Ione, dit le Berger, tu joindras tes forces à celles des Immenseurs insondables du Psaume de fer, qui attendent toujours près de l’endroit où se dressait autrefois l’Héritage de l’Acharya de l’Immenseur. Il devient de plus en plus dangereux pour nous, les Rois, de nous déplacer ouvertement dans l’existence. Un Roi peut désormais perdre son prestige bien trop facilement et, jusqu’ici, le seul dont le nom a grimpé puis redescendu sur la bannière est l’Origine humaine onirique. »
Le lien vibra, et sa voix se fit plus réfléchie. « Au vu de tout ce qui s’est passé, de ce que nos propres forces ont vu avant de mourir et de ce que le Psaume de fer m’a révélé, l’Origine humaine onirique doit être le chef de ce qui reste de l’Héritage de Lucy. Il est faible, assez faible pour ne pas avoir pu tuer les Insondables du Psaume de fer. Pourtant, d’une façon ou d’une autre, il leur a échappé et a emporté tout l’Héritage avec lui. Il a disparu de l’endroit où celui-ci se trouvait auparavant, là où le Fallow s’étend désormais à travers les Interstices indéfinis. Mais nos forces dans la Carcosa infinie sont mortes peu avant que son prestige ne s’élève, ce qui signifie qu’il a soit traversé la Carcosa, soit fui jusque-là. »
Sa voix se fit alors plus froide, plus lourde, et les cinq lotus restants tremblèrent dans les ténèbres. « Trouve-le. Nos forces ont déjà essuyé deux défaites en combattant seules, et c’est un lourd fardeau pour un Roi. La face et le prestige sont des choses sans importance en soi, Ione, et pourtant, leur valeur est inestimable, car c’est ce dont la bannière se souvient. Tu as son image et son apparence, transmises par le Psaume de fer. Leurs forces se joindront aux tiennes, et vous partirez ensuite. »
… !
Le lien se tut et Ione Kalliste s’arrêta. Les cinq lotus s’immobilisèrent derrière elle, leurs pétales frémissants ; celui qui brûlait continuait de semer des flammes bleues dans les ténèbres. Tous les Immenseurs à leur bord attendaient de voir ce qu’elle ferait. Elle fronça lentement les sourcils. Pendant la bataille, elle avait senti cette forêt dans les Interstices grâce à son propre Shinjitsu : cette forêt d’obsidienne et d’or qui n’appartenait pas au Cauchemar. Elle n’avait pas oublié ce qu’elle lui avait fait ressentir.
Elle leva alors la main droite, celle où le verre n’avait pas poussé, et la balaya une fois devant elle dans les ténèbres. L’image que le Psaume de fer avait transmise à son Roi surgit dans les airs, grande, nette et faiblement lumineuse, visible de tous les Immenseurs survivants de la Troisième Légion. On y voyait un homme vêtu d’une robe faite de rêves et de cauchemars, une couronne d’obsidienne tournant lentement au-dessus de sa tête, avec une braise d’or qui brûlait en son centre. Ses yeux dépareillés — l’un d’or, l’autre d’obsidienne — les regardaient tous avec un calme qui semblait déplacé chez un être que la bannière disait faible.
L’Origine humaine onirique flottait dans les ténèbres, devant la Légion meurtrie, exactement comme le Psaume de fer l’avait vu. Ione contempla son visage un long moment sans parler. Derrière elle, quelques Immenseurs survivants chuchotèrent entre eux : l’image était plus petite et plus ordinaire qu’ils ne l’avaient imaginé, et il était difficile de croire qu’un être pareil avait fait saigner les Légions de deux Rois. Ione, elle, ne souffla mot. Elle se souvenait de la forêt.
Tandis que l’image flottait là, loin de l’autre côté des Interstices, à des années-lumière, en direction du creux où un Héritage s’était jadis dressé, une pression commença à monter. Elle s’avançait régulièrement dans les ténèbres : les auras d’Immenseurs insondables qui se déplaçaient de concert, avec le poids de fer et de feu, et la sombre gravité d’un Récit forgé dans une fournaise. Les forces du Psaume de fer venaient rejoindre la Légion du Berger. Et, dans l’image ardente qui flottait devant eux tous, l’homme aux yeux dépareillés promena son regard sur chacun d’eux sans ciller !