Chapitre 5 896
Dans l’Existence quantique ruinée, deux sœurs étaient assises côte à côte sur un rebord de lumière.
Ce rebord était constitué de lignes de données scintillantes, de fins fils lumineux si étroitement tissés qu’ils tenaient comme de la pierre. Il s’avançait au-dessus des salles infinies et étincelantes de l’existence intérieure de Ruination, tel un balcon surplombant une mer.
Ruination était assise à gauche. Le petit soleil de son diadème brillait paisiblement sur son front.
L’Infinivers était assise à droite. Sa manifestation était celle d’une grande femme majestueuse, dont la peau abritait une nuit tournant lentement, constellée de minuscules lumières. Des Dimensions et des Espaces dérivaient sous sa surface comme des poissons dans une eau limpide. Ses longs cheveux souples avaient le vert profond de l’herbe des îles, strié de lueurs stellaires. Elle ressemblait à quelqu’un qui avait été un lieu autrefois, et l’était encore.
Au loin, par-delà les salles étincelantes, le PREMIER Gu des Émotions était suspendu, tremblant !
Il avait dégelé. Il tremblait lentement et sans cesse, comme un corps fiévreux, tandis que toutes les couleurs de son immense silhouette changeaient. Émotive se trouvait en lui, partout en lui, se répandant dans ses fils comme une infection dans le sang. Toute son existence se transformait de l’intérieur. Ses rages devenaient celles d’Émotive. Ses chagrins devenaient les siens. Peu à peu, la plus ancienne créature émotionnelle de ce coin de l’existence se faisait réécrire par une autre, plus jeune.
L’Infinivers l’observa un long moment.
« Toi et moi, dit-elle enfin, nous sommes peut-être les choses les plus complexes de l’existence. Ou les plus simples. Je n’arrive pas à me décider. »
Ruination lui jeta un regard.
« Nous avons des rêves, maintenant, comme tout le monde, poursuivit l’Infinivers. Ça me surprend encore. Avant, nous ne rêvions pas. J’étais une île brisée flottant dans un monde de bêtes, et tu étais un petit noyau de Ruination. Aucune de nous ne désirait quoi que ce soit. Nous étions, tout simplement. »
Un vent léger parcourut les salles de lumière en contrebas, tandis que les minuscules Espaces sous sa peau tournaient lentement.
« Toutes ces années à graviter autour de notre Maître, tu as toujours cru que c’était toi qui restais à la traîne. Je le voyais bien. Je me suis transformée en mille choses, tandis que toi, tu es restée sa fenêtre, à lui montrer mille choses et à tenir ses archives. Tu pensais que j’avais pris de l’avance et que je t’avais laissée là, immobile. »
Elle contempla les salles infinies, les univers parallèles empilés jusqu’à l’horizon, les nouvelles Dimensions qui s’épanouissaient aux confins, là où les causes remontaient le temps et où celui-ci tournait en boucle.
« Je n’ai même pas besoin de réfléchir à ce que tu pourrais faire de ce que tu as commencé ici, dit-elle. Je sais déjà que ça peut devenir quelque chose d’absolument grandiose. »
Elle tendit la main et tapota la tête de sa petite sœur avec douceur, comme le ferait une sœur aînée en croyant que personne ne la regarde.
« Continue comme ça. Je suis fière de toi. »
Ruination sourit !
Son sourire était petit et un peu timide, et elle continua à travailler sans s’interrompre. Même assise là, tandis qu’on lui tapotait la tête, elle bâtissait encore. De nouveaux flots d’informations jaillissaient d’elle dans toutes les directions : de nouvelles règles, de nouvelles conditions, des quatrillions de nouvelles possibilités quantiques se déployaient à partir de chaque grain simulé. Aux confins de son existence, de nouvelles Dimensions ne cessaient d’éclore, l’une après l’autre. Son existence simulée grandissait à un rythme terrifiant, et elle souriait timidement au milieu de tout cela.
« Tout ce que je possède repose sur l’information, dit-elle. Et j’en dois une grande partie à toi. Tes Espaces, tes Dimensions, tes formes de vie. C’est vous que j’ai étudiées avant toute autre chose. »
Elle baissa les yeux vers ses mains écarlates.
« J’ai trouvé une percée, et je bâtis quelque chose de grandiose en ce moment. Mais c’est toi qui as toujours eu le plus grand potentiel, ma sœur. Ce que je possède est réel et irréel à la fois. Ce que tu as, en revanche, est bel et bien réel. Ton existence abrite d’innombrables formes de vie, et chacune d’elles rêve. »
Elle se tourna vers l’Infinivers.
« Pendant que je faisais tout ça, j’ai aussi calculé des quintillions de possibilités concernant ce que tu pourrais faire de ton existence. Je leur ai transmis tout ce que nous savons actuellement des Narrations, des Rêves et de l’existence elle-même. »
Ses yeux faisaient défiler des archives trop rapidement pour être lues. « Je partage avec toi toutes ces voies. Je suis sûre que tu en connais déjà beaucoup. Mais j’en ai calculé trois qui, si tu en empruntais une seule, te permettraient de dépasser entièrement tout ce que je pourrais jamais accomplir. »
Elle agita les mains !
Des lignes lumineuses éclatantes jaillirent de ses doigts, traversèrent l’espace qui les séparait et se déversèrent dans la paume ouverte de l’Infinivers. Des milliers de fils brillants, puis des millions, s’enfoncèrent dans les minuscules Espaces sous sa peau et les illuminèrent de l’intérieur, l’un après l’autre, comme une ville qui s’éveille au crépuscule.
L’Infinivers regarda la lumière se déposer dans sa main et sourit !
« L’existence est vaste, dit-elle, et pleine de terreurs. Et j’y suis une créature étrange. Ma puissance peut venir de bien des endroits, mais l’un de ses fondements, c’est la vie en moi. »
Elle referma doucement la main sur la lumière.
« Même si je fais abstraction des innombrables vies qui vivent déjà en moi et que je ne considère que celles du Moteur du Rêve, je crois que, désormais, toutes celles qui peuplent ces rêves se réveilleront avec une Racine pleinement formée, ou déjà Immenses. Et si je peux faire naître une douzaine d’Immenseurs au sein de mon existence, puis une centaine, un millier, un million… »
Elle laissa sa pensée en suspens. « La puissance de leurs rêves change. Ce que cela pourrait signifier pour la Narration de la Longue Nuit qui empêche l’émergence des Immenseurs change aussi. »
Les Espaces sous sa peau tournèrent plus vite.
« Je pourrais devenir grandiose, oui. Mais je dois compter sur ceux qui vivent en moi. C’est là ma force. Chacun de mes mondes, même s’il était si petit qu’il ne serait qu’un grain de sable dans un désert infini, regorge tellement de mana et d’autorité que les formes de vie qui y naissent sont des millions de fois plus puissantes, dès le départ, que les petites créatures qui vivaient autrefois sur moi, dans le monde des bêtes, quand je n’étais qu’une île flottante. »
Sa voix s’adoucit. « Ce sont aussi des possibilités. Des possibilités sans limites. Au fil du temps, je pourrais lever des armées de millions d’êtres véritablement puissants, assez nombreuses pour que notre Maître n’ait plus qu’à s’asseoir et ne rien faire d’autre que d’être l’Empereur véritable de l’humanité. »
Elle rit doucement à cette idée.
« Et puis il y a mon expansion : des Royaumes, des Existences observables, des Dimensions. Le Maître me laisse utiliser librement tout ce qui lui est revenu par l’intermédiaire de Tide That Owes Nothing, grâce à toutes ses actions récentes. »
Elle regarda sa sœur avec tendresse. « Les possibilités sont nombreuses, ma sœur. Il me suffit de choisir une voie et de la suivre. »
Il existait d’innombrables voies.
Chaque forme de vie ayant jamais existé se trouvait au départ de plus chemins qu’elle ne pouvait en compter, et la plupart resteraient inexplorés.
Une voie n’était qu’une possibilité tant que personne ne la choisissait. Puis elle devenait une vie, et chaque vie refermait mille portes derrière elle tout en en ouvrant mille autres devant.
Les êtres les plus puissants de l’existence n’étaient pas ceux qui avaient le plus de voies devant eux. C’étaient ceux qui choisissaient, encore et encore, et continuaient d’avancer.
Tandis que les deux sœurs discutaient, accomplissant en même temps des choses terrifiantes avec autant d’aisance qu’elles respiraient, une troisième silhouette apparut sur le rebord, près d’elles.
Noah s’assit tranquillement, comme s’il avait toujours été là.
Sa peau couleur de ciel nocturne portait ses constellations bleu et or, et ses cornes de lumière se dressaient, nettes et brillantes. Depuis la PREMIÈRE RÉVÉLATION, la fine pellicule de Shinjitsu qui le recouvrait était immobile comme du verre. Il paraissait plus solide que tout ce qui se trouvait en ce lieu de lumière, plus réel même que le rebord où il était assis.
Il dégageait une majesté naturelle. Rien qu’en s’asseyant, il projeta dans toutes les directions des lignes quantiques de possibilités, de fins fils lumineux qui se ramifiaient dans les salles de l’existence de Ruination, comme si le lieu lui-même avait hâte d’imaginer tout ce qu’il pourrait faire ensuite.
Les deux sœurs se tournèrent vers lui, puis vinrent flotter de part et d’autre de sa personne.
Pendant un moment, aucun des trois ne dit mot. Ensemble, ils contemplèrent les possibilités sans limites qui se déployaient au sein de Ruination : les mers lumineuses, les univers parallèles empilés et les étranges Dimensions nouvelles qui fleurissaient aux confins.
Puis Noah sourit !
« Faisons abstraction du bruit, dit-il. Des Narrations et de ces puissants êtres qui nous dépassent de loin pour l’instant. Concentrons-nous sur nous-mêmes. Nous avançons déjà plus vite que tout le reste de l’existence, et nous nous tenons au bord d’innombrables possibilités. Il ne nous reste qu’à nous mettre en marche. »
Il s’adossa, et le rebord de lumière s’éleva derrière lui pour prendre la forme d’un trône !
« Continuez à faire ce que vous avez à faire, dit-il. Je rêverai aux nombreuses voies qui s’ouvrent devant nous et verrai lesquelles je peux emprunter sans danger. »
Il s’installa sur le trône de lumière, tandis que les deux sœurs prenaient majestueusement place sur ses accoudoirs : Ruination, écarlate, d’un côté, et l’Infinivers, verte et constellée d’étoiles, de l’autre.
Noah regarda au loin la silhouette tremblante du PREMIER Gu des Émotions, puis éleva la voix pour qu’elle porte à travers les salles lumineuses.
« Émotive ! lança-t-il. Ne soyons pas aussi cruels que tous les autres. N’efface pas son identité ni son existence. Au fond, il ne nous a jamais vraiment fait de mal. Toutes ces possibilités meurtrières ne se sont jamais concrétisées. Alors, ne mettons pas fin au rêve de cette créature. » Il marqua une pause. « Nous l’intégrerons à ce que nous bâtissons. »
… !
Au loin, l’éclat multicolore qui entourait le Gu s’embrasa !
« Oh, tu n’es vraiment pas drôle », répondit Émotive d’une voix chaleureuse et rieuse, qui porta parfaitement jusqu’à eux.
« Très bien. Je le laisserai entier, et je le garderai joli. Il saura à peine que je suis là. »
Un silence, puis, d’une voix encore plus douce : « Enfin… il le saura un peu. »
Les couleurs autour du Gu flamboyèrent, vives, sauvages et pleines de volonté, toutes les teintes à la fois. Le grand corps tremblant ralentit, puis s’apaisa, jusqu’à ressembler presque à une respiration.
Noah sourit et ferma les yeux.
Une lumière bleu et or s’éleva sans bruit de sa silhouette assise sur le trône, et les salles infinies de l’existence de Ruination se tournèrent vers lui.
Il lança de nouveau un Rêve quantique infini !