Chapitre 9
Calen D’Arvis était enfin de retour dans sa chambre.
Il expira, laissant la tension quitter son corps.
Calen était né le cadet de trois frères dans une baronnie rurale ravagée par les guerres frontalières. Alors que ses frères étaient morts en défendant leurs terres, Calen avait été recueilli par la famille Myrvale en tant que pupille — un geste politique destiné à préserver ce qu’il restait de sa lignée.
À vingt ans, il avait déjà accédé au rang de capitaine de la garde de Myrvale. Il lui avait fallu un peu moins de deux ans pour atteindre ce grade, là où la plupart auraient mis plus d’une décennie.
Alors, quand pour la première fois de sa vie, son épée avait flanché face à quelqu’un, il avait eu l’impression de recevoir un coup de poignard en plein cœur.
Il fixa ses paumes, les yeux tremblants.
C’était quoi, ce bordel...
Le souvenir fugace du visage du garçon — non, du jeune maître — lui revint en mémoire. La façon dont ces yeux avaient croisé les siens ; incertains, effrayés, et pourtant étrangement brillants.
C’était la première fois qu’il rencontrait le jeune maître de Myrvale, célèbre pour son caractère reclus.
Il serra les poings.
Ce n’était pas la peur qui l’avait arrêté. Ce n’était pas non plus de la pitié. Quelque chose l’avait simplement... figé. L’air autour de ce garçon avait changé, juste un instant, comme une onde de chaleur sur du métal — à la fois magnifique et étouffant.
Calen prit une inspiration tremblante et s’affaissa sur la chaise à côté de son bureau.
Il avait combattu des monstres. Il s’était retrouvé face à face avec des hommes capables de tuer d’un simple murmure. Mais rien — absolument rien — n’avait jamais fait battre son cœur de la manière dont la voix de ce garçon l’avait fait.
Un léger coup fut frappé à la porte.
« Sir Calen ? »
Il cligna des yeux, surpris, et se redressa. « Entrez. »
Un jeune écuyer passa la tête, s’inclinant rapidement. « Vous... avez demandé les rapports, monsieur ? »
Calen hocha la tête, retrouvant son calme avec une aisance habituelle. « Laissez-les là. »
Le garçon déposa précipitamment une pile de documents sur le bureau et sortit, refermant la porte derrière lui. Le silence revint, lourd et étrangement intime.
Le regard de Calen tomba sur son reflet dans la fenêtre sombre.
Un visage de soldat lui faisait face. Des traits durs, des yeux froids, il paraissait dix ans de plus qu’il n’en avait. Pourtant, il était le genre d’homme qui ne faiblissait jamais.
Mais ce soir, son reflet semblait incertain, presque ébranlé.
Il se renversa en arrière et murmura pour lui-même : « Reprends-toi. »
Les mots sonnèrent creux.
Car même maintenant, sous l’armure de la raison et de la discipline, il pouvait encore le sentir — cette étrange chaleur qui persistait là où sa garde avait cédé.
Il poussa un autre long soupir, puis se plongea dans ses rapports, perdant totalement la notion du temps.
Lorsqu’il eut terminé, il était déjà bien après minuit.
Il fixa la fenêtre, plongeant son regard dans l’obscurité, toujours incapable de chasser les pensées concernant le jeune maître de Myrvale.
Reprends-toi, c’est ton supérieur.
Il secoua la tête, déçu de lui-même pour avoir montré un tel moment de faiblesse, même en étant seul.
Sa vie n’était faite que d’épreuves et de pouvoir, il n’avait pas de temps à perdre à s’attarder sur un sentiment inconnu.
Il raffermit sa résolution et se dirigea aussitôt vers son lit.
Seulement...
« Argh !! » hurla-t-il dans son oreiller, le lançant à travers la pièce jusqu’à son bureau.
Ce stupide garçon ne voulait pas quitter son esprit, peu importe ses efforts !
Calen gémit en s’asseyant sur son lit, les cheveux en bataille, la moitié de son oreiller au sol.
« Ridicule... » grommela-t-il en passant une main sur son visage. « Absolument ridicule. »
Il avait entraîné son esprit à endurer les nuits blanches, la douleur, le sang et la bataille — et pourtant, c’était ça qui le brisait ?
Un garçon aux yeux doux et à la voix tremblante.
Il s’appuya contre la tête de lit, fixant le plafond d’un regard vide. La bougie vacillante sur sa table de chevet projetait des ombres mouvantes dans la pièce, chaque mouvement attirant son attention comme une pensée indésirable refusant de s’effacer.
Ce n’était pas de l’attirance.
Bien sûr que non.
Ce serait absurde.
Il était simplement... confus, désorienté.
Cette étrange aura qui avait ondulé dans l’air quand leurs regards s’étaient croisés — c’était sûrement de la magie. Un sort. Une malédiction. Quelque chose d’anormal.
Oui. C’était l’explication logique.
Alors pourquoi, pensa-t-il amèrement, son cœur battait-il ainsi ?
Il poussa un autre gémissement, pressant ses mains contre son visage. « Tu perds la tête, Calen. »
Il pouvait encore le voir clairement — la façon dont le garçon avait reculé, surpris et impuissant, mais étrangement lumineux à la lueur des torches. Le léger éclat sur ses lèvres, la douceur de sa voix, la façon dont cela persistait dans l’esprit de Calen, même maintenant.
« Bon sang. »
Il saisit l’objet le plus proche sur sa table de chevet — un petit livre relié en cuir — et le projeta à travers la pièce. Il heurta le mur avec un bruit sourd et tomba quelque part derrière sa chaise.
Le silence suivit.
Et dans ce silence, ses pensées murmurèrent traîtreusement.
Il avait l’air effrayé.
Il avait l’air... humain.
À quand remonte la dernière fois que j’ai vu quelqu’un avoir l’air de ça ?
Calen enfouit à nouveau son visage dans ses mains et rit une fois, amèrement. « Je suis maudit. »
Les mots sonnaient à moitié comme une plaisanterie, à moitié comme un aveu.
Finalement, l’épuisement prit le dessus. Son corps était douloureux, ses yeux brûlaient et sa tête était lourde de pensées qu’il ne voulait pas nommer. Il souffla la bougie, laissant la pièce sombrer dans l’obscurité.
Le sommeil ne vint pas facilement. Et quand il arriva, il n’apporta aucun repos — seulement des fragments de rêves.
***
La même nuit, peinte d’un noir absolu par l’absence de lune, à l’intérieur du vaste manoir Myrvale. Dans une pièce sombre, à l’air saturé par l’odeur du vieux parchemin, le son d’un rire étouffé se fit entendre.
Armand se renversa dans son fauteuil, fixant l’orbe de verre posé devant lui, dont l’intérieur tourbillonnait dans une épaisse brume blanche.
« Intéressant... »