Chapitre 2
Daven resta figé devant l'écran.
Le message était toujours là, immobile, les lettres presque lumineuses sur fond noir. Ça faisait plus de trois minutes qu'il le fixait. Trois minutes pendant lesquelles son cerveau avait tourné en boucle sur une seule question :
Comment cet inconnu avait-il eu son adresse ?
Il fronça les sourcils. Méfiance. Agacement. Les deux mélangés.
« Impossible… Quelqu'un me pirater ? Non. Pas moi. »
Il se pencha sur son clavier, les doigts tapotant nerveusement sur le bureau. Depuis six ans, il vivait sur Internet. Pas juste "utilisait" vivait. Et sur Internet, il avait tout appris : sécurité, anonymat, cryptage, suppression de traces. Après les centaines de commentaires haineux qu'il avait laissés un peu partout, sur des forums, des sites, des pages, personne personne n'avait jamais réussi à remonter jusqu'à lui.
Il avait parié sa vie là-dessus. Être un fantôme.
Alors non, ce message n'avait aucun sens. Ce devait être un appât. Une arnaque. Une farce. Le genre de truc qu'on envoie au pif à mille adresses en espérant qu'un pigeon réponde.
Il esquissa un sourire amer.
« Très bien. Tu veux jouer à ça ? Je vais te pirater avant que tu ne m'atteignes. »
Son clavier cliqueta. Il tapa une réponse directe, froide, méfiante :
« Comment avez-vous obtenu mes coordonnées ? »
La réponse ne se fit pas attendre. Quelques secondes. Le texte s'afficha, ligne après ligne.
« C'est facile pour moi. »
Un frisson remonta le long de sa nuque. Pas de peur plutôt cette sensation désagréable d'être observé sans pouvoir voir qui vous regarde.
Il mordit sa lèvre. Hésita. Puis écrivit :
« Qu'est-ce que vous me voulez ? »
Et la réponse apparut presque immédiatement :
« Récompenser mon seul et unique lecteur. À chaque chapitre, tu as laissé un commentaire. »
Daven sentit son corps se figer.
Ce message… ne pouvait venir que d'une seule personne.
« L'auteur… » murmura-t-il.
Le seul roman pour lequel il avait payé chaque chapitre. Le seul qu'il suivait sans jamais lâcher, malgré sa frustration, malgré ses insultes, malgré tout. Quatre ans. 362 chapitres. Et lui, derrière son écran, toujours là.
Un long silence s'installa. Puis, dans un soupir, il tapa :
« Désolé pour les messages désagréables. »
La réponse arriva aussitôt :
« Ce n'est pas grave. Grâce à toi, j'ai pu m'améliorer. »
Son cœur manqua un battement. Il relut la phrase. Deux fois. L'auteur ne l'avait jamais repoussé. Jamais répondu. Et maintenant, il le remerciait ?
Il hésita, puis reprit :
« Alors… c'est quoi, votre récompense ? »
« Tout ce que tu veux. »
Un rire nerveux lui échappa. Ce qu'il voulait ? Ce qu'il désirait vraiment ? Personne au monde ne pouvait lui offrir ça. Pas même Dieu. Alors il écrivit, presque par réflexe, avec ce sarcasme qui lui servait de bouclier :
« Ce que je veux, personne ne peut me l'offrir. »
Le message clignota.
« Pourquoi dis-tu cela ? »
Sans vraiment réfléchir, il tapa les mots qui lui brûlaient la poitrine :
« Parce que seul un dieu peut me sauver de ma situation. »
La réponse arriva. Lente. Calculée. Comme si l'expéditeur pesait chaque syllabe :
« Avant d'attendre Dieu… tu dois faire le premier pas. »
Daven soupira. Il rouvrit la bouche, presque ironique :
« Très bien, donnez-moi de l'argent comme récompense. »
Mais l'auteur ne répondit pas à ça. Le message suivant le désarma complètement :
« Alors parle-moi de toi. Raconte-moi ta vie. Tes amis. Tes fréquentations. »
« Quoi… ? fit Daven, surpris. »
Il resta muet. Les doigts suspendus au-dessus du clavier. Pourquoi cette question ? Pourquoi ça, maintenant ?
Peut-être parce qu'il n'avait plus personne à qui parler. Peut-être parce que c'était la première fois depuis des années que quelqu'un lui adressait la parole sans le juger, sans le plaindre, sans le mépriser. Juste… demander.
Alors il raconta tout.
Il raconta qu'il n'avait pas d'amis. Qu'il n'avait jamais pu éveiller son Système pas une seule interface, pas une seule notification, rien. Que son corps était "muet", comme disaient les médecins. Qu'il vivait enfermé dans cette chambre depuis six ans, sans jamais voir la lumière du jour. Que la poussière s'était accumulée sur tout ce qu'il possédait, y compris sur lui-même.
Il parla de sa mère. De la culpabilité qui le rongeait, comme un acide lent. Du fait qu'elle avait arrêté de venir frapper à sa porte. Qu'elle aussi avait fini par l'abandonner.
Il ne parla pas de Zane. Pas encore. Il n'en avait pas la force.
Les mots surgissaient, un à un, comme un torrent contenu trop longtemps. Des phrases maladroites, pleines de fautes, de trous, de silences. Mais vraies. Et quand il eut tout dit, un nouveau message apparut :
« Je vois dans quelle situation tu es. »
Daven eut un sourire amer.
« Vous allez vous moquer, pas vrai ? Allez, faites-le. Tout le monde l'aurait fait. »
Mais la réponse vint, calme, douce :
« Non. Je ne peux pas éveiller ton système, mais je peux t'offrir autre chose. »
Ces mots lui transpercèrent la poitrine.
Quelque chose, en lui, bougea. Ce qu'il pensait perdu depuis des années pas de la joie, pas de la force, quelque chose de plus petit et de plus fragile que ça. De l'espoir. Juste une étincelle. Minuscule. Mais réelle.
Il sentit ses yeux brûler.
« Comment ? » tapa-t-il, sans réfléchir.
« Je vais te donner le pouvoir d'un de mes personnages. »
Son cœur battait à tout rompre. Le pouvoir d'un personnage ? Qu'est-ce que ça voulait dire ? C'était insensé. Absurde. Impossible.
Mais avant même qu'il puisse répondre, un autre message apparut :
« Mais tu dois me promettre une chose. »
Daven resta immobile. Il voulait y croire. De tout son cœur, de toute sa chair fatiguée, il voulait y croire. Mais au fond, une voix lui soufflait que tout cela n'était qu'une blague cruelle. Une vengeance déguisée. Le genre de chose qui arrive aux gens comme lui des miettes d'espoir qu'on vous arrache au moment où vous tendez la main.
« Si tu acceptes de vivre ta vie sans jamais la regretter, alors je t'aiderai. »
Ses doigts tremblaient. Il tapa :
« J'accepte. Même si c'est une blague… tu veux que je fasse quoi ? »
« Sors. Va t'excuser auprès de ta mère, celle qui a tout sacrifié pour toi. Appelle ton père. Parle-lui. Et parle aussi à ton frère. »
Daven resta longuement immobile.
Ses yeux se posèrent sur la porte close. Cette porte qu'il n'avait pas franchie depuis six ans. Le bois était usé, la poignée ternie. De l'autre côté, il y avait un couloir, puis un salon, puis une cuisine. Et peut-être, peut-être, une femme assise seule à une table.
Les mots de l'auteur résonnaient dans sa tête.
« …Ils ne voudront pas, murmura-t-il. »
Puis il écrivit :
« Ils ne me pardonneront pas. Je les ai abandonnés. J'ai été égoïste. »
La réponse apparut doucement :
« Tu commences à avouer tes torts. On avance. »
Quelque chose se brisa dans sa tête. Pas comme un mur plutôt comme une digue. Tout ce qu'il avait contenu, refoulé, enterré sous des années d'écrans et de distractions, remontait d'un coup.
Il tapa fébrilement :
« Va te faire foutre ! »
Puis il frappa la table de sa main tremblante. L'écran trembla. Le clavier glissa. Le bruit résonna dans la pièce comme un coup de fusil.
Son ordinateur n'avait pas été éteint une seule fois depuis six ans. La lumière bleue se reflétait sur ses yeux fatigués, sur ses joues gonflées, sur ses mains tremblantes.
Et pour la première fois, il se leva de son fauteuil.
Mais à peine se dressa-t-il qu'il s'écroula lourdement au sol.
Ses jambes ne le portaient plus. Six ans sans presque marcher. Six ans assis, affalé, immobile. Son corps avait oublié comment tenir debout.
« Merde… putain… pourquoi ? »
Il se tordait de douleur, la respiration saccadée. Les larmes montaient sans qu'il puisse les contenir. Pas des larmes de tristesse des larmes de rage. De honte. De impuissance.
« Pourquoi moi ? J'ai… rien demandé… »
Son cri mourut dans le silence étouffé de la pièce. La poussière dansait dans la lumière pâle de l'écran. Le monde extérieur n'existait pas. Il n'y avait que lui, le sol froid, et ce corps qui ne lui obéissait plus.
Il resta là, tremblant, puis murmura tout bas :
« J'étais un enfant… »
Ses yeux brillaient de désespoir. Ses larmes coulaient lentement sur ses joues gonflées, tombant sur le parquet poussiéreux.
Il se posa une question simple, mais terrifiante :
Comment vivre comme ça ?
Devait-il continuer à survivre dans cette existence vide, ou tout simplement… abandonner ? La question n'était pas nouvelle. Elle venait chaque nuit, s'asseoir au bord de son lit, et le regarder en silence. Mais ce soir, elle était plus lourde que d'habitude.
Il tenta de se relever. Chaque geste était une épreuve ses bras tremblaient, ses genoux refusaient de plier correctement, son dos lançait à chaque mouvement. Il força son corps, jusqu'à réussir à se hisser sur le fauteuil. Un long soupir s'échappa de ses lèvres.
Il regarda l'écran. Puis se perdit dans ses pensées.
Six années. Six années perdues. Une vie jetée. Pour quoi ? Pour des jeux ? Des animés ? Des commentaires haineux laissés sur des forums que personne ne lisait ?
« Pourquoi… je deviens si pensif tout à coup ? C'est la faute de cet auteur. Tout ça, c'est à cause de lui. »
Mais la pensée suivante le frappa comme un coup de poing.
Il y avait des gens sans jambes. D'autres qui ne voyaient pas. Certains qui n'avaient même pas de quoi manger. Et lui, il avait un toit. De quoi vivre. Un ordinateur. Internet. Et malgré tout, il se plaignait. Lui, le gars enfermé dans sa chambre parce qu'il n'avait pas de pouvoir, il se plaignait.
« …Je suis ridicule. »
Puis son regard se durcit.
« De toute façon, j'en ai rien à foutre. Je vivrai comme les six dernières années. Jusqu'à ce que la mort vienne me chercher. »
Son corps frissonna. Un sentiment étrange le traversa une vibration glaciale, presque surnaturelle, qui partait de sa nuque et descendait le long de sa colonne. Quelque chose qu'il n'avait jamais ressenti avant.
Il ignora ça. ralluma son ordinateur. L'écran projeta à nouveau cette lueur familière sur son visage.
« Le monde n'a pas voulu de moi… alors pourquoi je devrais me battre pour y rester ? »
Ses mains se posèrent sur la souris. Il lança ses jeux. Ses séries. Ses films. Le cycle reprit. Comme toujours. Comme rien n'avait changé.
Mais quelque chose avait changé.
L'écran clignota. Une notification apparut en bas à droite. Pas sur le site du roman. Pas sur un forum. Directement sur son ordinateur. Comme si elle venait du système d'exploitation lui-même.
Expéditeur : Inconnu.
Objet : [Nouvelle quête disponible]
Daven fixa la notification. Son cœur se serra. Les mots "quête" et "disponible" flottaient sur l'écran comme s'ils n'appartenaient pas à ce monde.
Il n'avait jamais reçu de message comme ça. Personne n'en recevait. Le Système ne s'adressait qu'aux Éveillés.
Et lui, il n'était pas Éveillé.
Intrigué, presque malgré lui, il cliqua.
Et la lumière de l'écran changea de teinte. Le bleu froid habituel laissa place à autre chose. Quelque chose de doré. De vivant. De ancien.
Quelque chose qui n'aurait pas dû être là.