Chapitre 1
Il y a un siècle, le monde s'est effondré.
Personne n'avait vu venir. Pas les scientifiques. Pas les prêtres. Pas les rois. Un jour, le ciel s'est fissuré comme du verre sous un marteau. Et les tours sont apparues.
Gigantesques. Impossibles. Plantées dans le sol comme des clous plantés dans de la chair vive. Elles ont poussé partout dans les forêts, au sommet des montagnes, au beau milieu des océans. Même au cœur des villes, jaillissant du béton comme si la Terre elle-même les vomissait.
Autour de chaque tour, des portails. Des bouches béantes ouvertes sur l'inconnu.
Et de l'autre côté, il y avait des monstres.
Pas des bêtes. Pas des loups garés ou des dragons de contes pour enfants. Quelque chose de plus ancien que le temps. De plus sourd que la mort. Des choses qui ne portaient pas de nom parce que personne n'avait survécu assez longtemps pour leur en donner un.
Ils sont sortis par vagues. Hurlants. Dévorants. Les défenses humaines ont tenu trois jours. À peine.
Les tanks n'ont rien fait. Les avions non plus. Les bombes nucléaires ont réussi à ralentir une vague, peut-être deux, avant que les portails ne se rouvrent. Comme soigner une coupure avec un pansement pendant qu'on saigne de la gorge.
Les nations sont tombées en quelques semaines. Les continents se sont noyés dans le sang. Et peu à peu, la panique a cédé la place à quelque chose de pire : la résignation.
Certains disaient que c'était une punition. La Terre qui se vengeait d'une humanité qui avait trop pris, trop détruit, trop oublié. Les prières montaient par millions. Aucune n'a été exaucée.
Puis, quand tout semblait fini, l'impossible s'est produit.
Certains humains ont vu une lumière. Une interface flottante, apparue devant leurs yeux comme un écho né du néant. Un Système. Et ce Système leur a donné quelque chose que les monstres ne pouvaient pas ignores : du pouvoir.
Le pouvoir de combattre. De refermer les portails. De tuer ce qui ne pouvait pas être tué.
La guerre a pris fin. Mais pas vraiment. Elle s'est juste transformée. Les monstres n'avaient pas disparu ils attendaient, quelque part derrière les portails, dans les donjons qui s'étaient formés autour des tours. Et le Système, lui, était devenu une partie de l'humanité. Pour toujours.
Quinze pour cent. C'est ce qu'il restait de la population mondiale. Des milliards de vies réduites à des cendres et des ruines.
Les survivants ont reconstruit. Et autour de ce pouvoir nouveau, ils ont bâti un monde nouveau. Un monde où la force la seule, la vraie définissait la valeur d'un être humain. Plus de démocratie, plus d'égalité. Juste le Système. Les Éveillés en haut. Les autres en bas.
Cent ans plus tard, cette ère d'acier et de pouvoir était devenue normale. On croisait des gens capables de voler, de cracher de la foudre, de broyer la pierre d'un claquement de doigts. Des académies furent créées pour former les jeunes Éveillés. Le rêve de chacun était simple : devenir un chasseur, un héros, un être supérieur. L'humanité renaissait dans ce qu'ils appelaient l'âge du renouveau.
Mais tout renouveau laisse des ombres.
Et dans l'une de ces ombres vivait un garçon.
Il s'appelait Daven.
Huit ans.
C'est l'âge où tout a basculé.
Un accident banal. Un instant de malchance. Et sa vie s'était brisée comme du verre sur du carrelage. Les détails, il ne les connaissait même pas tous. Il se souvenait juste de la douleur. De sa mère qui pleurait. De la voix d'un médecin, plate et froide, qui disait des mots qu'il ne comprenait pas encore.
Sa mère l'avait emmené de leur petit village jusqu'à la capitale. Elle avait tout abandonné derrière elle son mari, son autre fils, la maison, les champs, tout ce qu'elle avait construit. Elle ne l'avait pas dit comme un sacrifice. Elle l'avait dit comme une évidence : « On va te soigner, mon cœur. On va trouver une solution. »
Pendant deux ans, elle l'avait traîné de guérisseur en guérisseur. D'alchimiste en mage. D'église en temple. Elle dépensait tout ce qu'elle avait. Elle vendait ses bijoux, ses vêtements, ses meubles. Elle mangeait une fois par jour pour qu'il puisse voir un spécialiste de plus.
Mais rien ne changeait.
Aucune interface. Aucun éveil. Le Système ne voyait pas Daven. C'était comme s'il n'existait pas.
Les médecins disaient que son corps était « muet ». Les prêtres parlaient de « destin brisé ». Un alchimiste avait même dit, devant lui, que certains enfants n'étaient tout simplement pas prévus pour ce monde.
Finalement, Daven avait compris tout seul. Il ne serait jamais comme les autres. Dans un monde façonné par le pouvoir, il n'aurait jamais rien. Pas une étincelle. Pas un fragment. Rien.
Alors, à dix ans, il s'était enfermé.
Il avait claque la porte de sa chambre et ne l'avait plus jamais rouverte.
Les premiers jours, il pensait que sa mère viendrait. Qu'elle forcerait la serrure, qu'elle le tirerait de là. C'était dans sa nature elle ne lâchait jamais rien.
Mais elle ne le faisait pas.
Elle appelait, doucement, à travers la porte. Parfois, elle pleurait. Parfois, elle racontait sa journée, la voix tremblante, comme si parler à un mur suffisait à la rassurer. Comme si de l'autre côté, il l'entendait.
— Daven, aujourd'hui j'ai croisé le fils des voisins… il a éveillé la magie de vent. Tu te rends compte ?
Silence.
— Daven, tu veux que je t'apporte ton plat préféré ? J'ai fait du ragoût. Avec de la vraie viande, pour une fois.
Silence.
— Mon chéri… parle-moi, s'il te plaît. Juste un mot. Un seul.
Silence.
Il ne répondait jamais. Parce que répondre, même un seul mot, aurait tout fait s'écrouler. Ç aurait signifié qu'il était toujours là. Et il ne voulait plus être là.
Son monde se rétrécit. Plus petit que sa chambre. Quatre murs, un lit, un ordinateur. La lumière du jour disparut, remplacée par l'éclat froid du moniteur. Le temps perdit toute forme été, hiver, jour, nuit, tout se confondait dans une bouillie grise et indistincte.
Il grossit. Lentement, au fil des années. Son corps s'alourdissait à mesure que son âme s'enfonçait dans la torpeur. Il ne regardait plus dans les miroirs. Il ne se souvenait plus de son visage.
Il vivait par procuration. À travers les écrans. Des jeux vidéo, des animés, des films. Et surtout, des romans en ligne son seul lien avec un monde qu'il détestait autant qu'il enviait. Des histoires de héros qui se réveillaient avec un pouvoir incroyable, qui surmontaient tout, qui gagnaient à la fin. Des récits qui lui donnaient, pendant quelques heures, l'illusion que la vie pouvait être juste.
Mais l'écran s'éteignait toujours. Et la chambre revenait. Noire. Silencieuse. Réelle.
Parmi tous les récits qu'il lisait, il y en avait un.
Un petit roman obscur, écrit par un auteur inconnu, publié sur un forum que personne ne fréquentait plus. Pas de grandes batailles, pas de révolutions, pas d'idées brillantes. Juste une histoire simple un héros seul contre la fatalité, qui refusait de mourir même quand tout le monde avait oublié qu'il existait.
Daven le lisait depuis quatre ans. Quatre ans de chapitres publiés à un rythme irrégulier, parfois un par semaine, parfois rien pendant un mois. Mais ils arrivaient toujours. Et il les lisait tous.
Il était probablement le seul.
Pourtant, après chaque chapitre, il laissait un commentaire. Toujours amer. Toujours négatif. Souvent blessant.
« Pathétique. Le héros est un loser, comme tout le monde dans cette histoire. »
« Encore un chapitre pour rien. Rien ne change jamais. »
« Pourquoi tu écris même ? Personne lit ça. »
Des mots pleins de rancœur, de frustration, comme si insulter ce héros fictif soulageait sa propre douleur. Comme si détruire l'espoir d'un personnage imaginaire justifiait le fait qu'il n'avait pas le sien.
L'auteur, lui, ne répondait jamais. Jamais un mot. Jamais un remerciement. Jamais une plainte.
Mais il continuait d'écrire.
Jusqu'à ce soir-là.
Il était presque trois heures du matin.
La pièce baignait dans une lumière bleue. L'air sentait la poussière, la transpiration et les nuits sans sommeil. Des canettes vides s'empilaient sur le bureau. Le sol disparaissait sous des vêtements sales.
Daven fixait l'écran, les yeux fatigués, le cœur serré.
Le dernier chapitre venait d'être publié.
Il lut. Lentement. Chaque mot, chaque ligne, quelque chose résonnait en lui une vibration sourde, inconfortable, comme une corde qu'on touche par accident. C'était comme si l'histoire parlait de lui. Le héros, brisé mais tenace, qui continuait d'avancer même quand tout semblait vain. Même quand personne ne croyait en lui. Même quand il ne croyait plus en lui même.
Et à mesure que les lignes défilaient, il sentit ses yeux se brouiller. Une chaleur amère monta dans sa gorge. Il cligna plusieurs fois, comme si ça allait arrêter quelque chose. Ça n'a rien arrêté.
Quand il atteignit la fin, il resta figé.
« Fin du chapitre 362. Merci d'avoir lu jusqu'ici. »
C'était tout. Pas de combat final. Pas de triomphe éclatant. Pas de victoire sur le mal. Juste… la fin. Le héros, debout, seul, au milieu de ruines, regardant le soleil se lever. Pas de gloire. Pas de récompense. Juste le fait d'être encore en vie.
Et quelque part, dans cette fin, il y avait quelque chose de juste.
Daven resta là, immobile, pendant de longues minutes. L'écran vacillait doucement. Le ventilateur de l'ordinateur tournait, régulier, comme un cœur mécanique.
Puis, pour la première fois depuis des années, il ouvrit la section des commentaires.
Et cette fois, il n'écrivit pas une insulte. Pas une critique. Pas un sarcasme.
Juste un message simple. Honnête. Presque timide.
« Merci pour tout. Votre roman… c'est le seul qui m'ait accompagné tout ce temps. Même si j'ai souvent mis des mauvais commentaires… c'est mon histoire préférée. »
Il relut la phrase. Trois fois. Quatre fois. Chaque mot lui semblait ridicule, fragile, dangereux. Comme si avouer quelque chose de sincère pouvait le tuer.
Puis il appuya sur Publier.
Un petit clic. Et tout rentra dans le silence habituel.
Il soupira. Ferma les yeux. La fatigue l'envahit d'un coup, comme une vague.
Cela faisait un an qu'il n'avait plus entendu la voix de sa mère. Pas un mot. Pas un pas devant la porte. Rien. Peut-être qu'elle avait fini par l'abandonner. Et qui pourrait lui en vouloir ? Elle avait tout essayé. Tout donné. Et lui, en retour, il s'était enfermé dans une boîte et avait fait semblant d'être mort.
Il pensa brièvement à son père. Un visage flou, lointain, qu'il n'arrivait plus à reconstruire.
Il pensa à son frère. Zane. Le « hybride ». Un prodige. Son nom apparaissait dans les journaux, sur les écrans, dans la bouche de tous les commentateurs. Il était encensé comme le héros de la famille, le fils parfait, celui qui avait réussi. Pendant que Daven n'était qu'une ombre. Un secret honteux, oublié derrière une porte close.
Son regard s'adoucit. Puis se perdit.
Peut-être que c'était mieux comme ça. Peut-être que certaines vies ne méritaient tout simplement pas d'être vécues. Peut-être que le monde avait raison ceux qui n'ont pas de pouvoir n'ont pas de place.
Peut-être.
Il allait éteindre son ordinateur quand une fenêtre s'ouvrit.
Toute seule. Sans qu'il clique sur rien.
Une petite icône clignotait dans un coin de l'écran. Un message privé. Expéditeur : inconnu.
Daven fronça les sourcils. Il regarda l'heure 3h17. Qui lui écrivait à cette heure ? Personne ne lui écrivait jamais. Son compte n'avait aucun ami, aucun abonné, rien. Juste des commentaires laissés sur un roman mourant.
Il hésita. Puis il cliqua.
« Bonjour, lecteur. Je suis l'auteur du roman que tu as lu. »
Son cœur eut un sursaut. Un mouvement minuscule, ridicule, mais réel. Il relut la phrase. L'auteur ? Le gars qui n'avait jamais répondu à un seul commentaire en quatre ans ?
Un faux profil, sûrement. Un troll. Un bot. N'importe quoi d'autre qu'une vraie personne.
Mais il continua de lire.
« Tu as commenté chacun de mes chapitres. Même quand tu disais les détester. Tu as tout lu, du début à la fin. Et je voulais te remercier. Peu importe ce que tu as écrit, tu es le seul qui soit resté jusqu'au bout. Alors, pour toi… voici ma récompense. »
Daven s'arrêta. Récompense ? Quelle récompense ?
Il scrolle. La suite du message était là, floue, comme si les mots refusaient de se laisser lire. Les lettres se brouillaient, se déformaient, se dissolvaient dans l'écran.
L'écran trembla. Le curseur cligna une dernière fois.
Puis le message disparut.
Daven resta là, la main figée sur la souris. Le silence revint. Épais. Froid. Comme toujours.
Il rit faiblement. Un rire sans joie, un souffle plus qu'autre chose.
Encore une mauvaise blague. Encore une illusion. Le genre de truc qu'on trouve sur un forum miteux à 3 heures du matin, quand le cerveau est trop fatigué pour distinguer le réel du délire.
Il ferma la fenêtre. Éteignit l'écran. Se laissa tomber sur son lit.
Le plafond était noir. Comme toujours.
Pourtant… quelque chose en lui venait de bouger. Une fissure minuscule, invisible, quelque part dans sa poitrine. Pas un espoir. Pas une force. Juste… un changement. Comme un mur qui craque avant de s'effondrer.
Il ne savait pas encore que ce simple message ces quelques mots anonymes, apparus et disparus en quelques secondes allaient bouleverser à jamais le cours de sa vie.