Chapitre 67
Il restait encore un peu de temps avant que le robot-insecte vienne apporter le petit-déjeuner. An Ruo décida donc de s’allonger encore un moment et d’envoyer un message privé à son petit pote.
Mais un message de l’autre côté arriva le premier.
[Pourquoi ça dit que tu es en ligne depuis 6 heures-étoile ? Tu es resté éveillé toute la nuit ? (Visage de chat perplexe)]
Ah.
Son petit pote l’avait pris la main dans le sac.
An Ruo se mit aussitôt à se plaindre.
[Je me suis fait cambrioler, hier soir. (En pleurs) Le voleur m’a piqué mon lit. (En sanglots)]
Après tout ce qui s’était passé la veille, An Ruo n’avait eu personne à qui parler.
Il avait tout gardé pour lui.
Maintenant que son petit pote était enfin en ligne, il lui ouvrit son cœur, accablé par le chagrin.
Son petit pote : « … ? »
Un cambriolage.
Et le voleur avait piqué… un lit.
Ça semblait absurde.
Mais son interlocuteur avait vraiment l’air dévasté.
Le monde était plein de choses étranges.
Comme il avait vécu dans le District souterrain, son petit pote avait une excellente capacité à accepter les situations bizarres. Après un bref instant de confusion, il se fit à l’idée avec calme.
Puis il se mit aussitôt à s’inquiéter pour An Ruo.
Un « petit » sans Mère, qui manquait de coordination et avait même été victime d’un cambriolage…
L’endroit où il vivait devait être très mal fréquenté.
Et apparemment, son père ne se souciait pas de lui non plus.
C’était tout simplement trop triste.
[Ne pleure pas tout de suite. Tu es en sécurité, là ? Tu es où ? Je viens te sauver.]
An Ruo : Euh…
Il appréciait l’intention.
Après avoir réfléchi à l’endroit où il se trouvait, il jugea toutefois préférable de ne rien révéler à son interlocuteur.
[Ça va. Je suis en sécurité, maintenant. Il y a plein de gardes pour me protéger.]
Même si, face à Ulysses, ils ne servaient guère que de décoration.
Son petit pote insista.
[Tu es au commissariat ? Tu as porté plainte ?]
[Euh… plus ou moins.]
Qu’est-ce que ça voulait dire, « plus ou moins » ?
[Ils ont attrapé le voleur ? Quoi que tu fasses, ne signe pas d’accord à l’amiable. Fais en sorte qu’il prenne une lourde peine !]
À cet instant, An Ruo reçut un message d’Uriel.
Le maréchal avait demandé à lui rendre visite.
Il voulait s’excuser.
Toujours en colère, An Ruo estima que l’autre ne pouvait de toute façon pas vraiment lui faire quoi que ce soit et rejeta aussitôt sa demande.
Puis il répondit à son petit pote.
[Ne t’inquiète pas. Je n’ai pas signé d’accord à l’amiable.]
[Bien ! C’est exactement ce qu’il faut faire ! Qu’il aille en prison, ce voleur ! Piquer le lit d’un petit, quel sale type !]
An Ruo n’eut pas le cœur de lui dire que le voleur n’irait pas en prison.
Celui qui était vraiment en prison…
C’était lui.
… C’était vraiment trop pitoyable.
En plus, il n’était même pas un petit.
C’était déjà un adulte.
Mais, pour s’attirer les bonnes grâces de ce grand protecteur, il n’y avait rien de honteux à faire semblant d’être un petit.
An Ruo changea rapidement de sujet.
[Assez parlé de moi. Et toi, alors ? Pourquoi tu es en ligne aujourd’hui, tout à coup ? Tu es en vacances ?]
[Ouais, en vacances.]
An Ruo devina à son ton qu’il n’était pas vraiment ravi.
[Il s’est passé quelque chose ?]
[Soupir. Tu ne comprendrais pas.]
Son petit pote poussa un soupir délibérément profond.
[Je suis une immense célébrité, maintenant.]
An Ruo : [???]
[Je peux te donner un autographe.]
… Non merci.
Mais son petit pote avait l’air d’attendre ça avec impatience.
Par respect pour son grand protecteur, An Ruo lui apporta tout le soutien moral possible.
[Bien sûr ! J’en serais ravi.]
L’instant d’après, l’autre lui envoya bel et bien un autographe.
[€€€€Isidore.]
L’écriture était soignée et élégante, avec une pointe d’orgueil juvénile.
En voyant ce nom si familier, An Ruo resta figé un long moment.
€€€€Alors, tu es la célébrité Isidore.
€€€€Quelle coïncidence. Tu as le même nom que le petit héros de mon précédent roman.
Une foule de pensées lui traversa l’esprit.
Pendant un instant, An Ruo ne sut quoi dire.
Vraiment ?
Impossible.
Ça ne pouvait pas…
… si ?
Comme il ne répondait pas, son interlocuteur commença à s’inquiéter.
[Pourquoi tu ne dis rien ? Tu n’aimes pas celui-là ? Je peux t’en signer un autre.]
[Ou tu en veux un exemplaire papier ? Je peux te l’envoyer par la poste avec un cadeau. Donne-moi ton adresse.]
[Tu es… Isidore ?] demanda prudemment An Ruo.
[Bien sûr !]
[Tu ne me crois pas ?]
[(Blessé)]
Ce n’était pas qu’il ne le croyait pas.
An Ruo connaissait bien le caractère de son petit pote.
C’était un enfant incroyablement fier et sûr de lui, qui avait grandi entouré de l’amour de ses deux parents.
Il avait une confiance absolue en ses capacités.
Il savait parfaitement à quel point il était exceptionnel.
Jamais il ne se serait abaissé à se faire passer pour quelqu’un d’autre ou à profiter de la gloire d’un autre Zerg.
C’était simplement…
Qu’il était trop stupéfait.
[L’Isidore du roman ?]
An Ruo lui demanda confirmation.
[Bien sûr. Il y en a un autre, des Isidore ?]
Son nom n’était pas vraiment courant.
… Quoique, il le deviendrait peut-être à l’avenir.
Il y avait déjà quantité de Zergs sur StarNet qui comptaient donner ce prénom à leurs petits.
À l’idée de voir les rues pleines d’« Isidore », Isidore se sentit complètement désespéré.
An Ruo était absolument abasourdi.
Il aurait été incapable de décrire ce qu’il ressentait.
Après Xi'an et Claire, voilà qu’Isidore était apparu à son tour.
Même s’il s’y était déjà un peu préparé mentalement, voir Isidore débarquer tout à coup — et découvrir qu’il s’agissait de quelqu’un qu’il connaissait déjà — le laissa sans voix.
Attends.
Il connaissait son petit pote avant même de commencer à écrire ce roman.
… Hein ???
An Ruo était complètement perdu.
Et si Xi'an avait vraiment raison ?
Et si son pouvoir psychique exceptionnellement actif avait simplement capté l’inspiration qui dérivait dans l’espace-temps…
Pour la transformer en histoires ?
Cette explication allégea d’un coup une bonne partie du poids qui pesait sur An Ruo.
Avec curiosité, il poursuivit la conversation avec son petit pote…
Non, avec le petit Isidore.
… Ou peut-être le grand Isidore ?
En faisant le calcul, si la chronologie du récit correspondait aussi à la réalité, Isidore devait avoir treize ans et demi, à présent.
Treize ans et demi.
Un petit déjà grand.
Tout à coup, An Ruo comprit pourquoi les Zergs aimaient tant câliner les petits.
Si Isidore se trouvait devant lui…
Il le câlinerait jusqu’à lui faire perdre tous ses cheveux.
[Alors, ton père et ta Mère, c’est vraiment Hill et Iso ?]
An Ruo posa la question avec empressement.
[Bien sûr.]
Pour Isidore, c’était une question incroyablement ennuyeuse.
Mais il avait plus qu’assez de patience pour son petit ami.
[Comment vont-ils ? Où est-ce que tu habites, maintenant ? Dans le ciel ou sous terre ?]
An Ruo avait des milliers de questions.
En tant qu’auteur, il avait vraiment la chance de découvrir dans la vie réelle la suite officielle de son histoire !
La question de savoir si le récit était vrai, ou si le roman avait précédé la réalité, pouvait attendre.
D’abord…
Il allait se régaler avec l’épilogue de sa propre histoire.
( ̄€€ ̄*)
En voyant la formulation de son petit pote, Isidore comprit qu’il avait lu le roman en entier.
Il se sentit un peu désemparé.
Et un peu gêné.
[On vit dans le ciel, maintenant. Sur l’Île flottante.]
[Ma Mère est sortie… euh, enfin, elle rentrera ce soir !]
[Mon père est rentré hier de ses croquis dans l’espace profond. Il est venu me chercher à l’école, puis on a lu le roman ensemble. Là, il règle les robots-insectes pour qu’ils cuisinent. Encore des repas hyperénergétiques pour petits. (S’écroule)]
An Ruo comprit tout de suite.
Iso était parti en campagne militaire et rentrerait ce soir.
Hill était à la maison.
Et ils avaient lu son roman ensemble…
Tout à coup…
Il se sentit atrocement gêné.
Il avait besoin d’un peu de temps seul.
Puis Isidore se souvint de quelque chose.
[Au fait, tu veux les autographes de mon père et de ma Mère ? Je peux te les obtenir.]
[Vraiment ?]
Les yeux d’An Ruo s’illuminèrent.
[En fait, je préférerais une photo de famille de vous trois.]
La mention des photos rappela à An Ruo celle que Xi'an et Claire lui avaient donnée.
Au départ, il avait prévu de la projeter sur le mur à côté de son bureau, comme une affiche holographique.
Mais la veille avait été beaucoup trop chaotique.
Il avait même perdu son lit.
Évidemment, il n’avait pas eu le temps de l’installer.
Isidore répondit aussitôt :
[Je peux tout simplement te l’envoyer.]
[Photo de famille au parc d’attractions.jpg]
[Et en voilà une récente : Isidore et son mecha génial.jpg]
Le petit adorable.
Le grand adorable.
Et ses protagonistes.
Ils étaient exactement comme il se les était imaginés.
Comme si un artiste divin avait peint dans la réalité les personnages qu’il avait en tête.
Recréés à la perfection.
Encore plus beaux qu’il ne l’avait jamais imaginé.
An Ruo était si bouleversé qu’il ne pouvait pas parler.
Ce ne fut qu’après qu’Isidore se fut mis à le relancer qu’il finit par répondre.
[Tu es aussi adorable que je l’imaginais.]
Isidore lui renvoya un émoji timide.
Puis ajouta :
[Je préférerais que tu me dises que je suis beau.]
Quand ils jouaient ensemble, An Ruo n’arrêtait pas de lui dire qu’il était beau.
Il avait réussi à flatter un petit Zerg femelle au point de le faire planer.
[D’accord. Tu es un petit beau et adorable.]
An Ruo ne s’était jamais considéré comme le père ou la mère des personnages de ses livres.
Il n’avait pas non plus vu ses protagonistes comme ses enfants.
Ils étaient simplement eux-mêmes.
Xi'an.
Claire.
Hill.
Iso.
Ils étaient les centres absolus de leurs propres histoires.
Le seul lien qu’il avait avec eux tenait en un fait :
C’étaient les protagonistes de ses romans.
C’était tout.
Ça n’avait rien à voir avec le fait d’être l’enfant de qui que ce soit.
Mais Isidore, c’était différent.
Peut-être parce qu’il était encore jeune.
Encore assez tendre pour qu’on le considère naturellement comme un « petit » ou un « enfant ».
Chaque fois qu’An Ruo était avec lui, il ne pouvait s’empêcher de le traiter avec la douce affection qu’on éprouvait naturellement pour un enfant.
Le petit flotta encore plus haut après ces nouveaux compliments.
[Tu veux jouer ? Je te porte.]
An Ruo vérifia l’heure avant de décliner poliment.
[Pas aujourd’hui. Je dois bientôt travailler. On jouera une autre fois.]
Quand son « petit pote » n’était pas là, An Ruo avait failli se faire harceler jusqu’à abandonner par ses adversaires en matchmaking aléatoire.
Ils n’arrêtaient pas d’essayer de lui faire activer son micro.
Ils voulaient sûrement se moquer de lui parce qu’il était nul.
Heureusement, il avait gardé son micro et le chat vocal en sourdine, et bloqué tous les messages écrits.
€€€€Du moment que je bloque tout assez vite, personne, Zerg ou autre, ne peut m’insulter.
Maintenant que son petit pote était revenu — et qu’il s’était avéré être son cher petit Isidore — An Ruo avait vraiment envie qu’il l’aide à prendre sa revanche en jeu.
Mais…
Il devait encore assurer ses séances quotidiennes d’Apaisement psychique.
Il n’avait tout simplement pas assez de temps.
Quand Isidore apprit que son petit ami devait aller travailler, il en resta complètement bouche bée.
À ses yeux, son petit ami était un petit tout comme lui.
Sauf que…
Le sien n’avait pas de Mère.
Et la situation de son petit ami se révéla encore plus tragique qu’il ne l’avait imaginé.
Pas de Mère.
Victime d’un cambriolage.
Et maintenant, il devait travailler !
C’était du travail des enfants !
La Fédération interdisait absolument d’employer des enfants.
Mais Isidore avait autrefois vécu dans le District souterrain.
Il savait exactement dans quelles conditions vivaient les petits qui n’étaient pas protégés par la loi.
Son père et sa Mère en avaient sauvé beaucoup, des petits comme ça.
Il était né parmi les nuages.
Pourtant, il n’avait jamais ignoré les difficultés enfouies dans la poussière, là-bas, en bas.
[Quel genre de travail tu fais ? Tu as au moins un endroit où vivre ? Oh non, ils t’ont même piqué ton lit…]
Bon sang.
Mais dans quel endroit horrible son petit ami vivait-il ?
An Ruo sentit qu’Isidore était complètement paniqué et s’empressa de le rassurer.
[Ne t’inquiète pas. C’est… un travail tout à fait légal.]
… Probablement.
Même si c’était en prison.
L’Apaisement psychique restait un travail honnête.
Il gagnait sa vie lui-même.
Même s’il était l’attraction principale de l’établissement…
Il ne se vendait pas.
[J’ai un endroit où vivre. J’ai à manger. Un petit robot-insecte va bientôt m’apporter mon petit-déjeuner. Et j’ai aussi un lit. L’administrateur m’en a apporté un nouveau hier soir. Ne t’inquiète pas, tout va bien.]
Isidore était à deux doigts de fondre en larmes.
Même si son petit ami faisait de son mieux pour le réconforter, Isidore devinait les épreuves qui se cachaient entre chaque ligne.
Il n’avait pas de Mère.
Il devait travailler si dur.
Son père avait dû le jeter dehors.
Il devait y avoir quantité de petits qui faisaient le même genre de travail, là-bas.
Des robots-insectes qui livraient les repas.
Des administrateurs sévères qui veillaient sur eux.
Ayant grandi dans une famille aimante, Isidore n’arrivait tout simplement pas à imaginer à quel point la vie de son petit ami devait être difficile.
Il devait le sauver.
Il emmènerait sa Mère et son père avec lui.
Tous ensemble, ils iraient le sauver.