Chapitre 290
Il ne fallut que 0,1 seconde à An Ruo pour comprendre ce qu’Ulysses lui demandait.
Ses yeux s’écarquillèrent aussitôt de stupeur. Sa main se plaqua instinctivement sur le bouton spatial de sa poche, tandis que son regard filait dans tous les sens. Il tenta malgré tout de dissimuler la vérité.
« Qu-qu’est-ce que tu racontes ? Je ne sais pas. »
An Ruo était si troublé qu’il sentit la chaleur lui monter du visage jusqu’au cuir chevelu, tandis qu’il cherchait fébrilement une issue.
Comment Ulysses l’avait-il appris ?
Mais après tout, il était sorti à bord d’un appareil organisé par Ulysses, accompagné de Zergs de la résidence du maréchal. Même s’ils ne l’avaient pas suivi dans la boutique à sa demande, ils savaient au moins qu’il s’était rendu dans une bijouterie. Il était tout naturel qu’Ulysses ait fait le rapprochement.
En plus, Ulysses semblait en savoir encore davantage. Il savait apparemment même ce qu’An Ruo avait acheté et fait fabriquer sur mesure.
Pas étonnant qu’il lui ait caressé la base du doigt tout ce temps, plein d’attentes et de sous-entendus. An Ruo avait cru qu’il lui faisait comprendre qu’il voulait…
An Ruo rougit encore davantage, gêné jusqu’au bout des oreilles.
Mais le vrai problème, c’était qu’il n’était pas encore prêt !
Une chose pareille exigeait un peu de cérémonie ! Il n’avait rien préparé du tout !
Qui donc tendait une bague comme ça ?
Même sans prévoir un décor grandiose et inoubliable, il aurait au moins fallu des fleurs et des bougies. Au strict minimum, une surprise comme dans les films et les séries, avec une bague cachée dans un gâteau…
Bien sûr, An Ruo avait d’emblée exclu l’idée de cacher la bague dans de la nourriture.
Les questions d’hygiène et le risque de l’avaler par accident étaient déjà assez gênants. Mais An Ruo craignait aussi que, vu les dents des Zergs, Ulysses ne la mâchouille deux ou trois fois avant de l’avaler, puis le regarde d’un air absent en disant : « La bague ? Je croyais que c’était du glaçage. »
Il y avait vraiment de fortes chances que ça arrive. Une seule morsure d’une Zerg femelle de haut rang pouvait infliger des dégâts irréversibles à la bague la plus solide !
Quoi qu’il en soit, An Ruo n’avait rien préparé pour l’instant. Il n’avait même pas eu la pire des idées : la fourrer dans un gâteau.
L’attaque surprise d’Ulysses avait été beaucoup trop soudaine. Les bagues assorties qu’il avait fait fabriquer sur mesure se trouvaient encore dans son bouton spatial, toutes nues dans leur écrin.
Et les yeux argentés d’Ulysses le scrutaient comme le scanner le plus perfectionné qui soit, à la recherche de la vérité. An Ruo se raidit, le cuir chevelu parcouru de picotements, sans avoir la moindre confiance en sa capacité à lui cacher quoi que ce soit.
Soudain, Ulysses sourit.
La divinité était vraiment incapable de mentir. Tout son corps trahissait la moindre de ses intentions. Il ne devait même pas pouvoir tromper un nouveau-né qui venait à peine de sortir de sa coquille.
Ulysses voulait désespérément cesser de le pousser dans ses retranchements, ne plus écouter ni regarder et simplement laisser la divinité le tromper.
Mais même en fermant les deux yeux, la vérité restait là, devant lui, et il ne pouvait pas se mentir à lui-même.
Ulysses se pencha en avant et prit appui d’une main sur le chambranle, enfermant la divinité entre lui et la porte entrouverte de la salle de bains. Il baissa la tête et mordilla le bord de l’oreille d’An Ruo. Sa voix l’effleura comme la langue furtive d’un serpent.
« Si tu ne me la donnes pas… à qui d’autre pourrait-elle être destinée ? À Helios ? »
En prononçant le nom du protagoniste du roman original, Ulysses eut le regard plus sombre.
Quand la divinité était sortie, Ulysses avait demandé à ses gardes personnels de l’accompagner, mais s’était délibérément abstenu d’envoyer Helios.
Il avait ses raisons égoïstes.
D’après les souvenirs de cet autre monde dans le rêve, Helios avait son propre Zerg mâle. Malheureusement, celui-ci se trouvait encore sur l’Étoile Cachée, et plusieurs années s’écouleraient avant même que les deux ne se rencontrent.
Autrement dit, Helios n’était actuellement lié à personne.
Ce qui le rendait encore plus insupportable aux yeux d’Ulysses.
Ne pouvait-il pas se marier plus tôt ?
Bien sûr, il se pouvait aussi que ce ne fût pas cette Zerg femelle-là.
Ulysses continua de fouiller dans ses souvenirs à la recherche d’autres Zergs femelles qui connaissaient bien la divinité.
La divinité connaissait beaucoup de Zergs femelles, mais il n’y en avait pas tant que ça qu’il pût dire connaître intimement ou avec qui il entretînt une relation profonde. C’était un mâle qui aimait s’enfermer dans son propre monde et qui s’y plaisait vraiment.
De plus, il n’était pas du genre à tomber amoureux au premier regard et à se rapprocher rapidement de quelqu’un. Il se laissait apprivoiser avec une lenteur extrême.
La main d’Ulysses se posa sur la taille de la divinité, sentant la chaleur de son corps.
C’était ce mâle qu’il avait réchauffé peu à peu, pas à pas.
Le regard sombre d’Ulysses remonta lentement. Il excellait dans les attaques de zone et les tirs couvrant tout un secteur. Comme il n’était pas facile de viser précisément une seule cible, il traitait simplement tous les Zergs de la même manière et en était jaloux, qu’ils soient mâles ou femelles.
An Ruo avait vraiment l’impression que sa vie était en danger.
Il n’avait pas encore compris pourquoi Ulysses avait soudain évoqué le protagoniste du roman original qu’il se retrouva à constater que la situation avait pris une tournure très inquiétante. Ulysses semblait prêt à lui faire l’amour là, sur le pas de la porte, sans même lui laisser le temps de prendre une douche.
Ce n’était pas qu’il ne pouvait absolument pas le faire, mais il trouvait que ce genre de chose se prêtait mieux à deux personnes fraîchement lavées et qui sentaient bon (deux Zergs ?) s’y adonnant ensemble.
Il était sorti toute la journée et n’avait pas encore pris de douche. Même si les Zergs transpiraient rarement, et qu’il avait passé tout son trajet dans des appareils ou des bâtiments plutôt qu’à courir partout, de la poussière en suspension dans l’air devait forcément s’être collée à lui !
An Ruo était gêné et n’arrivait pas à se défaire de cette idée.
En plus, le ton qu’Ulysses avait employé en mentionnant le protagoniste original, ainsi que la question qu’il avait posée, lui semblaient tous deux très étranges. Le fait qu’il veuille passer à l’acte juste après l’était encore plus, et An Ruo éprouvait un intense pressentiment de danger.
Comme s’il avait fait une bêtise et qu’Ulysses allait le dévorer.
Son pouvoir psychique lui lançait un avertissement.
L’alerte n’était pas particulièrement forte. Sa vie ne serait pas en danger.
Il risquait probablement juste de ne pas pouvoir sortir du lit pendant trois jours.
Terrifiant !
An Ruo décida qu’il devait au moins se débattre un peu. Il posa une main sur la poitrine d’Ulysses et, sous ses taquineries incessantes, souffla d’une voix faible : « Je n’ai pas encore pris de douche. »
Cette résistance faible mais déterminée lui fit comprendre que c’était vraiment important pour An Ruo. En le voyant renverser la tête aussi loin contre le chambranle pour tenter de lui échapper, Ulysses le trouva à la fois adorable et amusant, et un sourire lui vint spontanément aux lèvres.
Il était manifestement très contrarié qu’An Ruo refuse de lui donner la bague, et pourtant il le trouvait adorable.
Il était tout simplement incapable de lui en vouloir.
Alors Ulysses passa un bras autour du mâle qu’il tenait contre lui et l’emmena dans la salle de bains.
La porte entrouverte s’ouvrit, puis se referma complètement, étouffant tous les sons venant de l’intérieur.
An Ruo eut l’impression qu’il allait se noyer sous l’eau de la douche. Ses doigts faillirent mettre le dos d’Ulysses en sang. Quand il s’en rendit compte, il réduisit instinctivement la pression, avant de se rappeler aussitôt qu’il ne pourrait de toute façon pas entamer la peau d’une Zerg femelle de premier ordre.
Il s’effondra aussitôt, accablé par son impuissance.
La vapeur brouillait sa vue et le bruit de l’eau courante troublait son ouïe, mais Ulysses, lui, ne semblait pas le moins du monde affecté. Il maintenait An Ruo coincé entre son corps et le mur de la salle de bains, une jambe appuyée contre celui-ci, et bougeait avec une maîtrise sans effort. Ses yeux gris argenté restaient fixés sur lui, brûlants.
An Ruo n’osait pas le regarder.
Il avait envie de se couvrir le visage.
Même lorsqu’il partageait la vie en communauté au lycée et à l’université, il n’avait jamais pris de douche avec qui que ce soit. Il n’aurait jamais imaginé qu’un jour il se retrouverait dans une situation aussi embarrassante — et avec Ulysses, en plus, alors qu’ils ne se contentaient pas de prendre une douche ensemble.
Il était plus nerveux et gêné que jamais. Sa peau avait même rosit, et il ne savait pas si l’eau était trop chaude ou si le regard d’Ulysses sur son corps l’était encore davantage.
Peut-être les deux.
Le corps d’Ulysses était lui aussi très chaud.
Comme son avertissement psychique l’avait prédit, An Ruo ne put pas sortir du lit pendant trois jours entiers.
Ulysses s’occupait des affaires du gouvernement pendant qu’An Ruo se reposait. Chaque fois qu’An Ruo se réveillait, Ulysses lui donnait à manger et à boire, restait auprès de lui pendant qu’il mangeait, puis reprenait là où ils en étaient restés.
La fréquence, l’environnement clos et les soins méticuleux qu’Ulysses lui prodiguait donnaient à An Ruo l’étrange impression que, bien qu’il ne fût pas vraiment un Zerg mâle, il traversait un Éveil physiologique.
Ulysses avait-il donc aussi l’intention de lui faire vivre cette expérience particulière de Zerg mâle ?
Quand An Ruo vit que son « Éveil physiologique » de trois jours était sur le point de se prolonger d’une semaine entière sous l’impulsion d’Ulysses, il leva précipitamment les deux mains en signe de reddition et lui tendit les bagues qu’il avait gardées.
En voyant enfin l’écrin rouge sombre atterrir entre les mains d’Ulysses, An Ruo éprouva un réel soulagement.
Ce n’était pas qu’il n’aurait pas pu continuer…
Avec la constitution de ce corps, et Ulysses qui n’arrêtait pas de le nourrir et de prendre soin de lui, ils auraient sans doute pu continuer ainsi jusqu’à la fin des temps sans aucun problème.
Mais c’était absurde.
An Ruo pensa au nouveau roman pour lequel il n’avait même pas encore créé de document et se dit qu’il ne pouvait pas continuer à mener une vie aussi décadente et à perdre ses journées. Il ne pouvait pas non plus laisser Ulysses, le commandant suprême des forces armées, devenir un dirigeant qui « ne se rendait plus jamais à la cour du matin ».
Il n’était pas encore prêt à devenir une femme fatale.
Son seul regret était d’avoir donné les bagues comme ça, sans la moindre cérémonie romantique ni le moindre décor.
Il était toujours assis sur le lit, en pyjama ample, le corps couvert de marques de baisers fraîches et imprégné des phéromones d’Ulysses.
Quelle que fût la façon de voir les choses, cette présentation était franchement embarrassante.
En se rappelant à quoi il ressemblait et le chaos des derniers jours, An Ruo eut de nouveau envie de se couvrir le visage. À la place, il enfouit simplement la tête dans l’oreiller et refusa d’affronter la réalité.
Ulysses regarda les bagues raffinées dans l’écrin. Elles formaient manifestement une paire assortie.
L’une était noire et l’autre argentée.
La bague argentée — ou plutôt en platine — était ornée d’une pierre précieuse vert émeraude, tandis que la bague noire était sertie d’un Cristal source psychique gris argenté.
Ce qui le troublait encore davantage, c’était le pouvoir psychique qu’elles renfermaient.
Le pouvoir psychique de la divinité.
C’était comme une empreinte psychique unique, quelque chose qui comptait énormément pour lui.
Ulysses était partagé et perplexe. Bien sûr, il était heureux d’avoir enfin obtenu la bague, mais il était encore plus curieux de savoir ce qui se cachait derrière tout ça.
« Elles ont vraiment été faites sur mesure pour moi, n’est-ce pas ? Pourquoi ne m’as-tu pas donné la bague avant ? » demanda Ulysses.
Il voyait la signification particulière de tout, du design des deux bagues à leurs couleurs. Il ne faisait aucun doute que la bague noire était pour lui.
Quant à Helios…
Ulysses pouvait vraiment être jaloux quand ses émotions prenaient le dessus, mais une fois calmé, il savait parfaitement qu’Helios n’était pas vraiment son rival direct.
La seule explication qu’il trouvait, c’était que la divinité le faisait languir…
Non, ce n’était pas ça.
Il fallait plutôt appeler ça une épreuve.
Il devait réussir l’épreuve avant de pouvoir recevoir la bague que la divinité lui avait destinée.
En repensant à tout ce qu’il avait fait ces derniers jours, Ulysses se sentit soudain un peu coupable.
À l’évidence, il n’avait pas réussi cette épreuve.
Quelle que fût la façon de voir les choses, une Zerg femelle qui avait gardé son mâle avec elle dans la chambre pendant trois jours d’affilée ne pouvait pas avoir réussi une quelconque épreuve.
Si la divinité ne lui avait pas jeté un regard glacial avant de le chasser, c’était uniquement parce qu’elle était d’un naturel trop doux, infiniment tolérante envers les Zergs et tout à fait incapable de se mettre en colère contre Ulysses.
An Ruo n’avait aucune idée de ce qu’Ulysses pensait. En entendant sa question, il releva légèrement la tête de l’oreiller et poussa un profond soupir.
Puisque les choses en étaient déjà arrivées là, il renonça à se dérober et répondit :
« Parce que je n’étais pas encore prêt. Il n’y avait pas eu de cérémonie. Si je te la donnais comme ça, tu croirais que je ne prends pas ça assez au sérieux ou que je n’y ai pas assez réfléchi. Ça ferait négligé. »
Il y avait une autre chose qu’An Ruo ne dit pas.
Les bagues symbolisaient souvent une demande en mariage, l’officialisation d’une relation et les responsabilités qui en découlaient.
Il ne pensait pas qu’Ulysses, lui non plus, fût prêt.
Ulysses avait déjà été blessé et pouvait se montrer réticent à l’idée du mariage. An Ruo voulait attendre qu’il soit vraiment prêt à l’accepter — à accepter un nouveau mariage, sincère.
Il était prêt à lui laisser du temps et à continuer d’attendre.
Même s’il devait attendre toute sa vie.
Le mariage n’était qu’une formalité, pas une nécessité. Si Ulysses le souhaitait, An Ruo pouvait simplement rester en couple avec lui toute leur vie. Tant qu’ils étaient ensemble, cela lui suffisait.
Une telle compagnie pour la vie n’avait rien à envier au mariage en matière d’intimité et était bien plus détendue.
À l’origine, c’était ainsi que les choses auraient dû se passer.
Mais dans le rêve, Ulysses avait accepté de l’épouser et le voulait. Et dans la réalité, Ulysses voulait avoir des œufs avec lui — il prévoyait même d’en pondre cinq à la suite…
Ces événements avaient changé d’avis An Ruo et l’avaient poussé à avancer le moment où il donnerait les bagues.
Puisque Ulysses avait déjà décidé qu’il voulait des œufs, An Ruo ne pouvait tout de même pas le laisser se retrouver dans la même situation que dans le rêve : « enceinte avant le mariage ».
Que cela plaise ou non à Ulysses, An Ruo avait eu l’intention de lui donner d’abord la bague, puis de décider de la suite selon ses souhaits.
Seulement, Ulysses était beaucoup trop perspicace — et beaucoup trop impatient.
Avant même qu’An Ruo ait pu mettre son plan à exécution, Ulysses l’avait déjà acculé et lui avait arraché le secret de l’endroit où se trouvaient les bagues.