Chapitre 253
Le baiser qu’Ulysses lui donna dehors dépassa complètement les attentes d’An Ruo.
Après tout, Ulysses ne semblait vraiment pas être le genre de Zerg à se montrer intime en public.
Les colonnes les dissimulaient et aucun Zerg ne pouvait les voir, mais d’autres se trouvaient tout de même à proximité, assez près pour entendre leur conversation…
An Ruo eut l’impression que son cœur allait lui sortir de la poitrine.
Il était surpris, mais ne trouvait pas qu’Ulysses agissait contrairement à sa nature.
Ulysses avait beau paraître traditionnel, il cachait en réalité un côté rebelle. Sinon, il n’aurait jamais fait toutes ces choses dans la seconde moitié du roman original.
C’était un grand méchant capable d’instaurer un gouvernement militaire, d’étendre le territoire zerg à trois fois sa taille initiale et, poussé à bout, de traiter les Zergs mâles comme du matériel militaire.
Il comprenait les règles et les respectait, mais il osait aussi les défier, les renverser et en établir de nouvelles.
Il avait beau le comprendre, An Ruo était sur le point de mourir de honte.
Quand il put enfin reprendre son souffle, il leva les yeux vers Ulysses d’un air hébété et le surprit en train de le contempler avec un sourire. Sous le regard d’An Ruo, Ulysses baissa la tête et effleura tendrement du bout des lèvres le coin de sa bouche.
An Ruo n’arrivait même plus à lui en vouloir.
Puisque personne ne faisait attention à eux, il se détendit tout simplement, se blottit contre Ulysses et profita de la quiétude de l’après-midi.
Ulysses savait à quel point son dieu était indulgent avec lui.
Il y avait certaines choses que son dieu semblait hésiter à faire, mais il suffisait qu’Ulysses prenne les devants et le cajole assez longtemps pour que son dieu finisse par accepter.
C’était ainsi qu’il avait obtenu chacune de ces leçons de baisers, et il en allait de même cette fois-ci.
Il avait depuis longtemps obtenu une faveur spéciale que même les protagonistes n’avaient jamais reçue, même si tout cela était le fruit de ses manigances, étape par étape.
Mais, tandis qu’il sentait la chaleur et le bonheur du corps pressé contre le sien dans ses bras, Ulysses ne regrettait rien. Il était seulement reconnaissant d’avoir pu obtenir tout ce qu’il avait à présent.
Il était arrivé seul dans ce monde. Et maintenant, €€ lui avait rendu la Mère qu’il avait perdue, lui avait donné l’affection du directeur, l’amant blotti dans ses bras, et le dieu qu’il était prêt à servir jusqu’à la fin de ses jours.
Ulysses baissa la tête et embrassa les cheveux de la personne blottie contre lui.
An Ruo sentit un léger chatouillement et inclina la tête, comprenant qu’Ulysses semblait particulièrement aimer ses cheveux.
C’était pareil au lit. Le regard d’Ulysses était souvent attiré par ses cheveux, et il lui arrivait d’en enrouler discrètement une mèche autour de son doigt. Chaque fois qu’An Ruo se penchait sur lui et que ses cheveux s’éparpillaient sur le corps d’Ulysses, celui-ci ne pouvait plus se contenir et sa peau rosissait. Pourtant, il adorait manifestement cette sensation d’être enveloppé par les cheveux d’An Ruo.
An Ruo comprit.
Ulysses avait un faible pour les cheveux longs et clairs.
Quand il avait créé son déguisement de Zerg femelle militaire, il avait envisagé de se couper les cheveux pour avoir l’air plus énergique et mieux correspondre à l’image d’une Zerg femelle militaire.
À l’époque, pour une raison inexplicable, il avait hésité et avait fini par renoncer.
En voyant Ulysses à présent, il se réjouit un peu de ne pas les avoir coupés.
Puisqu’Ulysses les aimait, il les garderait longs pour lui.
De toute façon, à l’ère interstellaire, prendre soin de longs cheveux n’avait rien de compliqué.
…
Ce soir-là, une photo apparut sur le compte privé du maréchal, sur les réseaux sociaux.
On y voyait deux mains entrelacées, accompagnées de la légende : 【Mon dieu @An】.
Une foule d’internautes qui n’y comprenaient rien se précipita aussitôt pour assister au spectacle.
[Le maréchal a vraiment publié quelque chose ? Il s’est passé un truc grave dans la Fédération… Hein ?]
[Qu’est-ce que ça veut dire, « dieu » ? Hein ?]
[Peu importe, ces mains sont magnifiques. Je les lèche, je les lèche.]
[Arrêtez de lécher deux secondes ! La main est belle, d’accord, mais regardez le style de l’uniforme autour du poignet. On dirait celui d’une Zerg femelle, non ? D’une Zerg femelle militaire !]
[(Stupéfait) (Pétrifié) (Retire un coup de langue)]
La main un peu plus grande, couverte d’une fine couche de callosités dues aux armes à feu, appartenait de toute évidence au maréchal. Quant à l’autre, posée dessous, claire et luisante comme du jade, elle laissa les Zergs perplexes et suscita d’interminables conjectures.
[Pourquoi le maréchal tient-il la main d’une Zerg femelle militaire ? (Sous le choc)]
[La main d’une Zerg femelle peut vraiment être aussi jolie ?]
[Bien sûr, si on en prend soin… Attendez, ce n’est pas la question. La question, c’est… le maréchal n’est quand même pas lesbienne ?!]
[Que signifie « dieu » ? Pourquoi le maréchal appellerait-il une « Zerg femelle » son dieu ? (Je suis abasourdi)]
[Le maréchal fait son coming out en public et annonce qu’il est en couple avec une Zerg femelle ? Est-ce que ça expliquerait pourquoi An-shen écrit des romances lesbiennes ?]
[Arrêtez de tirer des conclusions à tort et à travers… Aucun de vous ne lit la légende ? La réponse est juste là, dans la question.]
[An. An-shen.]
[Ah, voilà ce que veut dire « dieu ». Vous m’avez fait peur (se tapote le cœur).]
[J’ai compris, j’ai compris. An-shen est vraiment un dieu (fleurs).]
[Je ne savais pas qu’An-shen avait aussi ce style vestimentaire. Le contraste avec avant est tellement saisissant que je ne l’ai pas reconnu tout de suite.]
[Maréchal × An-shen, 999.]
[An-shen est beau dans tous les styles. En voyant cette main, j’ai presque cru être devenue lesbienne. Dieu merci, dieu merci. Pas besoin de prendre des médicaments (phéromones) pour me soigner.]
[Mais c’est un uniforme militaire. D’où vient-il ? C’est un vêtement du maréchal ? (Curieux) (Impatient) (Rougissant)]
[À en juger par le modèle, c’est l’ancienne version de l’uniforme militaire. L’armée ne l’utilise plus, alors il pourrait vraiment s’agir d’un vieil uniforme du maréchal.]
[Dans les romans d’An-shen, il y a aussi des scènes où des Zergs mâles portent des vêtements de Zerg femelle. Est-ce que ça lui a été inspiré par la vraie vie ? C’est si romantique.]
[Pas étonnant que le maréchal n’ait jamais réagi, même quand on l’a mentionné tant de fois. Voilà donc pourquoi An-shen écrit des romances lesbiennes.]
[On dirait que le maréchal est lui aussi tout à fait d’accord pour jouer aux « lesbiennes » avec An-shen.]
[Rien qu’en voyant sa main, un Zerg peut devenir gay. Si toutes les Zergs femelles avaient le physique et le charme d’An-shen, quel Zerg pourrait rester hétéro ? Même si c’était une vraie Zerg femelle, je serais partant (timide).]
[Je comprends Felix. Je comprends Lucas.]
…
Cassian vit la publication du maréchal en parcourant les réseaux sociaux après être rentré du travail.
En la voyant, son cœur manqua un battement. La main et l’uniforme autour du poignet sur la photo lui étaient bien trop familiers. C’était cette Zerg femelle militaire croisée plus tôt dans la journée.
Pendant un instant, il crut presque que le maréchal avait décidé de cesser de se cacher et d’annoncer publiquement sa relation avec cette Zerg femelle militaire à la beauté ensorcelante.
Et son Seigneur mâle, assis en face de lui, avait lui aussi vu la publication du maréchal.
Cassian leva les yeux vers lui. À cet instant, son esprit s’emballa et calcula avec efficacité les mesures à prendre pour limiter les dégâts, comme le président du Conseil lorsqu’il traitait les propositions de loi venues des quatre coins de la Fédération.
Quoi qu’il arrive, il ne pouvait absolument pas laisser son Seigneur mâle se mettre dans un tel état de colère que sa santé en pâtisse.
Pourtant, Aira gonfla simplement les joues, l’air un peu contrarié, mais pas particulièrement furieux, et enregistra même la photo.
Il avait toutefois l’air de vouloir ouvrir son album photo et recadrer l’image d’un instant à l’autre.
Il y avait un problème. Le maréchal affichait publiquement son affection pour une « Zerg femelle ». Aira ne pouvait pas rester aussi calme.
Cassian comprit qu’il avait négligé quelque chose. Il regarda de nouveau la publication et, une fois son calme retrouvé, fit rapidement le lien entre tous les indices.
Cette main… appartenait à An-shen ?
Cette « Zerg femelle militaire » qu’il avait vue aujourd’hui dans le bureau du maréchal, c’était An-shen ?!
Cassian essaya de se rappeler l’apparence de la Zerg femelle militaire qu’il avait croisée plus tôt, mais tout ce qui lui revenait, c’était qu’elle était d’une beauté extraordinaire. Il ne lui restait en mémoire que la silhouette indistincte d’une personne à l’allure remarquable. Il avait beau essayer, il ne parvenait pas à reconstituer les traits précis de son visage.
Cassian comprit qu’il avait peut-être été affecté par le Pouvoir psychique du Zerg mâle.
Il n’avait rien remarqué sur le moment. Même après être parti, il ne s’était pas rendu compte que ses souvenirs avaient été altérés. Qu’un Zerg femelle de classe S ait pu être influencé aussi discrètement, sans même s’en apercevoir, signifiait que le pouvoir psychique du Seigneur était d’une puissance inimaginable.
La « Zerg femelle militaire » qu’il avait vue ce jour-là était bel et bien un puissant Seigneur mâle Zerg.
Il ne pouvait s’agir que d’un Seigneur mâle Zerg.
Cassian poussa en secret un soupir de soulagement. Dans ce cas, il n’avait plus à se demander comment expliquer les choses à son Seigneur mâle ni comment réprimander le maréchal.
Mais un nouveau problème se posait à présent.
Comment allait-il annoncer à son Seigneur mâle qu’il avait rencontré aujourd’hui l’« An-shen » qu’il rêvait de voir ?
Cassian soupira profondément en son for intérieur.
Le maréchal avait vraiment le don de lui attirer des ennuis.
…
Après avoir passé toute une journée à vivre comme une Zerg femelle, An Ruo retourna dans son petit nid, en prison.
Il avait lui aussi vu la publication d’Ulysses. De la prise de la photo à sa mise en ligne, Ulysses lui avait demandé son accord à chaque étape, et An Ruo avait accepté.
An Ruo fixa d’un air absent le contenu affiché sur l’écran lumineux.
Ça comptait comme… une officialisation, non ?
An Ruo contempla un moment leurs deux mains superposées sur la photo et se dit qu’il manquait quelque chose.
Une paire d’alliances assorties.
Sans elles, leurs mains semblaient un peu nues.
Avec deux alliances assorties, ce serait peut-être plus joli.
Machinalement, An Ruo ouvrit une boutique sur StarNet, prêt à commander une paire d’alliances sur mesure, mais il se ravisa et recula, hésitant.
La situation ne s’y prêtait pas.
Quand on purgeait une peine de prison, on n’avait pas le droit de faire des promesses à un autre Zerg. Offrir une bague à Ulysses lui donnerait plutôt l’impression de l’enchaîner, de lui demander de l’attendre.
Ce n’était pas bien.
Et puis, commander sur StarNet quelque chose d’aussi important que des alliances ne lui paraissait pas assez sincère.
S’il en avait un jour l’occasion, An Ruo voulait choisir lui-même les pierres principales, dans une boutique, puis dessiner et faire fabriquer les alliances.
Pour l’instant, cela semblait impossible.
An Ruo resta silencieux un moment, puis ouvrit sa conversation avec Ulysses. Il voulait lui dire quelque chose et approcha la main du champ de saisie, mais finit par replier les doigts. Il se contenta de fixer d’un air absent leurs anciens messages.
Ils étaient séparés depuis si peu de temps, et pourtant Ulysses lui manquait déjà.
Les baisers d’Ulysses lui manquaient, ou peut-être simplement une étreinte ordinaire, sentir leurs cœurs battre l’un contre l’autre.
Comme prévu, l’amour ne faisait que ralentir son écriture.
An Ruo se couvrit le visage, décidé à quitter la conversation, à ouvrir son document et à se mettre au travail.
Mais au moment où il fit glisser l’écran pour revenir en arrière, un message d’Ulysses arriva.
[Ulysses] : Bonne nuit. Tu as été fatigué toute la journée, alors pense à te reposer tôt.
[Ulysses] : Bisou.GIF
Ulysses lui avait vraiment envoyé un autocollant animé représentant quelqu’un qui embrassait une autre personne sur le front.
An Ruo resta bouche bée. Il ignorait où le maréchal avait bien pu dénicher une expression pareille. Elle ne correspondait absolument pas à son image.
Il était difficile d’imaginer le maréchal, toujours si sérieux, chercher des autocollants mignons.
An Ruo se dit qu’il devait lui répondre quelque chose.
Il regarda autour de lui, se précipita vers le lit, prit la peluche d’Ulysses, l’embrassa, la photographia et envoya l’image.
[An] : Bonne nuit (photo).
Ulysses ne répondit qu’un moment plus tard.
[Ulysses] : Mm… Je le sais déjà.
Qu’est-ce qu’il savait déjà ?
An Ruo était perplexe.
Le tissu de la peluche avait légèrement rosit sur le visage de la poupée, même si la lumière chaude de la chambre le rendait à peine visible.
An Ruo posa doucement le menton sur la tête de la peluche.
Parfois, il sentait la présence d’Ulysses à travers elle, comme si celui-ci avait toujours été à ses côtés.
En y pensant ainsi, il ne se sentait pas si seul.
Peut-être que le départ de Selerus et des autres Zergs qu’il connaissait l’avait rendu un peu mélancolique, ou peut-être que la nuit rendait simplement les pensées plus envahissantes. Aujourd’hui, ses émotions semblaient particulièrement à fleur de peau.
An Ruo caressa la petite tête de la peluche et finit par suivre le conseil d’Ulysses en allant se coucher tôt.
Il n’avait pas vraiment été fatigué toute la journée, à vrai dire. Il avait peut-être passé la journée à jouer les « gardes du corps personnels » d’Ulysses, mais en réalité, il n’avait rien fait du tout. C’était pratiquement comme s’il avait passé une journée tranquille à s’amuser avec Ulysses.
Mais quand on avait peu d’énergie et qu’on aimait rester chez soi, « s’amuser » en consommait déjà beaucoup, sans parler de sortir et de passer toute une journée dans un environnement inconnu.
An Ruo se lava et se changea tôt, puis se glissa dans son lit. En serrant la peluche d’Ulysses contre lui, il passa une excellente nuit.
Ce ne fut qu’à son réveil, le lendemain, qu’il se rappela qu’il devait mettre son roman à jour.
Comme prévu, sortir avec quelqu’un nuisait bel et bien à la création.
Cependant, après avoir vécu une journée comme une Zerg femelle et passé du temps avec Ulysses, il avait trouvé encore davantage d’inspiration et de nouvelles idées, et brûlait d’impatience de tout coucher sur le papier.
Comme l’heure de sa séance quotidienne d’Apaisement psychique n’était pas encore arrivée, An Ruo s’installa à son bureau en pyjama et se mit à écrire avec passion.