Chapitre 218
[Même lorsqu’il se leva le lendemain et s’habilla, le prince était encore déconcerté.
Il avait l’impression que son cerveau et son visage étaient en surchauffe et au bord de la saturation.
Il n’avait absolument aucune idée de ce qui s’était passé. Rien ne s’était déroulé comme il l’avait imaginé.
Il n’avait pas l’énergie de se demander si cela avait été douloureux, humiliant ou répugnant. Cette perte de contrôle soudaine l’avait tellement bouleversé qu’il n’avait plus pensé à rien d’autre. Pourtant, d’une certaine façon, il ne s’était pas tant opposé que ça.
Caleb avait tenu compte de ses sentiments. La façon dont il avait levé les yeux vers lui, depuis le bas, ressemblait à une invitation : il lui remettait les rênes autour du cou. D’un seul geste, le prince pouvait les tirer pour le ramener sur le territoire où il se sentait à l’aise et en sécurité.
Toute la nuit, le prince avait hésité entre tirer sur les rênes et les relâcher. Les phéromones brûlantes et la femelle lui avaient embrasé le cerveau, le plongeant dans un état second où il était incapable de prendre une décision.
C’était terrifiant.
Le prince n’avait jamais rien vécu de semblable. Il ne se reconnaissait plus.
Il voulait s’enfuir.
Le prince enfila ses vêtements à la hâte. Caleb vint l’aider à s’habiller, et lorsque la main de la femelle effleura la sienne, le prince eut l’impression d’avoir été brûlé.
Il leva les yeux vers Caleb. La militaire aux cheveux noirs, d’ordinaire si taciturne et froide, boutonna sa tenue, ajusta son col, puis s’accroupit à moitié pour lui enfiler ses chaussures.
Au moment où Caleb souleva son pied, le prince tenta presque instinctivement de le retirer.
Caleb leva les yeux vers lui, sollicitant son accord en silence.
Voyant que le prince ne s’y opposait pas davantage, il lui enfila sa chaussure avec respect et minutie.
La femelle s’occupait de tout.
Le prince n’aimait pas que les femelles s’approchent de lui pour le servir, encore moins qu’on prenne ainsi soin de lui. Il n’y était pas habitué.
Il garda le silence un instant, puis prit l’initiative de dire à Caleb : « Tu… n’es pas obligé de faire tout ça.
Un Seigneur femelle n’avait pas à prendre si méticuleusement soin de son époux mâle.
Même un époux mâle incapable de s’occuper de lui-même pouvait simplement confier ces tâches aux Tianjia robotisés.
Il voyait bien que Caleb continuait de le respecter comme il l’avait toujours fait en tant que prince impérial. C’était une bonne chose. Leur vie conjugale ne serait probablement pas trop difficile.
Mais voir Caleb s’abaisser ainsi alors qu’il était son Seigneur femelle mettait le prince mal à l’aise.
Cela ressemblait davantage à une soumission délibérée de façade.
Caleb n’avait vraiment pas besoin d’aller aussi loin.
Ils étaient déjà mariés. Tant que Caleb ne se montrait pas trop tyrannique, le prince pourrait le supporter.
Caleb se redressa et resta respectueusement à ses côtés. À la réponse du prince, son regard vacilla. Il le fixa, de nombreuses questions sur le bout des lèvres, mais finit par toutes les ravaler.
Il se contenta de répondre à voix basse, sans rien ajouter.
Sa main baissée se crispa en un poing nerveux.
En réalité, il voulait lui demander s’il avait été satisfait de ses services la nuit précédente, mais le prince semblait pressé et n’avait visiblement aucune envie de lui donner son avis.
Le prince partit.
Le deuxième jour de leur mariage.
…
Le prince regagna le palais, s’enferma dans son bureau et se consacra aux affaires de l’État, refusant de recevoir qui que ce soit.
Même l’Empereur Tianjia fut éconduit.
Son frère impérial semblait d’humeur étrange. Ares n’osa donc pas le provoquer.
Ares avait d’abord pensé que, puisque son frère impérial s’était marié, il prendrait au moins une semaine ou une quinzaine de jours de congé. Lui-même s’était préparé à endurer l’ennui et les maux de tête, et à gérer les affaires de l’État pendant quelques jours.
Pourtant, le prince était revenu dès le lendemain.
La rapidité de son retour laissa Ares perplexe.
Il soupçonna Caleb de ne pas avoir été à la hauteur et d’avoir déplu au prince.
Mais, à en juger par l’attitude de celui-ci, cela ne semblait pas être le cas non plus.
Était-il vraiment revenu uniquement pour travailler ?
Ares n’y comprenait rien.
Mais voir le prince travailler avec tant d’ardeur lui inspira à la fois de la culpabilité et une profonde admiration. Il ouvrit son écran lumineux, sélectionna avec soin toutes sortes de choses et lui accorda une montagne de récompenses.
Certes, tout cela appartenait déjà à leur famille ; c’était donc un peu comme déplacer des objets d’une main à l’autre. Mais l’admiration et l’attention qu’il y mettait comptaient.
Ares lui fit même parvenir les os, les peaux et les noyaux cristallins de bêtes cosmiques qu’il avait chassées dans sa jeunesse, ravi de lui-même.
Les festivités du mariage battaient toujours leur plein.
Elles dureraient sept jours et sept nuits. C’était un événement mondain majeur chez les élites, entièrement organisé par les femelles. En réalité, les mâles y étaient pour peu de chose.
Les présents impériaux affluaient sans discontinuer au domaine. Le lieutenant général Caleb devint l’objet de l’envie d’innombrables Tianjia et, du jour au lendemain, la figure montante la plus en vue de la capitale impériale.
Nul ne pouvait ignorer à quel point Sa Majesté l’Empereur était satisfait de ce mariage, combien il chérissait le prince, qui partageait son sang, et quelle confiance il accordait au lieutenant général Caleb.
Le lieutenant général Caleb avait sans aucun doute un avenir radieux devant lui.
Un petit incident survint pendant les festivités.
Un Tianjia du monde politique profita de l’ivresse pour demander en privé au lieutenant général Caleb de quelle couleur étaient les ailes du prince.
Le visage de Caleb se glaça aussitôt et il roua le Tianjia de coups, le laissant à moitié mort.
Avec la constitution des femelles Tianjia — capables de manger pratiquement n’importe quoi et presque immunisées contre tous les poisons —, quel alcool aurait bien pu leur faire perdre la tête ?
Prétendre être « ivre » n’était qu’un prétexte.
Un seul coup de poing de Caleb suffit à dessaouler le Tianjia.
L’incident s’était déroulé en privé et peu de Tianjia en furent informés. L’affaire fut rapidement étouffée.
Le Tianjia en question savait qu’il était en tort et n’osa pas non plus faire d’esclandre.
Mais l’affaire fut tout de même rapportée à l’Empereur Tianjia.
Ares était peut-être nul pour gérer les affaires de l’État, mais il savait très bien se débarrasser des ordures.
Les deux femelles dissimulèrent délibérément ce qui s’était passé et étouffèrent l’incident, mais le prince en eut vent avant midi, le jour même.
Pour ne pas attirer davantage l’attention, il fit comme s’il ne savait rien. Il termina sa journée de travail comme d’habitude, puis rentra au domaine.
Caleb vint en personne le chercher.
Le prince ne décelait rien d’anormal sur son visage. Ni mécontentement ni rancune.
Il posa la main sur celle de Caleb et descendit de l’aéronef. Il alla d’abord retrouver les mâles que leurs Seigneurs femelles avaient emmenés au banquet et participa à une brève réunion entre mâles. Ensuite, il dîna avec Caleb.
Ils n’étaient que tous les deux dans la petite salle à manger, à l’abri des regards.
Le prince prit la place d’honneur, tandis que Caleb s’installa naturellement à la place secondaire.
Quand un plat était difficile à manger, Caleb demandait d’abord l’autorisation du prince avant de le lui préparer.
Tout était bien trop paisible, trop tranquille.
Comme le calme oppressant qui précède l’orage.
Les femelles Tianjia accordaient beaucoup d’importance au fait qu’un mâle déploie ses ailes devant elles lors de leur première nuit ensemble.
C’était le signe de l’affection et de la fidélité du mâle.
Même si le mot « fidélité » avait quelque chose d’assez ridicule dans la société Tianjia, où les inégalités de genre et de classe étaient si marquées.
Cette nuit-là, le prince se tint devant le miroir, enveloppé dans sa robe de chambre, à attendre que Caleb explose.
Au lieu de cela, Caleb s’attarda simplement un moment devant la chambre, comme s’il hésitait ou attendait des instructions. En l’absence d’ordre, il finit par s’en aller, jetant un regard en arrière tous les quelques pas.
Il était parti ?
Le prince se retourna, stupéfait.
Son pouvoir psychique, qui s’étendait autour de lui, lui permit de sentir Caleb gagner la chambre secondaire pour se reposer.
Quel genre d’arrangement consistait à laisser le mâle dormir dans la chambre principale pendant que son Seigneur femelle allait se coucher dans la chambre secondaire ?
Son pouvoir psychique lui transmettait toutes les informations. Le prince porta machinalement la main à son cou.
Ce ne fut qu’alors qu’il s’en souvint.
Caleb ne lui avait même pas passé de collier pour restreindre son pouvoir psychique et ses phéromones.
Durant sa captivité dans la cage dorée, le prince avait toujours porté un collier. On ne le lui avait retiré qu’après l’accession d’Ares au trône.
En toute logique, après leur mariage, son Seigneur femelle aurait dû lui aussi lui mettre un collier — un de ces colliers raffinés et somptueux, semblables à des bijoux, dont la beauté ne changeait rien à leur véritable nature : des instruments de captivité.
Mais Caleb ne l’avait pas fait.
Tout comme il ne l’avait pas forcé à déployer ses ailes lors de leur nuit de noces.
Ce mariage laissait le prince perplexe.
Tant de choses étaient complètement différentes de ce qu’il avait imaginé.
Elles ne correspondaient même pas au meilleur scénario qu’il avait envisagé.
Il ne comprenait pas ce que Caleb avait en tête.
Caleb semblait continuer à le respecter en tant que Son Altesse le prince. C’était une bonne chose. Cela lui éviterait bien des ennuis.
Mais Caleb semblait aussi ne pas le traiter du tout comme son « époux mâle ».
Peut-être devraient-ils parler.
Le prince le pensa.
Mais peut-être valait-il mieux préserver la situation actuelle.
Le changement était synonyme d’inconnu et d’instabilité. Nul ne savait où cela pourrait les mener.
Il agrippa le devant de sa robe, incapable de se décider.
Le mariage et les sentiments avaient toujours été des sujets difficiles qu’il ne savait pas gérer.
Il continua donc de repousser le moment d’aborder la question jusqu’à la fin des sept jours de festivités, après quoi ils eurent davantage d’occasions de passer du temps ensemble.
Mais « davantage de temps » signifiait simplement que Caleb le conduisait au palais, venait le chercher après le travail, partageait son petit-déjeuner et son dîner, puis que chacun regagnait sa chambre pour dormir.
Ils avaient déjà dormi dans des chambres séparées pendant six jours.
Le prince était assis dans l’aéronef, le regard absent, tourné vers la fenêtre.
Après le mariage, Ares s’était éclipsé une nouvelle fois, quittant l’Étoile Capitale impériale — ou peut-être même l’Empire Tianjia — pour retrouver son Zerg mâle.
À ce rythme, les œufs qu’il portait approchaient des trois mois.
Son ventre ne tarderait pas à s’arrondir et, puisqu’il y avait deux œufs, cela se verrait encore plus.
À son prochain retour, il ne pourrait plus le cacher.
Non pas qu’il eût besoin de le cacher.
Les femelles Tianjia avaient toujours joui d’une liberté extraordinaire.
Et Ares cumulait les avantages de sa classe et de son genre.
Il arrivait souvent au prince d’envier ce frère cadet de sexe féminin qui partageait son sang.
Mais s’il avait eu le choix, il aurait probablement tout de même choisi d’être un mâle.
Il aimait son corps, son pouvoir psychique, tout ce qui faisait de lui ce qu’il était.
Ce qui devait changer, c’était ce monde, pas son genre.
Et puis… Caleb était bien hétéro, après tout, non ?
Il ne pouvait pas aimer quelqu’un du même sexe que lui.
Si le prince changeait de sexe et devenait une femelle, alors là, il serait vraiment fichu.
Caleb était assis en face de lui et disposait les rafraîchissements.
Voyant le prince fixer la fenêtre d’un air absent, comme perdu dans ses souvenirs ou ses pensées, il ne put s’empêcher de demander :
« Sa Majesté l’Empereur vous manque ?
— Hein ? » Le prince se retourna, perplexe. « Quoi ? »
Ares lui manquait ?
Voilà une façon de parler pour le moins étrange.
Tant qu’Ares ne faisait pas assez l’imbécile pour trouver la mort quelque part au-dehors, le prince ne risquait pas de regretter son absence.
Caleb réalisa lui aussi qu’il n’aurait pas dû poser cette question et regretta aussitôt de l’avoir lâchée.
Mais en voyant le prince si distrait, il n’avait vraiment pas réussi à se retenir.
Les dents serrées, il finit par dire :
« Sa Majesté l’Empereur porte parfois… les phéromones d’un autre mâle. »
Bien que ce fût extrêmement courant chez les femelles Tianjia de la haute société, Caleb trouvait cela injuste envers le prince.
Le prince le regarda, stupéfait.
Sur certains sujets, il restait extrêmement perspicace.
Et un mâle dont le pouvoir psychique n’était pas entravé avait toujours été particulièrement doué pour percevoir les émotions.
Bien sûr qu’Ares portait les phéromones d’un mâle.
Plus précisément, celles d’un Zerg mâle.
Ce Zerg mâle les lui avait données pour stabiliser les œufs qu’il portait.
En plus de le retrouver une fois par mois, le Zerg mâle lui avait aussi remis de nombreuses doses de phéromones recueillies.
Depuis qu’Ares avait commencé à les utiliser, tous les autres Tianjia qui entraient en contact avec lui avaient l’impression que l’Empereur Tianjia s’adonnait régulièrement aux plaisirs de la chair avec un mâle de haut rang.
Et pourtant, l’Empereur Tianjia n’avait pas épousé de mâle et son harem était toujours vide.
L’identité de ce mâle et l’endroit d’où il venait étaient devenus un véritable mystère à la cour impériale.
Parmi les mâles célibataires, aucun registre récent ne signalait non plus que l’Empereur Tianjia eût rencontré quelqu’un ou fréquenté qui que ce soit.
Il ne restait donc que les mâles mariés.
Durant cette période, les femelles de la haute société de la capitale impériale avaient surveillé leurs mâles de très près. Les nerfs à vif, le cœur empli de peur, elles redoutaient que Sa Majesté ne s’empare en secret de leurs époux mâles ou de leurs Serviteurs mâles.
Le prince n’était pas surpris que Caleb ait remarqué les phéromones.
Ce qui l’étonnait, c’était la raison pour laquelle il en parlait maintenant.
Le prince l’observa un moment.
Caleb restait silencieux, le corps tendu, les lèvres pincées. Il baissait la tête sans regarder le prince, n’osant pas croiser son regard. Tout son corps dégageait une agitation complexe et fébrile.
Caleb avait toujours été taciturne et secret, enfouissant ses émotions au plus profond de lui-même. Le prince percevait rarement chez lui des sentiments aussi complexes et manifestes.
Après un instant de réflexion, il suivit le raisonnement de Caleb et répondit :
« Oui. Sa Majesté est enceinte et a besoin… des phéromones d’un mâle. »
Caleb releva brusquement les yeux et le fixa, stupéfait.
En repensant à l’entraînement auquel il avait participé avec l’Empereur Tianjia, il se souvint avoir effectivement remarqué que Sa Majesté lui avait paru un peu plus lourd qu’avant.
Mais ce qui préoccupait le plus Caleb, c’était l’attitude du prince à ce sujet.
« Alors… ça vous est égal ? » demanda-t-il.
Pendant la grossesse, les femelles avaient besoin de phéromones, et celles du père biologique des œufs étaient un peu plus efficaces.
La plupart des femelles de la haute société ne s’en souciaient guère. Il suffisait d’obtenir assez de phéromones. Si elles étaient moins efficaces, il n’y avait qu’à en augmenter la quantité. Au bout du compte, le résultat ne différait pas beaucoup.
Cependant, une petite minorité de femelles plus traditionnelles y tenait. Elles n’acceptaient que les phéromones du père biologique et ne laissaient que lui couver les œufs.
C’était plutôt la question de Caleb que le prince trouvait déroutante.
« Pourquoi est-ce que ça m’importerait ? »
Si cela s’était passé dans une autre espèce ou un autre pays, il aurait peut-être dû craindre que les enfants d’Ares ne menacent ses droits d’héritage à leur naissance et ne le fassent reculer dans l’ordre de succession.
Mais il s’agissait des Tianjia.
Ils pourraient en discuter quand les mâles auraient réellement des droits d’héritage.
« Parce que… »
Caleb ne savait pas non plus comment l’expliquer.
Chez les Tianjia, il était tout à fait normal qu’une femelle disposant de ressources abondantes possède plusieurs mâles.
Les mâles n’avaient souvent pas leur mot à dire.
Quand leur survie même était en jeu, s’attendre à ce qu’ils se préoccupent de telles choses paraissait presque risible.
Mais…
« Si vous aimiez un Tianjia, ça vous importerait », dit Caleb à voix basse.
Le prince le regarda, stupéfait, pendant un long moment.
Son regard méfiant et perplexe glissa vers le vide au-dessus de la tête de Caleb, puis revint à son visage.
Après avoir hésité, il demanda :
« C’est parce que je ne vous ai pas montré mes ailes ? Ça vous a fait croire que… »
Le prince eut une expression étrange et ne parvint pas à terminer sa phrase.
S’il avait su que cela tournerait ainsi, cette nuit-là, il aurait tout simplement retiré sa robe de chambre et laissé la femelle toucher son dos.
…]