Chapitre 210
« Un rendez-vous ? »
Entendre le petit Ulysses prononcer un mot pareil suffit à figer An Ruo pendant plusieurs secondes.
La dernière fois qu’il était allé à un rendez-vous, c’était avec Ulysses adulte.
Si l’on pouvait appeler ça un rendez-vous…
An Ruo jeta un coup d’œil au petit nouveau-né dans ses bras, puis détourna discrètement le regard.
Évidemment, on ne pouvait pas traiter un petit nouveau-né comme un Zerg adulte.
Il ramena Ulysses dans sa chambre, l’installa sur une petite chaise et lui expliqua :
« Ce n’était pas un rendez-vous. Je suis allé voir ta Mère. »
Les yeux d’Ulysses s’écarquillèrent aussitôt ; ses lèvres s’entrouvrirent, puis se refermèrent.
Sa Mère… Est-ce qu’il allait bien ?
An Ruo comprit la question muette et lui répondit :
« L’état de ta Mère s’est stabilisé, dans l’ensemble, mais il doit encore se remettre. Il ne peut donc pas venir te voir pour le moment. Mais ta Mère tient énormément à toi. Tu comptes beaucoup pour lui. »
An Ruo ignorait si le général Selerus pourrait un jour sortir de prison. Cela ne dépendait que du général lui-même.
Mais même s’il ne pouvait pas sortir, une fois que son état se serait amélioré et qu’Ulysses aurait un peu grandi, An Ruo pourrait l’emmener lui rendre visite.
Pour l’instant, toutefois, mieux valait ne pas dire au petit nouveau-né que sa Mère était en prison, de peur qu’il ne s’inquiète.
« Tu as fait un Apaisement psychique à Mère ? » demanda Ulysses.
Il savait à quel point l’état de sa Mère avait été terrible. Ce Zerg mâle… n’aurait jamais accepté de faire un Apaisement psychique à sa Mère.
Ce ne pouvait être que le Directeur.
An Ruo hocha la tête.
« Après tout, je suis médecin. »
Le Directeur avait assurément bien des identités.
On aurait dit un dieu tout-puissant sorti d’un conte.
Seul un dieu répondrait aux prières de ses fidèles, descendrait dans ce monde et sauverait tous les Zergs qui avaient besoin de l’être.
Ulysses se jeta dans les bras du Directeur et le serra très fort.
Ce petit nouveau-né savait vraiment bien se faire câliner.
An Ruo soupira intérieurement et le serra à son tour dans ses bras.
Un nouveau-né privé de sa Mère ne pouvait compter que sur lui.
An Ruo sentit soudain peser sur ses épaules une immense responsabilité.
Quelles que soient les ténèbres et les tempêtes qui faisaient rage au-dehors, il déploierait ses ailes pour protéger son petit nouveau-né du vent et de la pluie.
En tant que directeur d’un orphelinat, il devait avoir le même sens du devoir qu’une mère canne !
…
Comme promis, An Ruo se rendit une fois par mois auprès de Selerus pour lui faire un Apaisement psychique.
Lors de sa deuxième visite, un mois plus tard, l’état de Selerus s’était déjà bien amélioré.
Il portait des vêtements impeccables et accueillit An Ruo dans sa cellule, où il lui avait même préparé du thé et des petites douceurs.
Le terrifiant dispositif d’électrochocs avait été retiré. Selerus portait au cou un suppresseur doté d’un système de surveillance en temps réel ; deux longues chaînes étaient attachées séparément à ses poignets, et leurs autres extrémités étaient fixées au sol, ce qui lui permettait de se déplacer dans la cellule.
An Ruo avait l’impression que Selerus avait plutôt mis ces chaînes lui-même pour le rassurer.
Selerus avait manifestement déjà pris le contrôle de l’endroit. Pour quelqu’un qui avait été général de la Première Région militaire jusqu’à très récemment, ce n’était pas difficile.
Il ne lui manquait plus qu’une occasion de sortir, une raison valable de réapparaître aux yeux du public.
An Ruo se servit naturellement du thé et des douceurs que Selerus lui avait préparés.
Ses patients aimaient tous nourrir leur médecin. À chaque fois qu’An Ruo terminait sa tournée, toutes ses poches débordaient des cadeaux qu’on lui avait faits.
Il était plutôt habitué à ce genre de traitement.
Selerus, en revanche, ne le connaissait pas encore bien et l’observait d’un air méfiant et grave.
« Je vous confie mon nouveau-né », finit-il par dire.
An Ruo s’étrangla et toussa. Il reposa sa tasse de thé et regarda avec désarroi la Zerg femelle aux cheveux noirs assise en face de lui.
« Ne formulez pas ça de façon aussi étrange… »
On aurait dit qu’An Ruo était une sorte de trafiquant de Zergs qui avait enlevé son nouveau-né pour le faire chanter.
« Je ne suis qu’un directeur d’orphelinat tout ce qu’il y a de plus ordinaire », déclara An Ruo.
Selerus ne le trouvait pas ordinaire le moins du monde.
Un mystérieux Zerg mâle était apparu et avait pris la tête de l’orphelinat quelques jours à peine après qu’on y avait envoyé le nouveau-né de Selerus.
Il possédait un pouvoir psychique inimaginable, capable de ramener un Zerg prisonnier d’un Riot psychique du bord de la perdition.
C’était pratiquement comme ressusciter les morts.
L’identité de ce Zerg mâle était un mystère, et il y avait beaucoup trop de choses suspectes à son sujet.
Selerus aurait dû se méfier de lui.
Et pourtant… il lui était extrêmement difficile de rester sur ses gardes.
C’était une conséquence de l’Apaisement psychique profond. Même si un mois entier s’était écoulé, dès que ce Zerg mâle apparaissait devant lui, Selerus en ressentait encore les effets.
Instinctivement, il avait envie de se rapprocher de lui.
Il voulait lui faire confiance.
Selerus ferma ses yeux écarlates un instant, puis les rouvrit.
« Très bien. Je vais reformuler. Vous vous occupez de mon nouveau-né et vous m’avez sauvé. Quelles sont vos intentions ? Qu’est-ce que… vous voulez ? »
An Ruo pencha la tête, perplexe.
« C’est ce que je voulais, tout simplement. »
« Arrêtez de faire le mignon. » Selerus prit un air sévère. « Chaque Zerg a ses raisons. Dites-moi ce que vous voulez. Vous avez sauvé mon fils et moi. Je ne serai pas avare en remerciements. »
An Ruo, qui n’avait absolument pas essayé de faire le mignon : « … »
Il bouda.
Très bien.
Si Selerus tenait tant à obtenir une réponse, autant lui dire…
« Je veux qu’Ulysses soit heureux », répondit An Ruo.
« ? »
Selerus le regarda, déconcerté.
« Les Zergs mâles ne se soucient pas des nouveau-nés qui ne sont pas liés à eux par le sang », dit Selerus à voix basse.
Même un lien du sang ne signifiait pas forcément qu’ils s’en souciaient.
Les Zergs mâles avaient toujours été comme ça.
Selerus réfléchit, les sourcils se fronçant de plus en plus.
« Qu’est-ce qui vous plaît chez lui ? Son talent, ses aptitudes ? Ou autre chose ? »
An Ruo n’avait pas envie d’en discuter.
« Il est tout simplement le meilleur. Je n’ai pas besoin de voir quoi que ce soit en lui. Bon, général, nous avons assez bavardé. C’est l’heure du traitement. »
« Veuillez coopérer avec votre médecin », dit An Ruo. « Mon temps est précieux. J’ai promis à Ulysses de lui rapporter un cadeau, et je dois encore aller en choisir un après, alors ne me faites pas perdre de temps. »
Pendant un instant, Selerus resta sans voix.
Il hésita, mais n’ajouta rien. Ce ne fut qu’après le traitement qu’il tendit deux boutons de stockage spatial.
An Ruo : « ? »
« Celui qui est noir et or est pour Ulysses. Veuillez le lui donner de ma part », dit Selerus à voix basse.
Après ces mots, il leva rapidement les yeux vers An Ruo, puis poursuivit :
« L’autre est un cadeau pour vous remercier. Je vous suis très reconnaissant de votre aide. Si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit, dites-le-moi. Même si je suis enfermé, il y a encore certaines choses que je peux faire. »
An Ruo accepta les deux boutons spatiaux.
L’un était noir et or, l’autre en platine.
Ils allaient plutôt bien ensemble.
Après le départ du Zerg mâle, Selerus resta assis à table, repensant à la façon dont celui-ci avait pris les deux boutons spatiaux pour en comparer l’apparence.
Un soupçon terrible lui traversa soudain l’esprit.
Le docteur An avait l’air digne et un visage si avenant.
Ce ne serait tout de même pas un pervers ?!
Selerus prit aussitôt un air horrifié.
Ce n’était pas sa faute s’il n’avait pas envisagé cette possibilité d’emblée. Ulysses était tout simplement beaucoup trop jeune. Ce n’était qu’un nouveau-né qui venait à peine de sortir de sa coquille.
Pourtant, à la façon dont parlait le Zerg mâle, il était évident qu’Ulysses était différent à ses yeux.
Il disait qu’Ulysses était le meilleur et allait même lui acheter des cadeaux…
Qu’est-ce que cela signifiait, en général, quand un Zerg mâle offrait des cadeaux à une Zerg femelle ?
Tout en se disant que ses soupçons devaient être infondés, Selerus envoya en hâte d’autres Zergs surveiller l’orphelinat.
Après avoir quitté la prison de la Région militaire, An Ruo flâna dans un centre commercial Zerg et acheta une énorme pile de ravissants vêtements pour nouveau-nés à Ulysses. Il en prit aussi deux ensembles pour chacun des autres nouveau-nés de l’orphelinat.
Quand on rencontrait un nouveau-né aussi adorable qu’Ulysses, il était très difficile de résister à l’envie de lui acheter toutes sortes de vêtements et de l’habiller.
Les tenues de petits animaux étaient les plus mignonnes !
Il lui en fallait plusieurs autres !
En passant devant un magasin de jouets, An Ruo s’arrêta avant d’entrer pour choisir une peluche.
Un mois s’était déjà écoulé depuis qu’Ulysses avait quitté sa chambre.
Peut-être n’était-il pas habitué à dormir seul et dormait-il mal ; An Ruo avait remarqué qu’il se levait exceptionnellement tôt chaque jour. Dès qu’An Ruo sortait, le petit Uly avait déjà fait sa toilette et l’attendait sagement dehors pour lui souhaiter le bonjour.
Les nouveau-nés Zergs étaient eux aussi d’une compétitivité extraordinaire.
Ulysses, en tout cas, l’était.
An Ruo découvrit qu’Ulysses s’était imposé une quantité phénoménale de travail scolaire. Chaque jour, il suivait des cours sur StarNet, faisait de l’exercice et effectuait son entraînement de base.
An Ruo en resta stupéfait.
Ce nouveau-né n’avait éclos que quelques mois plus tôt !
An Ruo ne savait même pas comment le convaincre de ne pas travailler autant.
Sa Mère était toujours en prison. Ulysses avait peut-être deviné une partie de la vérité et subissait donc une énorme pression.
An Ruo ne pouvait tout de même pas lui demander d’arrêter.
Mais au moins, il fallait qu’il dorme correctement, non ?
An Ruo se souvint qu’il y avait eu une période où le maréchal adulte avait lui aussi mal dormi et manqué de sommeil. À la fin, An Ruo lui avait offert un petit canard jaune.
Le maréchal avait dit qu’il le garderait près de son lit et dormirait avec ; par la suite, il s’était clairement mis à bien mieux dormir.
An Ruo décida donc d’acheter aussi une peluche au petit Ulysses.
Quelque chose qu’il pourrait serrer dans ses bras en dormant.
Après de longues recherches, An Ruo trouva une peluche de nouveau-né portant un petit imperméable en forme de canard jaune.
Le vendeur lui expliqua qu’on pouvait lui donner l’apparence d’An Ruo.
Il ne pouvait s’agir que de la sienne. Le magasin n’avait pas l’autorisation d’utiliser l’apparence d’un autre Zerg, car cela porterait atteinte à son droit à l’image.
An Ruo y réfléchit et accepta.
Et c’est ainsi qu’on reproduisit sa propre apparence en version chibi.
Un adorable An Ruo chibi dans un petit imperméable en forme de canard jaune.
La finition était un peu moins bonne que celle de la peluche qu’Ulysses lui avait fait faire sur mesure dans la réalité, mais elle restait tout à fait adorable.
An Ruo fit emballer la peluche et la ramena avec lui.
Ulysses l’attendait sur le mur de l’orphelinat. Dès qu’il aperçut An Ruo, il se jeta vers lui.
An Ruo rattrapa en hâte le nouveau-né, qui n’avait manifestement aucune intention d’emprunter le chemin habituel.
« C’est trop dangereux ! »
Il se tapota le cœur, encore effrayé, et gronda le petit nouveau-né.
« Je suis une Zerg femelle. J’ai des ailes. Je peux voler », répondit Ulysses.
An Ruo y réfléchit.
C’était vrai.
Mais grimper si haut et voler alors qu’il était si petit lui semblait tout de même extrêmement dangereux. Et s’il tombait ?
Il lança un regard désapprobateur au petit nouveau-né.
Il existait un danger qu’on appelait « le Zerg mâle trouve ça dangereux ».
Ulysses ne put que promettre qu’il ne recommencerait jamais.
Il ne le ferait plus jamais devant le Directeur.
Ce ne fut qu’après avoir obtenu cette promesse qu’An Ruo se détendit et lui tendit le cadeau qu’il avait rapporté.
C’était une peluche.
Ulysses la regarda et reconnut aussitôt le Zerg mâle chibi vêtu du petit imperméable jaune. Il rougit légèrement et serra la peluche contre lui comme un trésor, les yeux brillants.
« Elle te plaît ? » demanda An Ruo.
Ulysses hocha vigoureusement la tête et refusa de lâcher la peluche.
« Alors, à partir de maintenant, tu devras bien dormir », lui dit An Ruo, avant de lui faire un peu peur en douce. « Les nouveau-nés qui ne dorment pas assez ne grandissent pas. »
Les yeux d’Ulysses s’écarquillèrent d’horreur.
Pas question !
Il devait devenir très grand !
Plus grand que le Directeur !
Et plus grand que tous ceux qui courtisaient le Directeur !
Alors seulement pourrait-il protéger le Directeur et chasser tous les méchants Zergs qui le convoitaient !
Ah.
Et sauver sa Mère.
Ulysses se jura en secret qu’il grandirait et deviendrait fort !
…
Les nouveau-nés grandissaient toujours vite, surtout quand ils commençaient à aller à l’école.
An Ruo payait tous les frais de scolarité et de subsistance des nouveau-nés de l’orphelinat, et les soutenait dans leurs études.
La Fédération accordait aussi de généreuses subventions à cet égard, de quoi financer leurs études jusqu’à l’enseignement supérieur.
Ulysses fréquentait une école militaire qui formait les futurs officiers. Son objectif était clair depuis son plus jeune âge.
Les transformations des nouveau-nés Zergs se faisaient par étapes. Au début, An Ruo ne remarqua rien de particulier. Il trouvait seulement qu’il était si difficile et épuisant pour un nouveau-né aussi petit de devoir aller à l’école militaire.
Puis, un jour, le petit nouveau-né qu’il voyait jusque-là se transforma soudain sous ses yeux en adolescent.
« Directeur. »
Ulysses, adolescent aux cheveux noirs, prit la grosse pile de livres des mains d’An Ruo.
« Je vais les porter. Vous les emmenez dans la cour pour les faire sécher au soleil ? »
Leur Directeur aimait collectionner les livres papier et avait l’étrange habitude de les faire sécher au soleil. Dès qu’il faisait beau, il les emportait dehors pour les laisser profiter de ses rayons.
An Ruo hocha la tête d’un air absent et regarda Ulysses emporter ses livres.
Il était déjà aussi grand qu’An Ruo.
Ses traits commençaient déjà à ressembler à ceux du futur maréchal Ulysses, même s’il gardait encore quelque chose d’immature et manquait un peu d’autorité.
An Ruo le contempla, hébété.
Comment avait-il…
Pu grandir autant ?
Comment avait-il grandi si vite ?
Est-ce qu’il rêvait ?
Il rêvait vraiment, pas vrai !
Pas étonnant qu’on dise que la période où l’on appréciait le plus les nouveau-nés Zergs femelles prenait fin si vite.
C’était vraiment beaucoup trop rapide !
En un clin d’œil, il était devenu si grand.
Il ne lui restait qu’une étape de transformation avant l’âge adulte.
La veille encore, An Ruo achetait des vêtements de nouveau-né pour Ulysses sur StarNet.
Qu’était-il censé faire, maintenant ?
An Ruo aurait voulu pleurer, mais il n’avait pas de larmes.
Le jeune Ulysses avait une beauté nette et pure, saisissante, avec un contraste marqué entre le noir et le blanc.
Seul et impassible, il dégageait déjà l’aura froide et tranchante d’une Zerg femelle militaire.
Mais quand il tourna la tête et regarda An Ruo, leurs regards se croisèrent et la glace fondit aussitôt, laissant place à une limpidité aussi rafraîchissante qu’une source douce.
« Directeur, vous n’êtes pas habitué à me voir comme ça ? » demanda doucement Ulysses.
Un peu…
An Ruo connaissait bien l’Ulysses adulte.
Il s’était aussi habitué au petit Ulysses.
Mais le jeune Ulysses lui était encore étranger.
C’était comme une version d’Ulysses qui n’avait jamais connu les ténèbres ni le poids écrasant des responsabilités — ou peut-être une version qui, dès l’arrivée des ténèbres, avait déjà trouvé refuge sous une paire d’ailes chaleureuses.
La version de lui-même qu’un Zerg aspirerait le plus à devenir.
La plus belle version de lui-même.
An Ruo ne put retenir la douleur qu’il ressentait pour le maréchal Ulysses qu’il connaissait.
Il faillit pleurer.