Chapitre 70
Chapitre 70
« Dans ce cas, je suppose que l’opération est un succès. »
À mes mots, Mika fronça les sourcils, comme pour demander de quoi je parlais. Je pris soin de ne pas répondre.
Je posai mon verre de vin sur la table au moment où un gentleman s’approchait.
« Pardonnez-moi, d’où vient ce vin… Oh ? Vous ressemblez étrangement à quelqu’un que j’ai déjà vu. Peut-être à la réception de charité royale ? »
« Vous devez me confondre avec une autre personne. Je ne suis qu’une domestique. »
Lorsque j’ajustai mes lunettes, la lumière du lustre s’y refléta avec un éclat soudain. Le gentleman, qui semblait déterminé à scruter mes yeux, finit par se frotter les siens avant de battre en retraite.
« Ça a l’air efficace. »
Secrètement satisfaite, je redressai les épaules. C’était déjà le troisième gentleman à s’éloigner ainsi.
« Eh bien, c’est vrai. Qui s’attendrait à voir une domestique travailler dans un endroit pareil ? » Certains étaient même partis sans vérifier mon visage, supposant qu’il ne pouvait tout simplement pas s’agir de moi.
« Évidemment, c’est logique. On m’appelle le trésor de Holden lors des réceptions, alors qui imaginerait que je travaille comme domestique ? »
De plus, à l’époque, j’avais passé plus de deux heures à me préparer, allant jusqu’à lisser mes boucles indisciplinées. Même en tant que roturière, j’étais tirée à quatre épingles !
Je ressentis une brève bouffée de fierté, pensant avoir réussi à duper tout le monde. C’est alors que j’aperçus une silhouette près de la terrasse, au loin.
« Oh, la voilà. Cette dame », dit Angie, debout à mes côtés.
Sur le fond de la nuit estivale se tenait une femme grande et élancée aux cheveux dorés. Son visage, élégant et distant comme celui d’un chat, était celui d’Yvette Büllosen. Il semblait qu’elle aussi fût venue à Rewybourne pour les vacances.
****
Tout le monde s’était mis sur son trente-et-un pour la fête d’anniversaire, mais Yvette, elle, était vêtue d’un simple manteau et d’une robe, comme si elle venait tout juste de sortir d’une compagnie marchande.
La brise de la nuit d’été s’engouffrait par les portes-fenêtres ouvertes de la terrasse.
Depuis le hall, l’accès à la terrasse révélait un jardin rectangulaire. Le jardin était agrémenté d’un large bassin, d’arbres tropicaux et de lampes à gaz orange qui illuminaient la nuit.
Le regard d’Yvette se porta au-delà du manoir couleur citron et du jardin, pour se fixer sur une petite colline au loin.
Derrière cette colline se dressait une villa qu’Yvette connaissait bien : une petite retraite en briques rouges. Son père, le Vicomte Büllosen, l’avait achetée, bien qu’elle n’y fût allée que durant son enfance, car il était resté alité à cause de la maladie pendant la majeure partie de sa vie.
Tous les quatre y avaient autrefois passé des étés ensemble. Désormais, c’était un lieu oublié, laissé à l’abandon.
Une ombre de mélancolie passa dans les yeux bleu saisissant d’Yvette tandis qu’ils s’attardaient sur la colline.
« Vous êtes arrivée. Je pensais que vous seriez trop occupée pour venir », dit une voix, interrompant ses pensées.
Yvette leva les yeux et vit Colin tenant une coupe de champagne.
Elle accepta le champagne qu’il lui tendait.
« Je viens tout juste de terminer un travail urgent. »
« Vous n’êtes pas venue jusqu’ici uniquement pour Holden et moi, n’est-ce pas ? »
À ces mots, Yvette esquissa un léger sourire. Bien qu’elle fût souvent qualifiée de froide et inaccessible — crainte par de nombreux gentlemen —, elle avait l’habitude de sourire chaleureusement à ceux qu’elle connaissait bien.
« Pas du tout. Tout le monde me pousse à prendre des vacances ces derniers temps. Dès que ma mère a vu l’invitation pour la fête d’anniversaire, elle m’a pratiquement poussée dehors. »
« Je vois. »
« Bien sûr, pouvoir discuter affaires avec le propriétaire de Holden est un avantage supplémentaire. »
Bien que son entourage insistât pour qu’elle prenne du repos après son emploi du temps effréné, Yvette était venue avec l’intention de parler affaires avec Daniel. Colin soupira profondément, reconnaissant cette détermination familière.
« Malheureusement, j’ai une mauvaise nouvelle pour vous : Daniel n’est pas encore arrivé. »
« Même pas pour votre fête d’anniversaire ? »
« Nous étions censés prendre le train ensemble, mais… il semble que Sa Majesté l’ait appelé à la Capitale. »
À la mention du Roi, l’expression d’Yvette changea, comme si elle comprenait la situation.
« Le Comte de Drunia est vraiment devenu l’une des pièces les plus précieuses de Sa Majesté sur l’échiquier. »
Colin répondit par un léger étirement des lèvres, ses yeux verts suggérant une certaine forme d’accord.
Tandis que les deux restaient silencieux sur la terrasse, les nobles, de l’autre côté de la salle, étaient réunis dans une conversation animée et joyeuse.
Yvette jeta un bref coup d’œil aux aristocrates bavards avant de reporter son regard sur Colin. La lumière du lustre éclairait faiblement la terrasse plongée dans l’ombre.
« Le Comte n’aurait jamais dû aider financièrement le Roi. Sa Majesté ne laisserait jamais une opportunité comme Daniel Leandro lui échapper. Regardez simplement comment il a imposé un titre à un simple marchand pour le faire danser dans le creux de sa main. »
« Daniel semble avoir quelques regrets à ce sujet dernièrement… » Colin s’interrompit, haussant les épaules comme pour dire qu’il ne pouvait pas y faire grand-chose.
« Pourtant, il aurait aidé la famille royale. Même en sachant que ce serait le résultat. »
« Pourquoi ? »
« Parce que la guerre a laissé des cicatrices. »
Colin humecta ses lèvres d’une gorgée de vin.
« Si seul le Roi souffrait des conséquences de la guerre, Daniel n’aurait pas levé le petit doigt pour l’aider. »
« …… »
« Mais si je devais deviner, je dirais qu’il a soutenu le Roi et la nation pour le bien des démunis et des orphelins. »
À ces mots, les lèvres d’Yvette s’entrouvrirent légèrement de surprise. Tout le monde connaissait l’histoire : Colin, Daniel et Holden avaient tous été des orphelins.
La guerre apportait toujours le plus de souffrances aux pauvres, aux faibles et aux déplacés. Daniel avait probablement aidé le Roi dans l’espoir que le monarque vienne directement en aide à ces groupes vulnérables.
Yvette laissa échapper un soupir et détourna la tête.
« J’ai parlé sans réfléchir. »
« Pas du tout. »
Colin sourit doucement, faisant tinter son verre contre le sien. Les deux restèrent sur la terrasse, respirant l’air de la nuit estivale.
« Au fait, la Sainte Deborah n’est pas arrivée non plus. »
« Je lui ai pourtant envoyé une invitation… »
Colin, connaissant l’amitié étroite entre Deborah et Yvette, avait supposé qu’elle assisterait également à sa fête d’anniversaire.
« Peut-être est-elle occupée par son travail au Temple ? »
« C’est probablement le cas. »
Yvette laissa paraître une pointe de déception, mais la masqua rapidement, effaçant toute trace de mécontentement de son visage.
*****
C’était tard dans la nuit.
Au plus grand temple central de la Capitale, à l’heure où la lune était au plus haut dans le ciel, quelqu’un sortit furtivement un cheval des écuries et s’échappa du Temple.
Une femme vêtue d’une robe gris sombre montait en silence. Une fois qu’elle eut mis une certaine distance entre elle et le Temple, elle rabattit sa capuche. Ses cheveux argentés scintillaient en se dispersant dans l’air.
Deborah serrait les rênes fermement d’une main tout en pressant l’autre contre sa poitrine, où son cœur battait furieusement.
« Épouser lui… ? »
Elle mordit ses lèvres cramoisies avec force, son visage reflétant un mélange de désespoir et de choc.
Plus tôt dans la journée, un messager royal était venu lui apporter la nouvelle.
« Sa Majesté a décrété que les préparatifs soient faits pour votre mariage avec le Comte Daniel Leandro. La cérémonie aura lieu avant la fin de l’été. »
« Attendez un instant. Un mariage ? Cet été ? »
Surprise, Deborah s’était levée d’un bond.
« A-t-il… le Comte a-t-il seulement accepté cela ? Et si rapidement ? »
L’émissaire du Roi l’avait regardée avec un regard froid et indifférent.
« L’opinion d’une noble orpheline n’a aucune importance. Après tout, le titre de Comte était un cadeau de Sa Majesté. Le Comte doit obéir à la volonté du Roi sans poser de questions. »
« Même s’il est orphelin, c’est injuste. Ni le Comte ni moi ne désirons ce mariage. J’ai gardé le silence par considération pour Sa Majesté, mais… je ne veux pas de cela. Et lui non plus. »
« Sa Majesté fait tout ce qu’il peut pour apaiser les cicatrices de la défaite, et pourtant la Sainte du Temple dit cela ? Prétendez-vous que le bonheur de Sa Majesté et celui des citoyens ne signifient rien pour vous ? »
« Qui pourrait trouver le bonheur dans ce mariage ? Certainement pas moi. »
« Je ne parle pas de vous, mais du Royaume tout entier ! En ces temps troublés, le peuple a besoin d’une preuve — la preuve que le bonheur est encore possible, la preuve que le Royaume peut redevenir ce qu’il était autrefois ! »
L’émissaire lui avait crié dessus comme s’il réprimandait une enfant.
Le Roi injectait de l’argent dans la nation pour effacer la douleur de la défaite, mais les citoyens devenaient de plus en plus désabusés.
« Bien sûr qu’ils le sont », pensa Deborah. « Il a passé tout son temps à courtiser les nobles et les nouveaux riches tout en négligeant les plus faibles. »
Au lieu d’aider directement les pauvres, le Roi cherchait à planter de faux espoirs dans leurs cœurs.
Un mariage grandiose et joyeux entre un noble orphelin et la Sainte bien-aimée du Temple. Une douce histoire d’amour. Un spectacle pour aveugler et rendre sourd le peuple.
L’émissaire claqua la langue avec dédain.
« Vous êtes devenue une Sainte pour le bien-être du Royaume, Sainte Deborah. Pensez-vous que votre naissance illégitime vous aurait permis d’obtenir un tel statut sans la bienveillance du Grand Prêtre et de Sa Majesté ? »
« …… »
« Une fois la saison mondaine terminée, votre mariage avec le Comte Leandro aura lieu. Sous la protection de Sa Majesté, ce sera la plus grande cérémonie que le Royaume ait jamais connue. Des gens de partout afflueront à la Capitale pour témoigner de votre union bienheureuse. »
« Je… je… »
« Ne testez pas davantage la patience de Sa Majesté. Et ne décevez pas le peuple du Royaume. »
Sur ces mots, l’émissaire avait quitté son salon de réception sans un regard en arrière. Deborah s’était effondrée sur son siège, en sanglots. Ce n’est qu’après que ses larmes eurent séché, laissant ses joues à vif, qu’elle s’était échappée du Temple avec son cheval, à la faveur de la nuit.
« Même si je m’enfuis, le Roi me rattrapera, ou je vivrai le reste de ma vie comme une fugitive. Cela ne peut pas arriver. »
Elle ne pouvait plus retarder son mariage avec le Comte. Mais fuir ne lui apporterait pas la liberté non plus.
Une vie de cavale n’était qu’une autre forme d’oppression.
Il n’y avait aucune liberté dans la fuite.
Et ainsi, Deborah dirigea sa monture vers l’endroit où tout son malheur avait commencé.
« Père. »
Elle se dirigeait vers la maison de ville la plus délabrée de la Capitale, là où résidait son père.
L’homme qui l’avait vendue au Temple au moment même où une courtisane s’était présentée avec un enfant, prétendant que c’était le sien.
L’homme qui l’avait vendue au Temple sans même se retourner.
Le Baron Louise.
Deborah allait trouver l’homme qui l’avait abandonnée : son père.