Chapitre 35
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Traducteur/éditeur : Malfoid
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◈ Je n’ai pas besoin d’une famille ◈
Épisode 35
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* * *
L’ancien duc Ashwilt avait laissé à son épouse un immense héritage.
Une somme qui garantissait à la première dame Ashwilt de ne jamais manquer de rien.
La majeure partie avait été déposée en toute sécurité sur le compte de dame Fadde, à une exception près.
Des terres.
Deus, le grand jardin qu’on pouvait considérer comme le cœur des Ashwilt.
Plus vaste domaine privé d’Erenston, Deus était un véritable trésor où l’on cultivait toutes sortes de ressources végétales.
On n’y faisait pas pousser des plantes ordinaires.
La plupart des cultures étaient des plantes rares et particulières, utilisées comme catalyseurs dans la fabrication de divers objets magiques.
Les plantes cultivées là-bas servaient aussi d’ingrédients principaux aux potions d’Erenston.
D’autres familles de mages en cultivaient de semblables, mais leur savoir-faire était très inférieur à celui des Ashwilt.
Et pour cause.
Comment auraient-elles pu surpasser près de mille ans d’histoire de la maison Ashwilt ?
Les Ashwilt étaient devenus si puissants en dominant complètement le marché grâce à leurs cultures de grande qualité.
Perdre Deus leur porterait donc un coup terrible, et immédiat.
Il leur faudrait trouver de nouvelles terres pour y faire pousser leurs cultures.
De plus, Deus était le domaine le plus méthodiquement cultivé et le plus productif, ayant bénéficié pendant des siècles de toutes sortes d’engrais et de magie répandus par leurs ancêtres.
Chacune des plantes qui y poussait était une carte de visite de la maison Ashwilt.
Si une autre maison s’en emparait, si un concurrent se mettait à vendre des cultures emblématiques des Ashwilt, ce serait l’humiliation suprême.
Or dame Fadde possédait une petite parcelle de ce grand jardin.
« C’est un petit terrain, mais il vaudrait une fortune si on le vendait. »
Bien sûr, l’argent n’était pas le problème.
Posséder ne serait-ce qu’une partie de Deus suffisait à donner à quelqu’un les moyens d’exercer son influence sur les Ashwilt.
Vu l’importance de Deus pour la maison Ashwilt, son propriétaire pouvait obtenir presque tout ce qu’il voulait de la famille.
C’était une entente tacite entre les membres de la famille.
Deus était bien plus qu’un jardin.
C’était la terre sacrée de leurs ancêtres, un lieu qui était comme un foyer pour eux tous.
L’ancien duc savait que son fils maltraiterait son épouse ; il avait donc placé ces rênes entre ses mains.
Afin qu’elle puisse, au moins de son vivant, être traitée comme un membre de la maison Ashwilt.
Mais l’ancien duc s’était montré trop confiant.
Si son fils pouvait maltraiter son épouse sans en subir les conséquences, c’était à cause de la culpabilité de celle-ci.
La culpabilité d’avoir ruiné la vie de Vivette.
À cause de cela, aussi mal qu’on la traite, Fadde Ashwilt ne pouvait se résoudre à trahir sa famille.
« Mais les choses ont changé, duc Ashwilt. »
Parce que je l’avais prise sous mon aile.
Sa culpabilité avait disparu, et il ne lui restait plus que du ressentiment envers vous tous.
« Un concurrent ? Vous vendez Deus à une autre maison ? Vous avez perdu la tête ?! »
Je regardai le duc entrer en fureur sans mot dire.
Je lui jetai un coup d’œil en biais ; le chevalier qui me tenait le bras desserra peu à peu son étreinte.
« C’est mieux. »
« Aucun membre éhonté de cette famille n’a jamais osé envisager de vendre Deus ! Ce serait comme vendre ses propres parents ! »
« C’est vrai. Une chose pareille ne doit jamais arriver. »
Je l’apaisai d’une voix douce.
« Alors choisissez. Il vaut mieux perdre votre fille indigne de ce nom que perdre Deus, n’est-ce pas ? »
« … »
Le duc se contenta de me foudroyer du regard sans répondre.
« Êtes-vous prêt à discuter, maintenant ? »
« Vivette, ça suffit. Il y a des limites à ce qu’on peut te passer. »
Ne pouvant plus se retenir, Gillian s’avança à grands pas, même s’il n’avait pas davantage de solution ingénieuse.
Tout ce qu’il pouvait faire, c’était lever les yeux sur moi et me lancer un regard furieux.
« Ça doit être difficile. Ils ne peuvent pas perdre Deus, mais ils ne veulent pas non plus accéder à mes exigences. »
Rompre les liens avec leur fille nuirait moins à leur réputation que perdre Deus.
Hmm. Je promenai mon regard entre le père et le fils, tous deux plongés dans leurs pensées.
« Vivette. »
Le duc, qui s’était forcé à retrouver son calme, baissa la voix comme pour me cajoler.
« Tu dis cela parce que tu ne sais pas. Toutes les parcelles de Deus ne sont pas des terres précieuses. »
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
« Tu crois que ton grand-père était assez fou pour donner à cette femme une terre utile ? Ce que Fadde a reçu se trouve le long de la clôture, là où les plantes ne poussent même pas correctement. La perte de cette minuscule parcelle ne dérangerait en rien l’ensemble du domaine. Tout comme l’existence même de Fadde, cette femme. »
« … »
« Tu crois que je t’abandonnerais pour une parcelle aussi insignifiante ? »
Une persuasion concise et douce.
À entendre son ton seul, on aurait pu se laisser convaincre sans peine.
« Nous sommes en colère parce que tu as dit que tu vendrais cette terre sacrée, léguée par nos ancêtres ! Et que tu nous abandonnerais ! »
Gillian, qui était resté silencieux jusque-là, se mit soudain à crier.
« Tu as perdu la tête ? Comment peux-tu seulement envisager une chose aussi ingrate ? »
Contrairement au duc, qui restait calme, Gillian s’agitait tant qu’il en devenait presque ridicule.
« Hmm. »
Cette scène m’était familière.
Chaque fois qu’ils estimaient que Vivette désobéissait, ils la faisaient plier exactement de cette façon.
Ils se contentaient d’inverser les rôles du gentil et du méchant.
Leur petit numéro du bon et du mauvais flic était risible, mais leurs paroles avaient un certain pouvoir de persuasion.
Assez pour me donner envie de courir vers le duc, qui s’était un peu radouci, et de lui saisir la main.
Car cela signifiait que l’atout que j’avais tant peiné à jouer n’était en réalité qu’une plaisanterie.
Ça aurait été le cas si je n’étais pas allée examiner ces terres avant de venir ici.
« Quoi qu’il en soit, cette terre n’a pas assez de valeur pour que nous cédions à tes menaces pitoyables. Cesse cette rébellion ridicule ! »
« Vous dites que cette terre n’a aucune valeur ? Eh bien… je ne suis pas de cet avis. »
La terre de dame Fadde était effectivement enclavée par des clôtures, une parcelle où les grandes plantes peinaient à pousser.
Quand je l’avais visitée, elle était envahie par des herbes folles sans nom.
C’était un terrain si banal que la situation en devenait absurde.
« Enfin, à condition que ces herbes aient vraiment été des mauvaises herbes. »
Je soutins le regard de Gillian et relevai un coin de la bouche.
« L’herbe-lanterne est bien une plante vivace, non ? »
« Quoi ? »
« Elle pousse presque partout, mais… pour en obtenir assez afin de l’utiliser comme remède, il faudrait attendre au moins deux ans de plus. »
L’herbe-lanterne avait des usages assez limités.
On l’utilisait dans peu de préparations, ils avaient donc dû n’en planter qu’un peu sur cette terre de piètre qualité.
Mais c’était justement là le problème.
S’ils perdaient ces terres, l’approvisionnement des Ashwilt en herbe-lanterne serait perturbé pendant environ deux ans.
Ils ne pourraient plus fabriquer les produits qui en nécessitaient.
En particulier, les remèdes contre l’insomnie.
J’avais entendu dire que bon nombre de mages souffraient d’insomnie.
Ne pas pouvoir fabriquer de traitement pendant deux longues années leur causerait des ennuis.
« Qu’est-ce que tu racontes ? Ça, de l’herbe-lanterne ? »
Gillian ricana et promena son regard dans la pièce, comme pour inviter les autres à se joindre à lui.
Mais les chevaliers, incapables de suivre la conversation, restaient là depuis tout ce temps, l’air hébété.
« Ce n’est qu’une mauvaise herbe. »
« Alors je peux l’arracher pour ma grand-mère. »
« Quoi… Qu’est-ce que tu racontes ?! Tu oses toucher au jardin familial ? À Deus, qui exige la main délicate d’un mage ? »
« Si ce ne sont vraiment que des mauvaises herbes, ça ne fait rien si je les abîme, n’est-ce pas ? »
J’inclinai la tête, et son visage se crispa davantage.
« Jeune maître. On apprend cela dans les cours de culture générale à l’Académie. Vous pensez que je ne sais pas à quoi ressemble l’herbe-lanterne ? J’ai toujours été première de ma classe. »
Depuis que Vivette s’était spécialisée en ingénierie magique, une discipline qui ne nécessitait pas de mana, elle avait toujours été en tête de sa classe.
Même quand ses camarades la mettaient à l’écart, elle avait tenu bon.
Elle aimait la magie à ce point. Elle l’aimait avec tant de passion.
Même pour moi, c’était regrettable qu’une personne aussi ambitieuse et sincère dans ses rêves ne puisse plus utiliser la magie.
Et c’étaient eux qui s’étaient moqués d’elle et l’avaient condamnée au lieu de la réconforter.
Même si Vivette leur avait pardonné, moi, je ne le pouvais pas.
Moi qui savais mieux que quiconque combien il était douloureux de ne pas pouvoir faire ce qu’on voulait à cause d’un handicap.
« … »
« Vous réfléchissez encore ? À savoir si vous devez me choisir, moi, ou Deus ? »
« … »
« Choisissez ce que vous dicte votre cœur. Vous connaissez déjà la réponse. Une fois votre morale et votre décence mises de côté, vous ne voyez pas ce que vous voulez ? »
La réponse était évidente.
« Je… »
Ils s’accrocheraient désespérément aux deux.
« Je ne peux pas renoncer à Deus. »
« Mais comment pourrais-je rompre les liens avec toi ? Tu comprendras quand tu seras parent. Tu verras à quel point c’est absurde. »
« C’est vrai, Vivette. Réfléchis encore. Nous ne sommes pas si terribles les uns envers les autres, si ? »
Mais dans la vie, il faut choisir l’un ou l’autre, gens des Ashwilt.
Vouloir les deux, c’est éhonté.
Bien sûr, vous êtes nés avec tout, alors c’est peut-être naturel pour vous. Mais là, ça pose problème.
« Nous voilà donc revenus au point de départ. »
« Vivette ! »
« Réfléchissez bien. Je ne vous demande pas de vous décider tout de suite. »
Je fis aussitôt volte-face.
Les chevaliers n’osaient pas m’arrêter. Ils se contentaient de bafouiller un « Euh… », les mains agitées dans le vide.
Pourtant, avant même que je puisse faire un pas entier, quelqu’un m’attrapa le bras.
Gillian Ashwilt. Celui qui, malgré la situation, n’avait pas vraiment bougé jusque-là.
« Aïe. »
« Où crois-tu aller ? Tu restes ici. »
Il avait dû mal saisir mon poignet, car la peau pincée sous ses doigts me brûlait.
« Lâche-moi. »
« Non, Vivette… Dis-moi que ce n’est pas vrai. Tu ne peux pas nous détester pour de bon. »
À l’opposé de sa conduite brutale, sa voix était empreinte de tristesse.
En voyant son regard vaciller, je ne vacillai pas avec lui.
Mon cœur se fit seulement plus froid.
Si ça devait finir comme ça, pourquoi avait-il pris la peine de jouer les durs ?
S’il avait été sincère depuis le début, peut-être mon cœur aurait-il vacillé.
Mais, malheureusement, j’étais du genre à trouver pénible de revenir sur une décision déjà prise simplement à cause des sentiments de quelqu’un d’autre.
« J’ai dit : lâche-moi. »
« Tu as été grossière ces derniers temps, mais je peux te le pardonner. En échange, pardonne-moi aussi ma façon de parler. Pardonne à cet homme borné, incapable de mettre sa sincérité dans ses mots. »
« Tu me fais mal. »
« J’ai été borné. J’étais tellement préoccupé par la famille que je ne t’ai pas écoutée. Alors, cesse de te fâcher, maintenant. »
« Regarde. Tu ne m’écoutes toujours pas. Qu’est-ce que je suis censée cesser de pardonner, au juste ? »
« J’ai eu tort… Argh. »
Clac ! Sa main se détacha de mon bras.
Je l’avais repoussé assez rudement ; Gillian agrippa donc son poignet de l’autre main et le fit jouer plusieurs fois.
Malgré tout, il continua à me regarder, incrédule.
« Vivette… tu m’as frappé ? »
Je ne l’avais pas frappé. Je m’étais dégagée.
« Tu en viens à la violence, maintenant ? Tu me détestes à ce point ? »
« Ne fais pas semblant d’être faible. C’est toi qui as été violent le premier. »
« Je te jure que je n’ai rien fait de tel. Quand est-ce que j’ai… »
« Les insultes, c’est aussi de la violence. Et saisir le bras de quelqu’un, c’est de la violence aussi. »
« De quelqu’un… ? »
Il plissa les yeux.
Au même instant, son bras retomba mollement le long de son corps.
« … »
Le duc et Gillian pincèrent les lèvres, le visage empreint d’une résignation totale.
« Je m’en vais, alors. Réfléchissez bien. »
Mon poignet me faisait encore mal, mais je m’efforçai de ne rien laisser paraître en me retournant de nouveau.
Alors que je posais la main sur la poignée de la porte du bureau pour la dernière fois, le duc prit la parole.
« Toi. »
Sa voix était si basse qu’on aurait pu la prendre pour un murmure, mais elle était résolue.
« Qu’avez-vous dit, duc ? »
« C’est toi que je choisis. Que Fadde Ashwilt vende ou non les terres de Deus, je ne te perdrai pas. »
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