Chapitre 608
Roderick se tenait calmement près de l’un des carrosses.
Après avoir reçu un exemplaire du programme du voyage, Rindo se dirigea lui aussi vers la zone réservée aux élèves de l’académie.
Lian jeta un coup d’œil à la porte principale de la base.
Pendant un instant, les souvenirs de ses débuts, après son retour, lui revinrent, mais cette fois, il ne quittait pas la base pour chasser quelques monstres ordinaires ou chercher une plante rare.
Sa destination se trouvait bien plus loin.
Le lourd mécanisme de la porte résonna dans les environs. Les immenses battants de fer s’ouvrirent lentement et les unités d’avant-garde se mirent en marche.
Vinrent ensuite les monstres de transport et les carrosses de soutien, avec, parmi eux, les dix Éveillés sélectionnés.
En franchissant la porte, il jeta un dernier regard aux murs familiers de la Base #3, puis reporta son attention sur la route devant lui.
Le voyage vers la Terre de la Première Aube avait commencé.
Les deux premiers jours du voyage se déroulèrent sans incident notable.
Le convoi avançait sur des routes relativement sûres, tandis que les équipes de reconnaissance inspectaient le chemin pour repérer les monstres et les éventuels obstacles.
Parfois, on apercevait des créatures dans les plaines lointaines, mais la plupart préféraient garder leurs distances après avoir senti la présence des forces d’escorte.
Le jour, les dix candidats sélectionnés pouvaient se reposer au centre du convoi, vérifier leur équipement ou se renseigner davantage sur leur destination.
Lian passait le plus clair de son temps à observer le chemin et à revoir ses projets, mais une chose le préoccupait depuis longtemps.
La Colonie.
Il comptait désormais trois Membres spéciaux de la Colonie.
Un.
Deux.
Et Trois.
Tous trois étaient des créatures puissantes aux capacités complètement différentes.
Pourtant, les places réservées aux membres ordinaires étaient toujours inoccupées.
Lian ouvrit la fenêtre de son talent de Suzerain de la Colonie.
[Membres spéciaux de la Colonie : 3/5]
[Membres ordinaires : 0/100]
Cent membres ordinaires, et il n’avait même pas rempli une seule place.
Il fixa un instant le nombre cent.
« Le problème, c’est que je n’ai vraiment pas envie de commander moi-même une immense armée. »
Depuis le début, il préférait avoir quelques subordonnés puissants plutôt que de rassembler quantité de monstres faibles.
Diriger une armée, même si tous ses membres pouvaient être maîtrisés grâce au Lien de Colonie, exigeait de prendre sans cesse des décisions.
Il fallait gérer les positions et les approvisionnements, choisir les cibles, coordonner les combattants et, surtout, éviter que des dizaines de créatures attendent ses ordres directs en même temps.
Il n’avait aucune envie de devoir décider des faits et gestes de chacun de ses subordonnés en plein combat.
Mais maintenant qu’il avait trois Membres spéciaux de la Colonie, une autre idée lui était venue.
« Ils n’ont peut-être pas tous besoin d’être directement sous mes ordres. »
Il ouvrit la section consacrée à la structure de la Colonie.
[Hiérarchie naturelle de la Colonie]
[Suzerain]
[Reine]
[Commandant]
[Ouvrier]
Lian consulta les informations quelques secondes. Jusque-là, il n’avait jamais attribué de fonction précise à ses Membres de la Colonie.
Lui-même occupait le rang de Suzerain.
En revanche, Un, Deux et Trois étaient seulement considérés comme des Membres spéciaux de la Colonie. Ce statut ne leur conférait pas automatiquement le rang de Commandant ou de Reine.
Il s’agissait de deux systèmes différents.
Il posa la main sous son menton.
S’il ajoutait d’autres membres ordinaires à la Colonie, il pourrait sans doute former de petits groupes placés sous les ordres de ses Membres spéciaux.
Un était taillé pour percer les défenses et affronter les combats les plus rudes.
Deux possédait diverses capacités utiles pour la chasse et les opérations complexes.
Et Trois ? Malgré tous les crimes qu’il avait commis par le passé, son intelligence était indéniable.
Le Souverain Gueule-d’Effroi avait commandé des créatures sous son contrôle pendant des décennies et savait parfaitement se servir de ses subordonnés pour atteindre différents objectifs.
Pour ce qui était du commandement, il serait peut-être même plus compétent que les deux autres.
Lian sourit un instant.
Trente membres chacun…
Ainsi, les quatre-vingt-dix membres ordinaires seraient répartis en trois groupes, et les dix places restantes pourraient servir pour des missions indépendantes ou des situations particulières.
Pour l’instant, ce n’était toutefois qu’une idée.
Il ignorait encore si, dans les faits, chaque Membre spécial de la Colonie saurait bien gérer ses subordonnés.
En outre, il lui restait deux places libres pour des Membres spéciaux de la Colonie. Il pourrait donc aussi attribuer un petit bataillon de vingt membres à chacun d’eux.
D’un autre côté, le rôle exact de la Reine dans la structure de la Colonie n’était pas encore tout à fait clair. Il n’y avait donc aucune raison de se précipiter pour attribuer les fonctions.
Lian referma la fenêtre.
« D’abord, je dois trouver des membres qui conviennent. »
« Ensuite, je pourrai décider comment les répartir. »
Au même moment, un autre de ses objets personnels attira son attention.
Le Livre céleste des trésors.
Il observa un instant la couverture du livre. La Terre de la Première Aube était réputée être un véritable paradis pour les chasseurs de trésors.
D’après les renseignements qu’il avait lus auparavant, cette région regorgeait de ressources rares pour l’entraînement, de trésors anciens et d’artefacts inconnus.
C’était l’une des principales raisons pour lesquelles l’accès à la région était si strictement limité, mais son attrait ne se réduisait pas à la valeur de ses ressources.
Il possédait un livre capable de repérer les trésors cachés.
La dernière fois qu’il s’en était servi pour chercher quelque chose, il avait trouvé la Sphère du Témoin.
Lian passa les doigts sur la couverture et un léger sourire se dessina sur son visage.
Ce livre lui serait très utile là-bas.
Bien sûr, il ignorait encore si les ressources de la région correspondraient à son niveau de puissance actuel.
Mais même s’il ne pouvait pas se servir tout de suite d’un trésor, il pourrait toujours le garder ou le vendre.
De ce point de vue, le voyage à venir pouvait lui rapporter gros.
Dans l’après-midi du deuxième jour, il trouva un moment pour se reposer brièvement près de l’un des carrosses de soutien.
Au même instant, Noah s’approcha depuis une autre partie du convoi, son long parapluie plié à la main et deux gobelets de boisson chaude dans l’autre.
« T’en veux un ? »
Lian le regarda.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Une boisson chaude. Je me suis dit que tu en voudrais peut-être une aussi. »
Il prit l’un des gobelets.
« Merci. »
Noah s’assit à côté de lui, mais, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre de quelqu’un d’aussi sociable, il ne se mit pas à parler tout de suite.
Pendant un moment, ils contemplèrent tous deux les vastes plaines devant eux.
Puis…
« Tu as déjà parcouru cette route ? »
« Pas aussi loin. Je me suis surtout occupé des environs de la base. »
« Moi non plus, je ne suis jamais venu dans cette région. »
Noah but une gorgée.
« Pour être honnête, je suis plus curieux de voir à quoi ressemble vraiment l’endroit que préoccupé par les dangers. »
« À cause des trésors ? » Le jeune Vorhelm lui jeta un bref regard.
« Ça aussi, mais j’ai entendu dire que certaines parties de la région n’ont rien à voir avec les zones connues du Royaume en Ruine. »
Le jeune Français sourit.
« Je trouve que découvrir un endroit complètement différent vaut le voyage à lui seul. »
Lian réfléchit un instant à ses paroles.
Noah s’était montré amical dès le début, mais son intérêt pour cette mission ne semblait pas se limiter au désir de gagner en puissance ou en notoriété.
Il aimait sincèrement découvrir de nouvelles choses.
À ce moment-là, l’un des gardes qui passait près d’eux posa à terre un lourd conteneur et se pencha pour vérifier ses sangles abîmées.
Noah posa son gobelet sans un mot de trop.
« Tu as besoin d’aide ? »
L’homme releva la tête et, quelques secondes plus tard, Noah l’aidait déjà à attacher le conteneur.
Lian observa la scène.
« Il traite vraiment tout le monde comme ça », murmura-t-il.
Ce qui était encore plus étonnant, c’était qu’il ne semblait pas chercher à attirer l’attention : même lorsque personne ne le regardait, il se comportait de la même façon.
Lian but une autre gorgée. Au moins, Noah n’avait pas l’air d’être quelqu’un de mauvais.
Le troisième jour se déroula lui aussi dans un calme relatif.
Le convoi traversa plusieurs régions rocheuses et les éclaireurs repérèrent en chemin plusieurs petits groupes de monstres au loin.
Aucun ne représentait toutefois une menace sérieuse pour le convoi. Lors d’une brève halte, Roderick s’entraîna seul pendant un moment.
Lian observa ses mouvements à distance.
Sa vitesse, sa précision, sa manière de répartir son poids pendant ses attaques : tout était plus maîtrisé qu’avant.
Roderick ne comptait plus seulement sur sa force brute et l’assurance de sa noblesse. Ses mouvements témoignaient d’une véritable expérience du combat.
Après l’avoir observé quelques minutes, Lian détourna les yeux. Il était évident que le match nul l’avait rendu furieux, et que Roderick avait passé tout ce temps depuis l’examen final à gagner en puissance.
On aurait dit qu’il voulait à tout prix venger l’humiliation de ce jour-là.
À cette vue, le jeune Vorhelm éclata de rire. Le pauvre type ne savait pas qu’il n’arrivait même pas à battre une fourmi… sa fourmi.
Rindo passait lui aussi le plus clair de son temps à vérifier le programme du voyage et l’état du groupe. Il traitait les autres candidats sélectionnés avec politesse et formalité, mais ne manifestait aucun intérêt pour les conversations sans importance.
Quand Noah essaya un jour de lui demander ce qu’il pensait de leur destination, il se contenta d’une réponse brève avant de se replonger dans la carte.
Noah n’insista pas et ne sembla pas vexé.
Il avait apparemment vite compris que Rindo n’était pas du genre à se laisser entraîner dans une longue conversation par un peu de cordialité et quelques banalités.
À la fin du troisième jour, le convoi avait poursuivi sa route sans le moindre problème majeur.
Mais, au matin du quatrième jour… tout changea.