Airi et Greeny, chacun dans leur chambre, repensaient aux événements survenus au club de lecture tout en échangeant des messages sur leur groupe de discussion.
***
(Plus tôt dans la journée)
Après avoir été conduits à la zone de discussion, les trois compères cherchèrent un endroit idéal pour s'installer. Certains coins, comme la table ronde ou le tapis, étaient déjà occupés.
Airi trouva un recoin un peu à l'écart des conversations qui animaient la pièce et y traîna un pouf. Les deux autres suivirent le mouvement et, très vite, ils se furent aménagé un petit nid douillet et calme où ils pouvaient discuter tranquillement.
« Sakuraba-san, tu as d-déjà lu ce livre ? » demanda Greeny pour essayer de lancer la conversation.
« Non, pas encore. Il est sur ma liste depuis un moment, mais j'ai attendu parce qu'un élève de terminale nous avait dit qu'on le lirait avec le club », répondit-elle doucement.
Bien que l'endroit soit baptisé « zone de discussion », tout le monde était prié de garder un niveau sonore raisonnable pour ne pas déranger les autres.
« Parfait, nous non plus ! Comme ça, on peut le lire ensemble et discuter de l'intrigue ! » s'enthousiasma Airi en mimant des applaudissements sans se toucher les mains.
« D'accord, ça me va », sourit Hina, un peu nerveuse.
« Mais avant ça, on ne devrait pas apprendre à mieux se connaître ? Je m'appelle Fujimoto Airi, et voici Ichihara Haruki. Pour être honnête, on est devenus amis il y a seulement quelques semaines, alors ne te sens surtout pas de trop. »
Greeny hocha la tête avec un sourire innocent.
« Ouais, et tu p-peux m'appeler Greeny si tu veux ! » ajouta-t-il.
« Gr-Greeny ? »
« Ouais, à cause de mes cheveux v-verts. »
« Mais... Pourquoi ? »
Haruna ne comprenait pas vraiment, mais le visage de Greeny se crispa légèrement, mécontent.
« Parce que mes cheveux sont verts ! » répéta-t-il, sans même réaliser qu'il n'avait pas bégayé cette fois-ci.
« O-Oh... D'accord. »
Airi sentit la gêne monter et intervint aussitôt : « Haha, t'en fais pas trop, appelle-le comme tu veux, l'important c'est que tu sois à l'aise. Tu es amie avec Yuzuki-san, c'est ça ? »
Elle changea rapidement de sujet pour parler de Haruna.
« Oui, on est très proches ! J'espérais qu'elle vienne au club de lecture avec moi, mais on dirait qu'elle voulait plutôt essayer d'entrer au club de cuisine... »
Hina eut un sourire radieux en mentionnant son amie, mais son expression s'assombrit vers la fin.
« Hihi, c'est bien ce que je pensais ! » gloussa Airi une fois ses soupçons confirmés.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« Oh, pardon. On a rencontré Yuzuki-san la semaine dernière pendant la journée des clubs et on a bien accroché. Il semble qu'elle et Reiji-kun se connaissent déjà et sont amis, alors on a assisté à une session ensemble. Quand elle a appris que Reiji-kun s'inscrivait au club de cuisine, elle a filé là-bas pour une raison ou une autre », répondit-elle.
C'était peut-être un peu trop indiscret, mais comme tout le monde ici connaissait Haruna et que ce n'était pas vraiment un secret, Airi lâcha quelques détails sur ce qui s'était passé ce jour-là.
Elle était loin de se douter que cela plongerait Hina dans un tourbillon de pensées.
« Elle est amie avec Yagami-kun ? Pourquoi ? Et elle ne m'en a même pas parlé ? Ça n'a aucun sens... Et si elle a des ennuis avec les Yakuza, c'est pour ça que je n'ai pas pu la joindre ce week-end ? Maintenant que j'y pense, elle avait l'air bizarre aujourd'hui et elle n'arrêtait pas de regarder là où s'assoit Yagami-kun... »
Son esprit innocent, crédule et immature commença instantanément à s'inquiéter pour son amie. Bien que Reiji se soit montré différent de l'image qu'elle s'en faisait, elle savait que certaines rumeurs étaient fondées.
Son passé de Yakuza ne pouvait pas être inventé, pas plus que les bagarres constantes dans lesquelles il s'était retrouvé dès le premier mois de cours.
Airi et Greeny remarquèrent tous deux son teint pâle, mais ils étaient perplexes, incapables de deviner le fil de ses pensées.
« ...Ça va, Sakuraba-san ? » demanda Airi avec hésitation.
« Hein ? Euh... Je peux vous poser une question ? »
Le regard inquiet de Hina fit place à une détermination farouche alors qu'elle fixait les deux personnes en face d'elle.
« Je suppose ? » répondit Airi lentement.
« Pourquoi vous traînez avec Yagami-kun ? »
Leurs visages se fermèrent à ces mots, un mélange de confusion et de léger mécontentement. Ils espéraient que la conversation n'allait pas prendre cette tournure, alors Greeny demanda doucement :
« Q-Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« Je veux dire... Est-ce qu'il vous harcèle ou est-ce qu'il vous extorque de l'argent ? » demanda Hina en tripotant ses doigts.
« C'est la chose la plus ridicule que j'aie jamais entendue, Reiji-kun ne ferait jamais un truc pareil ! » s'exclama Airi, exaspérée.
« Reiji-kun voulait aider cette fille et elle est là à sortir des absurdités pareilles ! »
Au fond, elle comprenait que ce n'était pas vraiment sa faute. En fait, elle aurait peut-être pensé la même chose si elle ne s'était pas rapprochée de Reiji.
Mais ça ne faisait quand même pas plaisir d'entendre parler d'un ami comme ça, surtout en son absence.
Airi vit que Greeny commençait à s'agiter, alors elle prit la parole avant que l'un ou l'autre ne s'emporte.
« Écoute, Sakuraba-san. Je sais que les rumeurs à son sujet ne sont pas... géniales. Mais on peut te garantir que Reiji-kun n'a rien à voir avec ce que tu imagines. Il est comme... un chat sympa ! Les gens pensent peut-être qu'il fait peur ou qu'il est distant, mais une fois qu'on le connaît, on réalise que c'est quelqu'un de vraiment bien ! »
Hina fut un peu décontenancée par le sérieux avec lequel ils avaient réagi, et encore plus perplexe face à cette description. Ça collait assez bien avec ses propres interactions avec lui, ce qui ressemblait effectivement à la description parfaite d'un chat sympa.
Mais même s'il était gentil, qu'en était-il des bagarres ? Et de sa famille ?
« Même si je vous crois, il fait quand même partie des Yakuza, non ? Vous n'avez pas peur que son passé vous attire des ennuis ? » murmura Hina, cherchant des éclaircissements.
« Tu ne sais rien du tout, pourquoi tu fais des suppositions ! » lâcha Greeny, irrité, ses émotions finissant par déborder.
« Greeny, calme-toi ! » siffla Airi avec un regard noir.
« D-Désolé, mais je dis la vérité. Est-ce que tu sais seulement q-quelque chose sur le gang dont il fait partie ? »
« Euh, bien sûr que non... » chuchota Hina tristement.
Elle regrettait presque d'avoir abordé le sujet ; elle avait l'impression d'avoir gâché une chance de se faire de nouveaux amis tout en les offensant.
« Je comptais garder ça s-secret, mais il faut que tu saches quelque chose. Toi aussi, A-Airi-san ! » reprit Greeny après un moment de réflexion.
« Hein ? Moi aussi ? »
« Oui. Si vous ne le saviez pas, ma famille possède un restaurant de ramen. Il y a quelques mois, une entreprise étrangère a commencé à racheter tous les commerces et bâtiments de notre rue pour construire un nouveau centre commercial, mais ils nous ont fait une offre d-dérisoire pour notre boutique. Quand on a refusé, ils ont commencé à h-harceler nos clients, à saboter nos livraisons, à casser les canalisations et plein d'autres trucs pour que notre affaire coule et qu'on n'ait pas d'autre choix que de vendre », raconta Greeny, expliquant tout ce qui était arrivé à sa famille, ce qu'il avait découvert récemment.
« Quoi ! C'est horrible, vous n'avez pas appelé la police ?? » s'étouffa Airi, stupéfaite.
Hina était tout aussi surprise et se sentait mal pour eux.
« On a essayé, ça n'a rien donné parce qu'ils ne laissaient a-aucune preuve... Mais ensuite, la semaine dernière... »
Greeny expliqua alors lentement comment son père avait engagé le service de protection du Syndicat Yagami, comment Reiji était arrivé, avait compris la situation, et comment il avait résolu à lui seul des mois de soucis qui auraient autrement ruiné toute sa famille.
Airi et Hina écoutaient avec une attention captivée, complètement sidérées par son récit. L'image qu'elles avaient de Reiji se mit à jour automatiquement et elles ne purent s'empêcher d'être impressionnées.
« Donc, comme je l'ai dit, c-ce n'est pas parce qu'il fait partie des Yakuza qu'il est m-mauvais ! Et le plus important, c'est qu'il ne m'a j-jamais dit qu'il avait fait ça, je l'ai appris par mon père ! Il ne l'a pas fait pour attirer l'attention ou pour qu'on le f-félicite, il l'a fait juste pour m'aider... »
Hina serra sa liseuse, les yeux tremblants, tandis qu'une multitude de pensées traversaient son esprit. Aucune des deux ne pouvait deviner ce qui se passait dans sa tête, mais voyant qu'elle ne répondait pas, Greeny porta le coup de grâce.
« ...Je n'étais pas censé d-dire ça, mais la raison pour laquelle on t'a parlé, c'est parce que Reiji-kun s'inquiétait pour toi », murmura-t-il.
« Greeny, putain ! » s'emporta Airi en lui tordant l'oreille, ce qui le fit gémir de douleur.
La bouche de la jeune fille aux cheveux bruns s'ouvrit en grand, l'incrédulité frappant son cerveau de plein fouet et le faisant court-circuiter.
Elle ne trouvait aucune réponse, aucune pensée ne parvenait à se formuler clairement pour l'aider à comprendre ce qui se passait. Toute sa perception avait été bouleversée par cette conversation et elle ne savait absolument pas quoi faire.
Après avoir hésité, elle ramassa son sac et leur murmura :
« ...Euh, je dois y aller. On se voit plus tard. »
Avant qu'ils ne puissent répondre, elle s'enfuit sans se retourner. Airi lança un regard noir à Greeny, qui se frottait l'oreille en faisant la moue.
« Voilà, maintenant t'as fait une belle connerie ! »
***
Reiji posa son téléphone et se frotta les yeux, fatigué. Après que le chat lui eut résumé tout ce qui s'était passé, il soupira et commença à regretter ses choix de vie.
Non seulement son « plan » avait échoué, mais Airi était furieuse qu'il ne lui ait pas parlé de l'incident du restaurant de ramen, l'obligeant à l'apprendre par Greeny.
Même si elle plaisantait à moitié, sachant que Reiji n'aimait pas parler de tout ce qui touchait aux Yakuza.
Le vrai problème, c'était la réaction qu'aurait Hina demain.
« Ça ne sent pas bon du tout... »