Chapitre 200
Un seul coup d’épée fendit le vide.
Cela suffit.
Les frontières du monde s’effondrèrent, et la terrible énergie démoniaque du Château du Roi démon se fit de nouveau sentir.
Pourtant, pour l’instant, même cette énergie démoniaque oppressante m’était presque bienvenue.
« … J’aime vraiment me battre. »
Je décidai de l’admettre, cette fois.
J’avais acquis le pouvoir de régler le monde — ou, pour faire simple, le pouvoir d’un dieu.
Je n’aimais pas seulement le combat ; c’était presque comme si j’étais devenu le dieu du combat lui-même.
Tandis que je regardais l’Espace des Fleurs s’effondrer, je secouai mes compagnons pour les réveiller.
« … »
« Polarin. »
« Les fleurs… »
Mes compagnons étaient encore désorientés et incapables de comprendre la situation.
Ils n’étaient pas restés inconscients bien longtemps, mais ils avaient l’air de gens qui venaient tout juste de se réveiller.
Pourtant, il était temps de sortir du rêve, de se libérer de l’énergie du Roi démon qui envahissait l’esprit.
Je contemplai l’espace sombre du Château du Roi démon, visible à travers l’immense faille dans le vide, puis déclarai :
« Allons-y. »
***
Nous quittâmes le champ de fleurs et regagnâmes le Château du Roi démon.
Mais mes compagnons étaient toujours mal en point.
La seule bonne nouvelle, c’était que même le Roi démon qui nous était apparu avait disparu sans laisser de trace.
« Je vais monter en premier. »
« Ça va ? Tu ne devrais pas te reposer un peu avant ? »
« C’est vrai. Puisque le Roi démon ne nous attaque pas tout de suite, pourquoi ne pas reprendre notre souffle avant d’y aller ? »
Je secouai la tête.
Aucun endroit du Château du Roi démon n’était sûr.
Tant qu’on ignorait quels autres pièges le Roi démon pouvait nous tendre, il serait bien plus rassurant de le retrouver et de l’affronter.
« Je vais bien. Reprenez un peu de forces, et rejoignez-moi quand vous vous en sentirez capables. »
J’adressai un sourire discret à mes compagnons, qui s’inquiétaient pour moi, puis tournai les yeux vers l’escalier.
Avant d’entrer dans le Château du Roi démon, j’avais compris que le bâtiment comptait trois étages.
Il me suffisait de monter encore un étage pour découvrir le trône du Roi démon.
« Non, nous pouvons venir aussi. »
Keldric se releva en titubant, mais je l’arrêtai.
« Je ne dis pas que je vais vaincre le Roi démon tout seul. Mais, pour l’instant, tu n’as pas l’air en état de te battre. Reprends vite des forces et viens m’aider. »
« … D’accord. »
Mes compagnons me regardèrent d’un air inquiet.
Cela dit, je n’avais pas l’intention de me jeter seul dans la gueule du loup.
J’allais retrouver le Roi démon, l’affronter et l’emporter.
Je caressai le cou de Nihel, puis montai l’escalier.
Mon Cœur de dragon battait à tout rompre.
Je ne savais pas si c’était la tension ou l’excitation.
J’admis que j’aimais le combat en lui-même.
Il existait bel et bien une exaltation qu’on ne pouvait pleinement ressentir qu’en se battant de toutes ses forces.
Et puis, j’allais livrer bataille à celui que je visais depuis mon arrivée dans ce monde.
« Adjak m’attend-il au bout de cet escalier ? »
Comme Tayon l’avait dit, voir ne serait-ce que le cadavre d’Adjak devait me faire un drôle d’effet.
Perdu dans mes pensées, je gravis les marches et atteignis bientôt le troisième étage.
Si les premier et deuxième étages étaient bâtis en briques grises, celui-ci avait un tout autre aspect.
Sous l’effet de l’énergie démoniaque, les briques s’écoulaient et se tortillaient comme des êtres vivants.
Le Roi démon demeurait invisible.
Je regardai le Trône d’or, placé exactement au centre.
Le siège, empreint de dignité et de noblesse, reposait au sommet d’une haute estrade.
C’était sans doute le trône que Bitelleanus avait sculpté et offert à l’ancien Roi démon.
En y regardant de plus près, je remarquai toutefois des gravures finement ciselées.
Des formes terrifiantes s’y pressaient, parmi lesquelles des démons antiques, des Démons et des bêtes rugissantes.
Malgré cette splendeur, mon regard fut attiré par autre chose.
Car, derrière le trône, j’aperçus les cadavres d’Adjak et de l’ancien Roi démon.
C’était exactement comme Tayon me l’avait raconté.
L’épée d’Adjak était plantée dans la poitrine du Roi démon, et de l’énergie démoniaque s’écoulait encore de son corps.
Adjak s’était figé debout, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte.
« Trois cents ans qu’il est resté ici… »
Mon personnage préféré, celui qui m’avait demandé d’accomplir son vœu à sa place dans ce monde, n’avait même pas pu reposer en paix.
Comme envoûté, je m’approchai d’Adjak.
Il me ressemblait vraiment.
Adjak ne s’était pas décomposé du tout. On aurait dit qu’il était encore en vie quelques instants plus tôt, mais certains détails trahissaient les ravages du temps.
Son armure splendide avait perdu son éclat, et son arme favorite s’était ternie.
Je raccrochai Maron à ma taille, puis m’efforçai de retirer l’épée d’Adjak, toujours fichée dans la poitrine du Roi démon.
Plantée là depuis si longtemps, l’épée semblait ne faire qu’un avec le corps de l’ancien Roi démon, mais je ne renonçai pas.
Je posai ma main sur celle d’Adjak, qui tenait l’épée, et tirai de toutes mes forces.
Crac, crac…
Alors, l’épée solidement enfoncée commença à sortir de la poitrine de l’ancien Roi démon.
De l’énergie démoniaque s’échappa par la plaie, mais celle qui émanait du corps du Roi démon mort n’était plus qu’un faible résidu ; elle ne pouvait pas m’atteindre.
Je pus donc tirer plus fort, sans hésiter.
Floc !
Enfin, l’épée se dégagea et, sous le choc, le corps de l’ancien Roi démon bascula au sol.
Je n’y prêtai pas attention et m’approchai d’Adjak, l’épée que je venais de retirer à la main.
« Adjak… »
Je le pris dans mes bras et l’allongeai.
À force d’être restées immobiles si longtemps, ses articulations étaient incroyablement raides.
Je lui fermai les yeux grands ouverts et refermai aussi sa bouche béante.
J’espérais seulement qu’il pourrait enfin reposer en paix.
« J’accomplirai ton vœu. »
Je dégainai Maron et cherchai le nouveau Roi démon du regard.
Il semblait bien se cacher quelque part ici.
Une énergie démoniaque bien plus dense que celle du deuxième étage m’enserrait.
L’air lui-même en était saturé et pesait sur moi ; à chaque inspiration, une énergie trouble emplissait mes poumons.
« Sors de ta cachette. »
Je lançai ces mots dans le vide.
Je ne savais pas si l’ancien Roi démon avait dissimulé son apparence, mais je devais l’affronter et mettre un terme à la tragédie de ce monde.
« Sors de ta cachette. »
Toujours aucune réponse. Je répétai pourtant mon appel.
Un grésillement.
J’entendis un bruit bizarre et tournai brusquement la tête, mais ne vis que le mur en train de fondre.
Raclement…
Des bruits de griffes semblaient aussi venir de toutes parts.
Rester là suffisait à me donner l’impression qu’on me rongeait l’esprit.
Boum, boum.
Je stimulai mon Cœur de dragon pour expulser l’énergie démoniaque qui avait pénétré dans mes poumons.
Au rythme puissant des battements de mon cœur, mon esprit retrouva un peu de stabilité.
« … Quel endroit épouvantable. »
Après avoir chassé l’énergie démoniaque, je jetai un nouveau regard autour de moi, au troisième étage du Château du Roi démon.
Et je sursautai.
Le nouveau Roi démon se tenait devant le trône, qui m’avait paru vide un instant auparavant.
« Quand est-il apparu ? Non… était-il déjà là sans que je m’en rende compte ? »
J’avais senti une puissante énergie démoniaque dès mon arrivée au troisième étage.
Peut-être avais-je moi aussi été empoisonné par cette énergie. Mes compagnons avaient été intoxiqués par une énergie inconnue dans le champ de fleurs ; m’étais-je fait contaminer ici par l’énergie démoniaque ?
Dans ce cas, je ne comprenais pas pourquoi le nouveau Roi démon ne m’avait pas attaqué.
« Il avait eu tout le temps de le faire. Il m’a simplement regardé allonger Adjak ? »
Le Roi démon avait des goûts aussi douteux que son apparence.
Je le foudroyai du regard. Il dégageait une énergie démoniaque maléfique et son seul aspect était répugnant.
Le Roi démon avait trop de visages, trop de bras et trop de jambes.
Je ne savais même pas lequel était le vrai.
Par endroits, des écailles rouge sombre poussaient ; ailleurs, des tentacules ondulaient.
Il était difficile de discerner son espèce, ou même son apparence véritable.
On aurait dit un amas de malveillance agglomérée.
« Roi démon. »
Je l’interpellai à voix basse.
Mais, tout comme je ne savais pas où se trouvait sa bouche, les paroles qui en jaillissaient étaient impossibles à comprendre.
— Krr-gigg-gru-gah-grrr…
Un visage sur son flanc s’ouvrit tout grand, laissant s’échapper un langage tortueux.
Dès que j’entendis sa voix, je reçus un choc, comme si mon esprit se faisait écraser.
La plupart des Démons de bas rang parlaient généralement la langue des humains.
À l’origine, lorsque les humains avaient commencé à distinguer les Démons des bêtes, ils avaient appelé « Démons » ceux qui parlaient, et « bêtes » ceux qui en étaient incapables.
Pourtant, je ne comprenais pas un seul mot de ce que disait le Roi démon, le roi des Démons.
Je renonçai à toute conversation.
De toute façon, nous n’étions pas là pour régler les choses en discutant.
— Seigneur Maron.
J’appelai Maron. Il répondit en tremblant.
Bientôt, une énergie sombre et souveraine scintilla sur mon épée, Maron.
« Radiance. »
Dans le même temps, je réveillai le pouvoir du Dieu de la Paix.
La puissance divine enveloppa mon corps et me rendit mes forces.
Puis je fonçai aussitôt sur le Roi démon.
J’insufflai à Maron la Flamme noire et la gravité, puis frappai le Roi démon en conjuguant les pouvoirs de la mort et de la paix.
Un éclair !
Pour une raison inconnue, le Roi démon n’esquiva pas mon attaque et ne la para pas non plus. Il l’encaissa de plein fouet.
Maron s’enfonça dans son corps difforme.
L’énergie souveraine de la mort déchira le corps du Roi démon.
— Grrr-guk-glor-go-guk…
Le Roi démon se contentait de marmonner des mots incompréhensibles.
Pourtant, j’eus l’impression que cette créature sans visage, cette entité difforme dont je ne comprenais pas les paroles, riait.
Un frisson me parcourut le corps.
Le Roi démon continuait d’encaisser les coups d’épée.
Mais de son corps fendu jaillirent du sang acide et des asticots gros comme des avant-bras.
Je déployai l’Armure intangible pour bloquer le sang, tout en raffermissant ma prise et en me concentrant uniquement sur le fait de fendre le corps du Roi démon en deux.
Floc ! Floc !
Les asticots tombés au sol explosèrent aussitôt.
Du sang acide épais s’écoula lui aussi de leurs corps, tandis qu’une fumée empoisonnée s’en échappait.
Je n’eus finalement d’autre choix que d’élargir l’Armure intangible pour limiter les dégâts.
Mais ce n’était pas fini.
Quelque chose commença à sortir du corps du Roi démon…
« Des tentacules ? »
Les tentacules jaillissant de son corps fendu tentèrent d’enserrer Maron, mais je les déchirai en les chargeant d’énergie de mort.
Boum !
Le corps du Roi démon se fendit enfin en deux et s’effondra.
Pourtant, les asticots qui continuaient de ramper hors de son corps, ses intestins semblables à des tentacules ondulants et l’énergie démoniaque à l’aura maléfique n’avaient guère changé.
« Il est encore vivant. »
Je resserrai ma prise sur l’épée et m’apprêtai à foncer de nouveau sur le Roi démon, mais son corps tranché en deux se mit à se disperser à une vitesse dépassant l’entendement.
« … Non ! »
Les deux moitiés du corps du Roi démon se glissèrent respectivement dans ceux d’Adjak et de l’ancien Roi démon.
Le corps d’Adjak, que j’avais allongé, se redressa doucement. L’ancien Roi démon, qui gisait au sol, se releva lui aussi.
« Sors de là ! »
Je me précipitai d’abord vers l’ancien Roi démon.
La tête de l’ancien Roi démon, déjà prête à se déchirer, se détacha dans un bruit mou.
À sa place poussa une tête grotesque, comme si plusieurs formes de vie s’étaient emmêlées.
Des cornes pareilles à des branches d’arbre noueuses jaillirent de son crâne, puis deux yeux se formèrent soudain et s’ouvrirent en un éclair.
Les yeux rouges du Roi démon me fixèrent.
Une bouche poussa à son tour, et ses commissures se déchirèrent tandis qu’il riait.
— Kuh-grrr-guk-luk…
C’était un rire épouvantable.