Chapitre 115
Bea, Everchen et moi embarquâmes ensemble.
Bientôt, le navire fendit les vastes flots.
Je demandai à mes compagnons de m’excuser, puis lus aussitôt la lettre qu’Agamben m’avait remise.
[À Polarin Adjak.
D’après les renseignements obtenus par Tello, une immense vague d’énergie démoniaque déferle depuis une semaine devant le Dôme.
Nous avons conclu qu’un démon extrêmement puissant martelait le Dôme pour le franchir. En conséquence, les Corbeaux sont en état d’urgence.
Je parcours actuellement le continent pour rassembler ceux qui peuvent aider les Corbeaux, mais la tâche n’est pas aisée.
Comme vous le savez, le continent est divisé.
L’Empire est occupé à préparer la guerre, et les autres factions aussi.
Certains, qui ont perçu l’anomalie, se rassemblent devant Myeolji, mais ils sont encore loin d’être assez nombreux.
Je suis analyste.
D’après mes calculs, le démon a 90 % de chances de franchir le Dôme, et le démon qui s’en échappera aura 97 % de chances de tuer sire Tayon Adjak.
Pour trouver un moyen d’augmenter les chances de survie de sire Tayon, j’ai envisagé diverses possibilités et fait tourner le boulier. J’ai ainsi pu calculer ses chances si vous vous rendez à Myeolji.
Si vous arrivez à Myeolji, les chances que sire Tayon meure tomberont à 71 %.
Je sais que 71 % reste une probabilité élevée.
Mais parmi les scénarios envisageables à l’heure actuelle, c’est le plus favorable.
Je suis désolé de vous imposer un fardeau aussi lourd alors que vous êtes encore jeune.
Mais je n’ai pas d’autre choix que de miser sur vous.
Je vous le demande donc.
Je vous en prie, aidez-moi à sauver sire Tayon.]
À la lecture de la lettre d’Agamben, je pus deviner quelle était sa Mélodie.
Il ne l’avait pas révélée directement, mais ses mentions des probabilités et du « boulier » m’avaient mis sur la piste.
[Boulier du destin]
Un boulier qui indique l’issue d’une situation donnée, puis celle qui découlerait de l’introduction d’une variable dans cette situation.
Cependant, ce pouvoir était difficile à maîtriser.
Il fallait définir minutieusement la situation et les variables pour obtenir un résultat.
Beaucoup de joueurs avaient tenté d’utiliser efficacement le [Boulier du destin], mais la plupart avaient échoué.
Dans l’immense univers de Tune World, il y avait trop de variables à prendre en compte.
La méthode la plus courante consistait donc à offrir cette Mélodie à un compagnon doté du trait Sage, ou à celui qui avait la meilleure statistique de Sagesse, et à lui confier les calculs.
Agamben semblait bien maîtriser le [Boulier du destin].
Vu que son influence s’étendait jusqu’à l’Ordre sacré, je pouvais imaginer à quel point il exploitait ce pouvoir.
Il n’était pas devenu un agent légendaire de Tello pour rien.
Agamben avait sans doute calculé la probabilité que le démon franchisse le Dôme, ainsi que celle que Tayon meure une fois le Dôme brisé.
Il avait dû définir d’innombrables variables pour accroître les chances de survie de Tayon et en conclure que celles-ci seraient maximales si je me rendais là-bas.
Comme l’indiquait la lettre d’Agamben, 71 % de chances de mourir, ce n’était pas rien.
Mais parmi les variables qu’il pouvait modifier, me faire intervenir était le moyen le plus sûr de sauver Tayon. Voilà pourquoi il s’était donné tant de mal.
Moi aussi, je voulais aider Tayon.
Pour aider celui qui m’avait tant apporté, je serais parti même si mes chances de réussite n’avaient été que de 9 %, non, de 1 % au lieu de 29 %.
Je lus aussi le post-scriptum qu’Agamben avait ajouté à la fin de sa lettre.
[P.-S.
Tout ce que je peux analyser, c’est la probabilité de l’issue.
J’ignore quel chemin vous devrez emprunter pour sauver sire Tayon.
Ce serait à moi d’élaborer un plan détaillé, mais, pour une raison qui m’échappe, cette fois, j’ai envie de miser sur vous.
Je suis convaincu que vous pouvez trouver une issue à laquelle je n’aurais même pas songé.
Les chemins que vous avez parcourus jusqu’ici m’ont également pris au dépourvu.
C’est pourquoi je veux croire en vous.
Merci d’avoir prêté l’oreille aux paroles d’un chef irresponsable.]
La lettre d’Agamben s’achevait là.
Il se qualifiait de chef irresponsable, mais je savais qu’Agamben n’était ni irresponsable ni incompétent.
S’il n’avait pas prédit le malheur qui menaçait Tayon, je serais peut-être encore dans la salle du banquet.
Et si j’avais appris la mort de Tayon, je l’aurais profondément regrettée.
Je devais me montrer reconnaissant d’avoir cette occasion.
Je sauverais Tayon et reviendrais le sourire aux lèvres.
Après avoir pris cette résolution, je regardai mes compagnons.
Everchen et Bea avaient remarqué que j’étais préoccupé dès que nous avions embarqué.
Ils s’étaient même tournés l’un vers l’autre pour chuchoter. Je les observai donc attentivement, intrigué par leur manège.
Bea s’adressait à Everchen d’un air sérieux.
« Seigneur Everchen, vous nous avez rejoints après moi, n’est-ce pas ? Alors, à partir de maintenant, vous êtes mon subordonné. »
« Votre subordonné ? »
Contrairement à Bea, qui gardait son sérieux, Everchen répondit avec désinvolture.
« Oui. Seigneur Everchen, vous ne le savez peut-être pas, mais il y en a quelques autres. Derix et Raldetun, par exemple : entre eux, la hiérarchie est très stricte. »
« Je vois. »
« Vous allez devoir me traiter avec égards, désormais. Êtes-vous prêt à obéir à tout ce que je vous dirai ? »
J’étais stupéfait de voir Bea prendre un air quelque peu suffisant.
« Qu’est-ce que vous fabriquez, tous les deux ? »
« Rien du tout. »
« … »
Contrairement à Bea, qui balaya rapidement la question, Everchen affichait un léger sourire.
Everchen ne deviendrait sans doute pas le subordonné que Bea s’imaginait.
Je devrais lui expliquer plus tard que Derix et Raldetun étaient des cas tout à fait exceptionnels.
« Je me rends à présent à Myeolji. J’ai appris qu’un démon puissant tentait en ce moment de franchir le Dôme, là-bas. »
Je leur expliquai pas à pas le contenu de la lettre d’Agamben.
Myeolji était déjà un lieu dangereux, mais je leur fis comprendre que notre destination était à présent un véritable piège mortel et qu’un affrontement était fort probable.
J’ajoutai que mon objectif n’était pas seulement de préserver la paix dans le monde.
Agamben et moi étions désormais déterminés à sauver Tayon.
J’ignorais ce que Tayon représentait pour Agamben, mais à mes yeux, il était un maître précieux.
Je me dirigeais vers un piège mortel avec mes compagnons, non pas pour une grande cause, mais dans le seul but de sauver Tayon.
« C’est une affaire personnelle, après tout. Je ne vous forcerai pas à m’accompagner ; j’espère donc que vous y réfléchirez bien d’ici à ce que le navire accoste. »
Comme abasourdie, Bea me rétorqua :
« Vous ne comprenez toujours pas que vos affaires sont aussi les miennes, seigneur Polarin ? »
La réplique acérée de Bea me prit légèrement au dépourvu.
Everchen acquiesça lui aussi, comme s’il était d’accord.
Mais j’avais également une question à poser à Everchen.
Bea avait une raison de quitter Kipaso et d’errer à travers le monde.
Elle avait pour objectif clair de conquérir Myeolji avec moi et de perpétuer l’œuvre de Gawen.
Mais j’ignorais pourquoi Everchen avait quitté le Sanctuaire d’Aquiris.
La Sainte à laquelle il était dévoué se trouvait toujours au sanctuaire, et il était difficile de dire qu’elle s’était complètement rétablie.
Everchen, qui avait remarqué que je le fixais, cessa d’acquiescer et déclara :
« Je vous accompagnerai aussi, seigneur Polarin. »
« Je comprends. Je connais les raisons de chacun de vous. Mais avez-vous une raison particulière de vouloir m’accompagner, seigneur Everchen ? »
J’étais sincèrement reconnaissant qu’il veuille venir avec moi, mais j’espérais qu’Everchen avait également un objectif personnel.
Il serait bon qu’il ait un désir à lui, plus important que celui d’assister un apôtre de l’Ordre sacré.
« Parce que je veux aider l’apôtre de l’Ordre sacré. »
« C’est tout ? »
« Est-ce qu’il me faut une autre raison ? Seigneur Polarin, vous êtes le bienfaiteur qui a sauvé la Sainte de la malédiction de pétrification. Comme elle ne peut pas quitter le sanctuaire, je compte vous rendre la pareille. »
« N’avez-vous aucun objectif personnel, seigneur Everchen ? »
« Eh bien… c’est-à-dire… »
Everchen était visiblement troublé.
Nous n’avions pas passé beaucoup de temps ensemble, mais c’était la première fois que je le voyais ainsi. La scène m’amusa.
« Je voudrais aussi parler à Dieu. Pourquoi ce monde est-il si plein d’épreuves ? Peut-on les surmonter ? Dans quel but ai-je été placé dans ce monde… Je voudrais le lui demander. »
Après un long moment de réflexion, Everchen débita ses pensées d’une traite.
Une fois lancé, il semblait incapable de s’arrêter.
« J’ai beau prier, Dieu ne m’a jamais répondu. Non, parmi tous les vivants de ce monde, seule la Sainte a entendu sa réponse. Mais vous aussi, seigneur Polarin, vous avez parlé à Dieu. »
« C’est vrai. C’est grâce à vos prières, seigneur Everchen. »
« J’en ai été très surpris. Quand j’ai prononcé cette prière, j’ai senti la présence de Dieu plus proche que jamais. Si je vous suivais, seigneur Polarin… peut-être qu’un jour, je pourrais moi aussi entendre sa réponse, me suis-je dit. »
Après s’être ainsi laissé aller, Everchen rougit, comme s’il était gêné.
Mais il semblait plus sincère ainsi.
Un paladin qui avait prié toute sa vie aux côtés de la Sainte sans jamais recevoir de réponse.
Bien qu’il possédât plus de pouvoir divin que quiconque, Dieu ne lui avait jamais répondu.
Mais lorsqu’il avait prié pour moi, qui venais d’apparaître, il s’était senti plus proche de Dieu que jamais.
Ce fait avait dû bouleverser Everchen.
Il voulait entendre la voix de Dieu.
Ce désir animait Everchen.
J’ignorais si je pouvais l’aider, mais un désir ferme s’était au moins gravé dans le cœur d’Everchen.
« Et, seigneur Polarin, vous ne savez même pas prier. Je vais vous l’apprendre. »
« Euh, oui. J’apprendrai si cela s’avère nécessaire. »
Everchen répondit d’un ton bourru, sans doute par embarras.
Je lui répondis brièvement, mais Bea comprit aussitôt ce que je voulais dire.
« On dirait que vous n’êtes pas très enthousiaste à l’idée d’apprendre. »
« Ce n’est pas ça. »
Un bref silence s’installa entre Bea, Everchen et moi.
Nous avions convenu d’agir ensemble pour accomplir le grand dessein de conquérir Myeolji, et nous avions reconnu que chacun avait ses propres aspirations.
Et à présent, ce voyage répondait à mon désir de sauver mon maître.
« Merci à tous de m’accompagner. »
« Cessez de me remercier. »
« Oui, ce n’est rien. »
Ils étaient tous deux si raides qu’ils détournèrent la tête, mal à l’aise face à cette douce atmosphère.
Et, sans que nous nous en rendions compte, le navire avait atteint le rivage.
« C’est Myeolji ? »
« Non. C’est le port le plus proche de l’Ordre sacré. »
« Je suis content de ne pas avoir eu le mal de mer, cette fois. »
« C’est grâce à moi et aux bénédictions que je n’ai cessé de vous accorder. »
Everchen et Bea se chamaillaient, sans doute parce qu’ils s’étaient un peu rapprochés.
Je débarquai avec eux.
Et je retrouvai un visage familier.
« Seigneur Eidon, seigneur Keldric. Salutations. Voici mes nouveaux compagnons, Bea Hellinger et Everchen Iagar. »
J’échangeai de brèves présentations avec Eidon et Keldric, venus nous accueillir.
Puis Eidon traça aussitôt un cercle magique et ouvrit un portail.
« Le Dôme a commencé à se fissurer, paraît-il. Dépêchons-nous. »
« Oui, j’ai compris. »
Nous raffermîmes notre détermination.
Le moment était venu de poser pour la première fois le pied à Myeolji, la terre que nous devions conquérir.