Comme je l'avais deviné, Asanagi était sur le toit.
À la base, l'accès au toit est verrouillé. Mais comme Asanagi fait partie du comité, ils lui ont confié la clé au cas où il se passerait quelque chose.
« Yo. »
« … Yo. »
J'ai interpellé Asanagi, qui s'agrippait à la rambarde en fixant le vide, l'air absent.
« Qu'est-ce que tu fabriques ? Cette tête-là ne te va pas du tout, tu sais ? »
« La ferme, idiot. Je t'ai dit de me laisser tranquille. Tes oreilles ne servent qu'à faire joli ? »
« Tu l'as dit à Amami-san, pas à moi. Et puis, petit conseil : la prochaine fois que tu veux être seule ici, ferme la porte à clé. En la laissant ouverte comme ça, forcément, je me suis fait des idées et j'ai cru que tu avais besoin d'un peu de réconfort de ma part. »
« … Je te déteste. Abruti. »
« Oui, oui. Tiens, un mouchoir. Essuie ton visage, t'es dans un état pas possible. »
« … »
Sans ajouter un mot, elle m'a arraché le mouchoir des mains pour se moucher.
Contrairement à l'Asanagi habituelle, elle ressemblait à une vraie gamine en pleurs. En fait, c'était peut-être ça, sa vraie nature ?
« Asanagi. »
« … Mm… »
« N'empêche, t'es impressionnante. Je suis sérieux. Tu as gardé tout ça enfoui au fond de ton cœur, et t'as quand même réussi à ne pas péter un câble. »
Ni Amami-san ni moi n'étions au courant jusqu'à maintenant.
Elle ressentait de la méfiance envers ses amies parce qu'elles lui avaient menti, de la frustration parce que les personnes auxquelles elle tenait avaient cessé de lui parler. Elle devait gérer sa solitude, et par-dessus le marché, la cause de tout ça était sa meilleure amie, Amami Yuu, qui était meilleure qu'elle en tout point.
Si elle avait eu un mental un peu plus fragile, elle aurait probablement craqué depuis longtemps.
« T'as fait de ton mieux, Asanagi. Je suis fier de toi. »
« … Oui… J'ai fait de mon mieux. Félicite-moi encore. »
« C'est vrai. T'es une bonne fille. »
Je lui ai caressé la tête. Nos rôles étaient pas mal inversés par rapport à la dernière fois.
« Ah… Je lui ai tout dit, pas vrai ? Des absurdités du genre que je l'aime et que je la déteste à la fois… Mais pourquoi je me sens toujours aussi mal ? J'ai sorti toutes ces horreurs pour me sentir mieux, mais ça n'a même pas marché. Je suis la pire… »
« Tu te détestes ? »
« Évidemment. Je lui ai fait vivre tout ce que j'ai enduré, tu te rends compte ? Je lui ai menti, j'ai gardé notre relation secrète et j'ai continué à traîner avec toi dans son dos… Sérieux, pourquoi vous vous donnez autant de mal pour quelqu'un comme moi ? Vous êtes cinglés. »
En plus de ça, elle n'avait pas menti une ou deux fois, mais à de multiples reprises sur plusieurs mois. On pourrait dire que ce qu'elle a fait à Amami-san était pire que ce qu'elle avait elle-même vécu.
Mais, c'était en partie ma faute si tout ça était arrivé. C'est moi qui lui avais dit de garder le secret vis-à-vis de tout le monde dans la classe, y compris Amami-san. J'avais pratiquement créé une situation parfaite pour qu'elle en arrive là.
Enfin, inutile de pleurer sur le lait renversé.
« Hé, Asanagi. »
« … Mm ? »
« Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? »
« Tu veux dire quoi par là ? »
« Je parle de ta relation avec Amami-san. Tu vas te réconcilier avec elle, ou tu vas prendre tes distances ? »
Les mots, une fois prononcés, ne peuvent pas être retirés.
C'est pour ça qu'elle devait décider de ses projets futurs. Son avenir avec Amami-san, et tant qu'on y est, le nôtre.
« … C'est moi qui te demande, qu'est-ce que tu vas faire ? »
« C'est moi qui pose les questions… Ah, laisse tomber, je vais te répondre… »
« … Je t'écoute… »
« Je pense que c'est mieux qu'on prenne nos distances. »
« … Quoi ? »
« Toi et moi, on devrait s'éloigner. »
J'y réfléchissais depuis qu'Amami-san avait découvert notre relation.
Asanagi et moi, on avait tous les deux tendance à trop réfléchir. Bien sûr, on pourrait continuer comme si de rien n'était et faire semblant que ce bazar n'avait jamais existé, mais on serait rongés par la culpabilité à chaque fois qu'on traînerait ensemble, et je doute que nos moments passés ensemble seraient aussi agréables.
On pourrait intégrer Amami-san à notre groupe, mais ça n'aiderait pas non plus. On ne ferait que répéter ce qui est arrivé à Asanagi au collège. Si on continuait quand même, les deux seraient sûrement trop prévenantes l'une envers l'autre et tout deviendrait gênant.
C'est pour ça que le mieux serait de remettre les compteurs à zéro. Faire comme si Asanagi et moi n'étions pas amis au départ et la laisser se concentrer sur sa réconciliation avec Amami-san. Une fois que tout serait réglé, on pourrait toujours revenir à la situation d'avant.
« Ça va aller. Je ne dis pas qu'on arrête d'être amis, on va juste moins se voir pendant un moment. »
« Mais, Maehara… »
« On est dans la même classe, donc on peut se voir tous les jours. On peut toujours s'envoyer des messages comme d'habitude. Et puis, on n'a plus besoin de se cacher dans l'école, on peut juste dire aux autres qu'on se connaît grâce au comité… »
« Maehara ! »
« … »
Asanagi m'a secoué les épaules. Grâce à ça, j'ai repris mes esprits.
« Maehara, calme-toi. Je vais t'écouter correctement, d'accord ? Respire un coup. »
« Ah… »
Je disais que tout était pour Asanagi, mais au final, je ne pensais qu'à moi, hein ? Sérieux, qu'est-ce que je fichais, à lui imposer mon opinion comme ça sans tenir compte de ses sentiments ?
J'avais perdu de vue mon objectif initial, quelle blague.
« … Désolé, je me suis emporté… »
« Non, c'est moi qui devrais m'excuser. J'étais tellement occupée à penser à moi que je n'ai même pas pris en compte tes sentiments. Tu dois être perdu, non ? Face à ce genre de situation inhabituelle ? »
C'est vrai. C'était la première fois que j'avais un ami et la première fois que je devais gérer un problème relationnel.
J'essayais de résoudre ce genre de problème alors que j'étais un solitaire. Mec, j'ai pris la grosse tête.
« Maehara, prends mes mains. Respire profondément. »
« … Mm… »
J'ai fait ce qu'elle m'a dit et j'ai pris quelques grandes inspirations.
C'était arrivé plus tôt ce matin aussi, sauf que nos rôles étaient inversés maintenant.
« Alors ? Tu t'es calmé ? Regarde mes doigts, tu peux les compter ? »
« Trois… Je ne suis pas bourré, espèce d'idiote. »
« Haha, tu as meilleure mine. Tu veux que je te tienne la main encore un peu, juste pour être sûre que ça va ? »
« … D'accord… »
Au final, c'est Asanagi qui a dû me réconforter.
Après avoir fait le malin devant Amami-san, voilà ce qui arrive. Sérieux, qu'est-ce que je suis en train de faire ?
« Maehara, je peux te demander un truc ? »
« … Quoi donc ? »
« Dis-moi honnêtement. Si j'arrête de traîner avec toi, tu vas me manquer ? »
« … Euh… »
J'ai décidé de lui répondre honnêtement. Enfin, même si j'essayais de mentir, elle verrait clair dans mon jeu de toute façon.
« … Évidemment que oui… »
Même si j'essayais de faire le dur, ça ne changerait pas ce que je ressentais vraiment.
J'avais toujours pensé qu'être seul me convenait mieux. Je pensais que gérer les gens était une sacrée plaie et que rien de bon n'en sortirait.
Mais j'avais tort. Je ne savais juste pas à quel point c'était agréable d'être avec quelqu'un qui compte pour moi. J'ai commencé à aspirer à la chaleur d'autrui.
Bien sûr, gérer les gens, c'est toujours une plaie, mais j'ai apprécié le temps passé avec cette fille. Avec elle à mes côtés, j'arrivais à rire de mes problèmes.
J'ai dit que notre amitié ne serait pas brisée même si on s'éloignait. Même si c'était vrai, je me sentirais quand même seul sans elle.
« Maehara. »
« Quoi ? »
« Notre relation… Tu veux qu'on continue ? »
« Oui… Mais en même temps, je veux que toi et Amami-san vous vous réconciliez… »
« Ahaha, t'es vraiment gourmand. Si tu disais la même chose à Yuu, elle serait furieuse contre toi, tu sais ? »
« J-je sais que ça paraît gourmand. C'est pour ça que je t'ai dit qu'on devrait prendre nos distances pour le moment. »
« C'est vrai. J'ai menti à Yuu pendant longtemps maintenant. Si on ne règle pas cette affaire rapidement, on ne pourra pas avancer. »
Espérer qu'Amami-san nous pardonne tout ce qu'on lui a fait subir tout en continuant notre relation comme si de rien n'était ; c'était impossible.
On devait aussi prendre en compte les sentiments d'Amami-san.
« Quoi qu'il en soit, je comprends ce que tu ressens. Merci d'être honnête avec moi. »
« De rien… Alors, t'as pris ta décision ? »
« Mm… Eh bien, je ne suis pas encore sûre, mais ça devrait être la meilleure chose à faire pour nous trois. »
Elle semblait avoir pris sa décision. Son visage sombre avait été remplacé par un autre, débordant de confiance.
« Très bien. Alors, retournons voir Amami-san. »
« Mm. »
On s'est dépêchés de retourner voir Amami-san, qui nous attendait.
On y est allés, main dans la main jusqu'à la dernière seconde. Amami-san n'a même pas remarqué ce qu'on faisait.
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