Après ça, on a passé le reste de nos journées sans jamais reparler de notre petit drame, parce qu'on était devenus incroyablement occupés.
Même s'ils savaient qu'on était à fond dans les préparatifs du festival, les profs nous ont quand même filé une tonne de devoirs. Résultat, on était vraiment à la bourre sur les délais.
***
Finalement, le jour du festival est arrivé.
« … Là ! »
« Ok, c'est bon ! »
Presque toute la classe a dû passer la nuit sur place pour bosser sur la mosaïque. Non seulement on était débordés par les cours, mais on a fait plusieurs erreurs en assemblant les canettes. En plus de ça, quelques abrutis n'ont pas pu s'empêcher de faire les idiots et ont écrasé une partie des canettes.
Je ne sais pas si c'est grâce à une intervention divine ou juste parce qu'on a assuré, mais on a réussi à finir dans les temps.
Pour finir, on a solidement attaché les cordes à la rambarde du toit et on a laissé pendre le tout. On a fait de notre mieux pour suivre le croquis, mais il y avait quelques petites erreurs par-ci par-là, rien de trop visible cela dit.
J'espérais que tout se passerait bien… Enfin, si ce n'est pas le cas, ce serait vraiment la honte.
On a sacrifié tellement de temps pour ça, certains d'entre nous n'ont même pas dormi. Si en plus de ça, nos efforts ne payaient pas… Pff.
« Ça donne quoi, Yuu ? »
Après avoir accroché la mosaïque, Asanagi a appelé Amami-san au téléphone pour vérifier si notre œuvre était visible de loin.
En réponse, elle et le reste du groupe qui était allé vérifier ont tous fait un geste.
« OK »
En voyant ça, toute la tension a quitté mon corps.
Il était 8 heures du matin, et les portes de l'école allaient ouvrir à 9 heures. On était vraiment à deux doigts de la catastrophe.
« Ouf… On l'a fait de justesse… »
« Ouais… »
Asanagi et moi, on a essayé de dormir à tour de rôle, mais dans une situation pareille, impossible de fermer l'œil. L'anxiété et la pression du délai nous ont tenus éveillés toute la nuit.
Le temps était au beau fixe pour cette journée d'automne. La douce lumière du matin enveloppait le toit où je me trouvais et m'a piqué les yeux quand j'ai levé la tête.
« Maehara. »
« Quoi ? »
« En quelques mots, décris ce que tu ressens. »
« Je m'en fous du festival maintenant. Je veux juste dormir. »
« Pareil… Bon, on ne peut pas encore dormir, par contre… »
Ouais… On faisait partie du comité, donc on avait du boulot lié à ça. On devait surveiller le projet de notre classe pendant le festival et tout nettoyer une fois que ce serait fini.
Bien sûr, il y avait aussi une autre chose à faire pour nous.
« Au fait, tu vas tout me dire aujourd'hui, pas vrai ? Tu comptes le faire quand ? »
« Mhm~ Eh bien, je ne sais pas exactement quand… Peut-être vers midi ? »
Ça veut dire que je serai tranquille toute la matinée.
Après tout, le projet de notre classe était une exposition, et il était installé sur le toit, qui était interdit aux visiteurs extérieurs. En d'autres termes, je n'aurais pas besoin de le surveiller.
Ce festival était plus grand que celui qu'on avait fait au collège, donc une partie de moi avait envie de faire un tour, mais je n'avais plus d'énergie pour ça… J'ai besoin de sommeil…
« Maehara, t'as l'air crevé. »
« Ahh… ouais. Je suis sûr que si je ferme les yeux là, je m'endors en quelques secondes… »
« C'est vrai ? … Enfin, t'as fait de ton mieux, non ? »
« Ouais. J'ai fait… »
Même moi, j'avais du mal à croire que j'étais arrivé jusque-là. Ouais, c'est sûr, Asanagi et Amami-san m'ont soutenu, mais celui qui a trouvé les idées pour l'expo, assisté aux réunions du comité, recueilli les avis de la classe, leur a donné des instructions précises, négocié avec les parties concernées, et tout le reste… c'était surtout moi. On pourrait réduire notre boulot à « juste ramasser des canettes et les attacher avec une ficelle », mais il y avait en fait énormément de choses à gérer en coulisses.
Je ne m'étais jamais impliqué dans ce genre d'activités, alors quand j'ai découvert l'ampleur de la charge de travail, j'ai failli hurler de frustration. En fait, je suis encore étonné de ne pas m'être évanoui au milieu de tout ça.
« Asanagi… »
« … Mm ? »
« Je suis arrivé jusque-là, hein ?… Un solitaire comme moi, a réussi ?… »
« Mhm. »
Même un reclus comme moi peut accomplir un truc pareil quand il s'y met vraiment.
Alors, il n'y a aucune raison pour que quelqu'un du calibre d'Asanagi ne puisse pas faire la même chose.
« Si je peux accomplir un miracle comme ça, tu devrais pouvoir le faire aussi, Asanagi. Tout ce que tu as à faire, c'est bomber le torse et rester forte. Souviens-toi de la fois où tu as forcé le passage lors du tirage au sort de la classe ? Si tu te rappelles ce que tu as ressenti à ce moment-là, tu devrais pouvoir y arriver. »
« … Je sais… Je sais, mais quand même… »
Elle a baissé les yeux en me confiant toutes ses inquiétudes.
Ça ne fait pas longtemps qu'on se connaît, mais je la comprenais, dans une certaine mesure. Cette fille, même si elle était normalement courageuse et forte, avait des moments où son côté plus lâche et vulnérable ressortait.
C'est pour ça qu'elle essayait toujours désespérément de lire l'humeur de tout le monde autour d'elle, en gardant ses distances pour ne pas qu'ils la détestent sans raison, mais elle finissait toujours par s'en faire beaucoup à cause de son anxiété.
C'était cette facette d'Asanagi Umi que j'avais découverte récemment.
« Maehara, qu'est-ce que je dois faire ? Je panique vraiment là… J'ai peur… Et si vous finissiez par me détester si je vous disais tout ? Sérieusement, j'ai peur… »
Ses poings serrés tremblaient, mais je savais que ce n'était pas à cause de l'air frais de l'automne.
Mais quand même, cette idiote. Il n'y avait aucune chance que je finisse par la détester, pas après tout ce qu'on a traversé ensemble. Je suis sûr qu'elle en est consciente, mais son esprit était embrumé par son anxiété, donc c'était dur pour elle de penser positivement en ce moment.
Je comprenais ses sentiments, cependant. Après tout, même si on vivait dans des mondes différents, on était les mêmes à l'intérieur. Le genre de personnes qui s'inquiètent trop pour rien, c'était ça, nous.
Je me demande pourquoi ça a pris autant de temps pour qu'on se rencontre et qu'on devienne amis ?
Enfin, le fait qu'on ait pu devenir amis dès qu'on a pris contact, ça compense, non ?
« Asanagi, j'ai une faveur à te demander, ça te dérange ? »
« Hein ? »
« … Enfin, si ça te dérange, c'est pas grave, je demande juste, après tout… »
J'ai tendu la main vers Asanagi et j'ai dit :
« Tu peux me tenir la main ? »
« Hein ? Tenir… la main… ? »
On aurait dit que mes mots l'avaient prise au dépourvu. Ses yeux faisaient des allers-retours rapides entre sa main et la mienne.
« Euh, eh bien, tu vois… Tes mains avaient l'air froides, alors je me suis dit que j'allais les réchauffer pour toi. »
« … Tu essaies peut-être de me remonter le moral ? T'es vraiment culotté. »
« Si tu ne veux pas, tant pis. Pff, et dire que j'essayais d'être sympa. »
« J-je n'ai pas dit que je ne voulais pas ! »
Alors que j'allais retirer ma main, Asanagi l'a immédiatement attrapée.
Comme prévu, sa main était vraiment froide.
« … Héhé… »
« Quoi ? »
« Rien… c'est juste… ta main est tellement chaude… »
« Bah, tes mains sont juste trop froides. C'est ce qui arrive quand on est trop nerveuse. Essaie de te détendre. »
« … Ouais, c'est vrai… Il faut que je me détende… »
Asanagi a pris quelques grandes inspirations en tenant mes mains.
« Ouf… Je suis un peu plus calme maintenant. Merci, Maehara. »
« Je vois. Alors, tout devrait bien se passer à partir de maintenant. »
« Mhm. »
Ses mains avaient arrêté de trembler, donc il était temps pour elle de lâcher les miennes.
« Asanagi, tu peux lâcher mes mains maintenant… »
« M-Maehara, tu peux lâcher maintenant. »
« … »
« … »
Après quelques instants de silence, j'ai senti la différence de température entre nos mains.
« … Tu sais quoi, Asanagi ? »
« Q-quoi ? »
« Il fait étonnamment froid ici. Je peux tenir tes mains un peu plus longtemps ? »
« O-ouais, bien sûr… I-il fait froid après tout, non ? E-et puis, il n'y a personne d'autre que nous deux ici… »
Après avoir fini de trouver des excuses, on a décidé de rester comme ça jusqu'à ce qu'on doive finalement lâcher pour aller à une réunion.
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