Chapitre 192 – Les ennuis de Riku (2)
Point de vue de Riku
« Ça craint… »
C’était l’hiver de ma dernière année de lycée.
J’ai marmonné ces mots après avoir pris connaissance des résultats du concours blanc que j’avais passé un peu plus tôt.
Avec de telles notes, impossible d’intégrer l’université que je visais. Ça m’a pas mal déprimé, surtout avec l’examen d’entrée qui approchait à grands pas.
Bien sûr, ce n’était pas comme si j’avais glandé comme un idiot. J’étais introverti de nature, donc je ne traînais avec personne et je m’étais concentré sur l’amélioration de mes résultats.
…Mais apparemment, mes efforts ne suffisaient pas.
Je n’avais même personne au lycée à qui parler pour évacuer ma frustration, vu que je ne m’étais lié d’amitié avec personne.
Au final, la seule chose que je pouvais faire, c’était d’avaler la pilule, d’aller de l’avant et de bosser encore plus dur pour l’examen d’entrée.
Alors que je parcourais ma feuille de réponses en essayant de comprendre mes erreurs, j’ai soudain senti un choc à l’arrière de la tête.
« Oups, désolé, Asanagi, je voulais le jeter à la poubelle. J’ai raté mon coup. »
« Matsuda… »
En me retournant, j’ai vu un gars s’approcher avec un sourire suffisant. C’était Matsuda, le garçon le plus populaire de la classe. Il parlait souvent aux gens introvertis comme moi de manière plutôt amicale.
J’ai baissé les yeux vers mes pieds et j’ai vu un avion en papier. Il était fait avec les résultats de son propre concours blanc.
Comme ce n’était qu’un examen blanc, c’était son problème s’il voulait le garder ou le jeter comme un déchet, mais en faire un avion en papier et le lancer partout, c’était pas un peu gamin ? …Enfin, je n’étais pas particulièrement proche de lui, donc je n’allais pas lui dire ça en face.
« Matsuda, pourquoi tu jettes ça ? »
« Hm ? Bah, j’en ai pas besoin. Je veux dire, je ne vais pas aller à l’université de toute façon, donc les résultats, je m’en fiche. Par contre, ne dis à personne ce que j’ai eu. »
Il y avait des « E » partout sur l’avion en papier plié. La plupart de ses notes étaient à un chiffre. Il n’a pas pris l’examen au sérieux une seule seconde, hein ?
Notre lycée n’était pas une prépa, donc environ la moitié des élèves choisissaient de travailler plutôt que de poursuivre leurs études. Le nombre d’élèves qui essayaient d’entrer dans une université prestigieuse comme moi était très limité.
C’est pour ça que l’ambiance dans la classe était si agitée. La majorité de mes camarades se fichaient royalement de l’examen d’entrée. Ils étaient tous surexcités à l’idée des vacances d’hiver qui arrivaient.
« T’as pas l’air en forme, Asanagi. On prévoit une fête après les cours aujourd’hui, tu veux venir ? »
« …Désolé, je dois refuser. J’ai besoin de réviser, tu vois. »
« Je comprends, mais faut que tu te détendes un peu, sinon tu vas finir par lâcher prise le jour J. Enfin, j’en sais rien, moi. Je ne passe pas l’examen de toute façon. »
« …Mec, j’aimerais tellement être aussi insouciant. »
« Si j’ai l’air insouciant, c’est juste que ma méthode pour garder un équilibre fonctionne. »
Il m’avait dit plus tôt qu’un membre de sa famille lui avait proposé un poste d’électricien. Au lieu de se préparer à l’examen, il se concentrait sur l’obtention de la certification nécessaire pour ce job.
En plus, il avait déjà commencé son petit boulot au magasin, ce qui rendait ses paroles plus crédibles.
« Bon, je dois rentrer. Profite bien de la vie, mec. J’espère que tu auras ton diplôme. »
« Merci. Toi aussi, bonne chance pour tes révisions. »
« Merci. »
Je pouvais compter sur les doigts de la main le nombre de fois où je lui avais parlé, mais mon visage devait être tellement décomposé qu’il a décidé de me remonter le moral, même si on n’était pas proches. Je l’ai remercié silencieusement en sortant de la classe.
Il avait raison, j’avais besoin de faire une pause. Mais je n’avais pas envie d’aller à une fête.
Après tout, la fille dont j’étais proche ne serait jamais à ce genre d’événement.
* * *
Shimizu Shizuku, la fille dont je suis proche depuis la maternelle. Depuis l’école primaire, quand ma petite sœur est née, j’ai dû déménager et la laisser derrière moi. On est restés en contact par lettres, puis par appels et e-mails.
Ce matin, elle m’a envoyé un message pour me dire qu’elle voulait m’appeler ce soir. J’avais hâte de lui parler, mais après avoir vu mes résultats, mon moral était au plus bas et je n’avais plus du tout envie de discuter.
« Allô ? »
{Rikkun, ça fait un bail ! Comment tu vas ?}
« Comment ça, ça fait un bail ? On s’est appelés l’autre jour. »
{C’est pas « l’autre jour », Rikkun ! Ça fait une semaine entière ! Alors, comment ça va ?}
« Comme d’hab. »
{Rikkun, tu recommences à parler comme ça.}
Elle a commencé à glousser.
Ça faisait un moment que je ne l’avais pas vue, mais en entendant sa voix, j’ai eu l’impression qu’elle avait beaucoup grandi. Avant ça, j’avais reçu un e-mail avec des photos d’elle, et elle était devenue vraiment magnifique.
Je me demande si elle est populaire dans son lycée ? Bien sûr, je ne lui demanderais jamais, ce serait trop nul de ma part.
{Les vacances d’hiver arrivent, tu vas venir me voir, hein ?}
« Peut-être… Enfin, ça va être dur de venir l’année prochaine, alors je vais essayer de… »
{J’imagine, ouais… L’université que je veux intégrer est assez loin…}
Comme moi, elle allait poursuivre ses études à l’université. Mais contrairement à moi, ses notes étaient excellentes. Elle minimisait toujours en disant que je ne devais pas la surestimer parce que son lycée était à la campagne, mais d’après sa mère, elle avait un niveau suffisant pour choisir n’importe quelle université publique.
On vivait dans des mondes totalement différents.
{Au fait, l’examen d’entrée commence dans un mois. Tes révisions avancent ?}
« …Comme d’hab, j’imagine. Ça va. »
{Vraiment ? Je suis contente de l’entendre. Tu as l’air tellement abattu, j’ai cru qu’il s’était passé quelque chose…}
« Rien de spécial. J’ai trop bossé ces derniers temps et j’ai manqué de sommeil. Je prévois de dormir plus tôt ce soir. »
Je ne lui avais pas parlé de mes résultats, ni à ma mère d’ailleurs. Mais elle avait deviné que je n’allais pas bien, comme toujours avec elle.
Honnêtement, j’étais content qu’elle se soucie autant de moi.
Enfin, je devrais être content, mais…
« Et toi, Shi-chan ? Tout se passe bien ? »
{Bah, mes révisions se passent bien, mais mes parents m’ont dit de me détendre un peu, alors c’est ce que je fais. C’est pour ça que je veux m’amuser avec toi pendant les vacances ! …E-Et puis, il y a quelque chose dont je veux te parler.}
« Tu peux me le dire au téléphone, tu sais ? »
{Je sais, mais c’est mieux si on le fait en face à face. Je veux voir ton visage quand je t’en parlerai… Enfin, si ça ne te dérange pas…}
« Ça ne me dérange pas… »
Qu’est-ce que je pouvais répondre d’autre ? Refuser sans raison n’était pas une option.
En plus, je ne pouvais pas lui refuser quoi que ce soit, même si j’avais voulu. Je m’étais attaché à cette fille. À l’époque, elle venait toujours vers moi, me prenait la main et me demandait de la chouchouter. Chaque fois que je le faisais, elle m’offrait un sourire radieux, et je voulais revoir ce sourire.
{Héhé, merci, Rikkun. T’es trop gentil~}
« C-C’est juste ce qu’une personne normale ferait. Bref, je vais dormir, je raccroche ! »
{Eh~ Ça fait à peine dix minutes, parlons encore une heure~}
« Utilise ce temps pour réviser plutôt. Allez, je raccroche. »
{D’accord~ Mais quand on se verra, promets-moi qu’on discutera beaucoup, d’accord ?}
Après lui avoir fait la promesse, j’ai raccroché.
Ça ne me dérangeait pas de lui parler, et on passait généralement au moins une demi-heure à discuter de tout et de rien.
Mais entendre sa voix détendue m’agaçait pour une raison que j’ignorais.
« Laisse tomber, faut que je bosse… »
Elle ne disait rien, mais sa mère m’avait dit qu’elle avait eu que des « A » à son concours blanc. En d’autres termes, elle était assurée d’entrer dans l’université de son choix tant qu’elle gardait ce niveau.
A et D. Le fossé entre nous était trop grand.
Quel raté je faisais.
J’ai froissé les résultats de l’examen et je les ai jetés à la poubelle avant de me remettre à mon bureau.