Chapitre 10
La seule personne que Roan ait jamais aimée de toute sa vie.
C’était Selin, la sœur cadette de Glenn.
« Elle était venue chercher son corps lorsqu’il mourut de la main des gobelins. »
Une jeune fille de dix-sept ans.
La mort de son frère, de seulement un an son aîné, était une épreuve difficile à supporter.
« Je ne faisais que la consoler, car son visage en pleurs me semblait si pitoyable. »
Ils avaient commencé à s’aimer, tout naturellement.
« Avions-nous passé dix ans ensemble ? »
À la fin de la vingtaine, il envisageait même de l’épouser.
« Mais au bout du compte, nous nous sommes séparés. »
La raison en était Roan.
« Je ne pouvais pas quitter le champ de bataille. »
La fin de la vingtaine était l’âge de tous les sommets.
Il était encore trop jeune pour renoncer à son rêve de devenir un grand général.
De plus, Pierce, qui venait d’être nommé nouveau général de la troupe, lui avait demandé de l’accompagner au combat.
Il avait pensé que ce serait sa dernière chance.
« Malgré ses supplications, malgré ses mots disant que si je partais, ce serait la fin, je suis quand même parti. »
Il lui fallut exactement trois ans avant de revenir.
Et lorsqu’il revint, elle était déjà la femme d’un autre.
« Depuis ce jour, j’ai vécu comme un fou furieux. »
Il se battait comme un dément.
Et c’est ainsi que ce simple soldat, qui n’avait rien accompli en treize ans, devint chef d’escouade en seulement deux ans.
Mais bien sûr, c’était tout ce qu’il avait pu atteindre.
« Elle a pleuré la mort de son frère toute sa vie. »
Quel soulagement.
Glenn n’était pas mort.
Elle ne serait plus jamais triste.
« Mais si les choses se déroulent ainsi, serai-je seulement capable de la rencontrer… ? »
Un goût amer lui monta soudain à la bouche.
Il pensait avoir tout oublié, mais maintenant que le souvenir était revenu, il ne lui était pas facile de chasser ces pensées.
« Peut-être est-ce mieux ainsi. »
Même s’ils se retrouvaient et s’aimaient à nouveau, il finirait par l’abandonner encore une fois.
Car dans cette vie, il nourrissait des ambitions bien plus grandes que dans la précédente.
« Il semble que la bataille soit terminée. »
La voix de Glenn retentit.
Roan chassa ces pensées et observa le champ de bataille.
Quelques gobelins s’enfuyaient encore, mais le combat était bel et bien fini.
« Escouade, en rang ! Escouade, en rang ! »
Les adjudants hurlaient de toutes leurs forces.
La bataille à l’est était terminée, mais celle de l’ouest restait à conclure.
Les gobelins continuaient d’affluer de l’autre côté de la montagne.
« Eh bien, maintenant que leur chef est mort, ce côté-là s’effondrera aussi. »
La troupe de la Rose allait remporter la victoire sans la moindre difficulté.
Après un moment, la bataille prit fin sur une victoire écrasante de la troupe de la Rose, exactement comme Roan l’avait prédit.
Ce fut le temps de récupérer les corps et de soigner les blessés.
« Les nouveaux sont incroyables cette fois-ci ! »
« Ouais ! Vous vous appelez Roan et Pierce, c’est ça ? Vous avez assuré là-bas. »
La 13e escouade était en pleine effervescence.
Les exploits remarquables de Roan et Pierce étaient salués par une pluie de compliments.
D’un geste brusque, mais appréciateur, Pete, qui avait le don de reconnaître les hommes de valeur, donna une tape dans le dos de Roan.
Vlan !
« Espèce de salaud ! Tu m’as complètement bluffé ! Hahaha ! »
« Kugh. »
Roan grimaça et se courba.
« Ahem. J’y suis allé un peu fort ? »
Pete rit maladroitement en se grattant la joue.
Roan leva la main pour signifier que tout allait bien et hocha la tête.
Puis, Tane s’approcha de lui.
« Cette technique que tu as utilisée pour abattre le chef des gobelins… Tu l’as apprise au camp d’entraînement, toi aussi ? »
C’était une technique qu’il n’avait jamais vue auparavant.
À la question de Tane, les hommes de la 13e escouade, ainsi que ceux des 12e et 14e escouades voisines, tendirent l’oreille.
Roan secoua lentement la tête.
« Non. Par un heureux hasard, j’ai pu l’apprendre d’un soldat à la retraite. »
« Un soldat à la retraite ? Pour qu’un vétéran maîtrise un tel maniement de lance… On dit que le monde est vaste et qu’il regorge de guerriers aussi nombreux que les grains de sable. »
Tane le fixa intensément.
« Quoi qu’il en soit, tu as accompli de grands faits d’armes aujourd’hui et sauvé la vie de beaucoup d’entre nous, alors je laisserai passer cela pour cette fois, mais… »
« Laisse passer mes fesses, oui. »
Une voix froide s’immisça dans la conversation.
Tane et Roan tournèrent la tête vers l’auteur de ces mots.
« Adjudant Dosen. »
Tane inclina la tête.
Dosen déclara d’un ton glacial :
« Roan. »
« Oui. »
« Quitter son rang en plein milieu d’une bataille est une faute grave. »
Sa voix était glaciale.
En réalité, il était déjà de mauvaise humeur à cause de ce qui s’était passé avant la bataille.
« Un bleu ose ignorer les ordres d’un adjudant ? »
À cause de Roan, il avait passé pour un idiot devant Gale.
« Même avec la permission de Mason, abandonner son poste pendant la marche reste une faute grave. »
« Je vous présente mes excuses. »
Roan inclina la tête.
Il comprenait parfaitement pourquoi Dosen agissait ainsi.
« Son orgueil a été blessé. »
Dans ces moments-là, mieux valait faire profil bas.
S’il tentait de se justifier, cela ne ferait qu’irriter davantage son interlocuteur.
Dosen poursuivit :
« Le chef d’escouade Gale a laissé couler, mais c’est un comportement que moi, qui organise et commande les troupes, je ne peux tolérer. »
Les soldats de la 13e troupe, témoins de la scène, affichèrent des visages nerveux.
« En temps normal, tu aurais reçu cinquante coups de fouet, mais compte tenu du fait que tu as découvert les gobelins cachés dans la gorge et que tu as abattu le chef ennemi, je te retirerai cinq mois de solde et t’imposerai un mois d’entraînement supplémentaire. »
« Très bien. J’obéirai à vos ordres. »
Roan s’inclina.
Dosen le fixa un instant, puis remonta sur son cheval et retourna à sa place.
Pete regarda Dosen s’éloigner et demanda :
« Quel genre de bêtise as-tu faite à l’avant pour te faire punir au lieu d’être récompensé après avoir tué le chef ennemi ? »
Roan se contenta d’un sourire amer sans répondre.
Tane, observant son expression, intervint dans la conversation.
« Tu n’as pas entendu les paroles de l’adjudant Dosen ? Il a quitté son rang de son propre chef à deux reprises. »
À ces mots, Pete secoua la tête, incrédule.
« Non, mais quand même, je ne pense pas que ce soit une raison suffi… Attends, c’est aussi toi qui as découvert les gobelins cachés ? »
« Oui. »
Roan hocha lentement la tête.
Les soldats de la 13e escouade affichèrent à nouveau des visages stupéfaits.
« Tu es vraiment un phénomène. Un vrai phénomène. »
« Ouais. Sans lui, nous aurions tous été anéantis. »
« C’est notre sauveur ! »
L’atmosphère était bruyante.
Les soldats de la 13e escouade tentaient délibérément de remonter le moral de Roan, qui venait d’être sanctionné.
Cependant, Roan ne s’en souciait guère.
« De toute façon, je n’aurai pas beaucoup l’occasion de dépenser de l’argent. »
En réalité, amasser une fortune ne serait pas difficile s’il le décidait.
Il se souvenait de tous les événements majeurs qui allaient se produire au cours des vingt prochaines années.
Il y avait des cas où ils découvriraient des runes de mana, des mines de minerais, des filons précieux et des trésors perdus.
« Si j’en ai besoin plus tard, je devrai arriver sur les lieux avant tout le monde et me les approprier. »
Il n’avait pas besoin d’argent immédiatement.
La punition d’un mois d’entraînement supplémentaire était précisément ce que Roan aurait souhaité demander.
« Mon endurance, mes muscles, la peau de mes paumes et mes réflexes… tout cela est dans un état lamentable. »
Comme on disait, le niveau d’un débutant.
Il avait besoin d’entraînement.
Or, le temps d’entraînement individuel était très limité lors des déplacements de groupe.
Et dans cette situation, Dosen lui avait heureusement ordonné de suivre un entraînement supplémentaire.
« Il m’a donné du temps pour entraîner mon corps, ce n’est donc pas une punition, mais un cadeau. »
Un sourire apparut sur le visage de Roan.
Puis, les voix des adjudants se firent à nouveau entendre.
« Escouade, en rang ! Escouade, en rang ! »
Les soldats, qui se reposaient un peu partout, commencèrent à se lever et à se mettre en ligne.
Roan voulut lui aussi se placer à l’arrière de la 13e escouade, mais une voix familière résonna derrière lui.
« Roan. Tu dois aller occuper ton poste. »
L’auteur de la voix était Mason.
Roan ne bougea pas tout de suite et regarda Tane.
« Vas-y. »
Tane lui fit un signe de la main rapide.
Roan hocha la tête et se mit en marche.
En se tenant à l’avant, il vit les adjudants comme Gale et Dosen.
« Froid. »
Le regard de Dosen était toujours aussi glacial.
Une fois les soldats chargés du guidage rassemblés, la troupe de la Rose reprit sa marche.
Pas. Pas. Pas.
Le bruit des pas faisait trembler la terre.
Roan, Mason et les autres guides entrèrent les premiers dans la gorge d’Ale.
La gorge, autrefois couverte de forêts, n’était plus qu’une colline aride.
« Cet endroit était jonché de cadavres auparavant. »
Une scène misérable.
Cependant, il en allait autrement dans cette vie.
« Je viens de faire mon premier pas. »
Roan se mordit la lèvre inférieure.
« Ce qui vient ensuite est plus important encore. »
Les moments de choix allaient se succéder.
Et à chaque fois, il lui faudrait choisir la meilleure option, une option différente.
Mais la chance était de son côté : son premier choix n’avait pas été mauvais du tout.
Derrière Roan suivait la troupe de la Rose qui, à l’origine, aurait dû être anéantie.
< Première bataille > Fin
Traducteur : Subak