Chapitre 862
Pendant de longues secondes, le silence s’installa entre eux.
Alfred se tenait près de la porte, les yeux fixés sur Euphemia, qui soutenait son regard sans le moindre signe de gêne. Pourtant, une différence évidente les séparait.
Euphemia l’évaluait.
Alfred, lui, était simplement stupéfait.
Il avait déjà rencontré de nombreuses femmes magnifiques. En tant que Prince héritier, il avait assisté à suffisamment de cérémonies royales, de banquets de nobles et de réceptions diplomatiques pour savoir saluer une dame sans perdre contenance.
Mais Euphemia n’avait rien à voir avec elles.
Sa présence avait quelque chose d’inhabituel. Elle ne cherchait pas à attirer l’attention, et pourtant, dès qu’elle entrait dans une pièce, celle-ci semblait lui appartenir. Sa beauté frappait, certes, mais ce n’était pas tout. C’était le calme de son expression, la façon dont elle le regardait droit dans les yeux, et l’assurance de chacun de ses gestes.
Elle lui paraissait distante, difficile à cerner.
Et, pour une raison qui lui échappait, Alfred se retrouvait incapable de détourner le regard.
Euphemia fut la première à rompre le silence.
« Prince Alfred, dit-elle. Je crois que nous pouvons laisser de côté les titres pour cette discussion. Ce serait préférable. »
Alfred cligna des yeux et revint à lui.
« Oui, répondit-il aussitôt en hochant la tête. Bien sûr. »
Euphemia s’éloigna de la fenêtre et traversa la pièce jusqu’à l’un des canapés près de la cheminée. Le coin salon était élégant, mais confortable, avec ses coussins clairs, sa table basse en bois et ses fleurs fraîches disposées dans un vase d’argent. Elle s’assit.
Alfred la suivit et prit place sur le canapé d’en face.
Ils n’étaient pas là pour parler politique.
Ils étaient là pour décider s’ils pouvaient devenir mari et femme.
Pour savoir si Euphemia pourrait un jour s’asseoir à ses côtés sur le trône de Celesta.
Euphemia croisa ses longues jambes, ses yeux ambrés tirant sur le rouge toujours posés sur lui.
« Nous ne nous sommes jamais rencontrés, dit-elle, comme si elle confirmait un fait qu’elle connaissait déjà. »
« En effet, répondit Alfred. »
« Du moins, pas en personne. » Ses lèvres s’étirèrent en un sourire discret, presque amusé. « Je vous ai vu assez souvent dans les actualités. Votre visage s’affiche sur les écrans de tout le continent depuis que vous êtes devenu Prince héritier. »
Alfred prit un air embarrassé.
« C’est… un peu gênant à entendre. »
« Il n’y a pas de quoi, répliqua Euphemia. Vous êtes le Prince héritier. »
« C’est vrai, dit Alfred en hochant de nouveau la tête. »
Il ne comprenait pas pourquoi il se comportait aussi bizarrement.
D’ordinaire, la conversation lui venait naturellement. Il s’y était préparé toute sa vie. Mais, assis face à Euphemia et sous son regard calme, il avait soudain l’impression que toutes ses pensées s’étaient envolées.
Que devait-il lui demander ?
Comment était-il censé commencer ?
Devait-il l’interroger sur sa famille ? Ses centres d’intérêt ? Sa vie au sein de la Maison Reis Aquila ? Était-ce trop formel ? Trop distant ? Trop ennuyeux ?
Euphemia continua de l’observer, apparemment assez patiente pour le laisser se débattre en silence.
Enfin, Alfred décida qu’il ne servait à rien de faire semblant.
« Mon grand-père et ma mère m’ont demandé d’envisager votre candidature au titre de Reine de Celesta, dit-il d’un ton sincère, quoique légèrement hésitant. Mais vous, qu’en pensez-vous ? Pourquoi avez-vous accepté de me rencontrer ? Aviez-vous une raison de me considérer comme un mari potentiel ? »
La question l’intriguait sincèrement.
La réponse paraissait peut-être évidente. Il était le Prince héritier de Celesta et deviendrait un jour Roi. Pour bien des femmes nobles, cela suffisait à justifier cette rencontre.
Pourtant, cette pensée lui laissa une étrange sensation de déception dans la poitrine.
Il ne voulait pas croire qu’Euphemia soit venue dans le seul but de devenir Reine.
Euphemia s’adossa au canapé, comme si elle réfléchissait à la question.
« Hum, fit-elle en hochant la tête. Ma mère a insisté. »
Alfred attendit.
« Elle a dit que j’avais atteint l’âge où je devais me marier, poursuivit Euphemia. J’ai eu vingt ans cette année et, apparemment, je suis déjà dangereusement en retard. »
Alfred ne put s’empêcher de sourire légèrement.
« Les parents ont toujours tendance à exagérer, dit-il en secouant la tête. »
« C’est vrai, approuva Euphemia. Mais je ne voulais pas décevoir ma mère. Alors j’ai accepté de vous rencontrer. »
Son regard resta posé sur lui, clair et franc.
« Vous êtes le Prince héritier du Royaume de Celesta, pardon, du Nouvel Empire de Celesta. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de candidats qui puissent vous surpasser. »
« Sans doute, répondit Alfred. »
Il s’attendait à ce que ses paroles sonnent arrogantes. Pourtant, ce ne fut pas le cas.
Euphemia les avait prononcées sans orgueil ni fausse modestie. Elle se contentait d’être honnête. Alfred ne pouvait nier que, du point de vue d’un mariage politique, il était effectivement l’un des partis les plus intéressants au monde.
Pourtant, l’expression d’Euphemia changea légèrement.
« Mais les titres et le statut ne me suffisent pas, ajouta-t-elle. »
Alfred haussa un sourcil.
Euphemia posa soigneusement les mains sur le genou de sa jambe croisée.
« Alfred, dit-elle en l’appelant par son prénom sans hésiter, qu’attendez-vous de la femme qui deviendra votre Reine ? »
Il marqua une pause.
La question était simple, mais il n’y avait jamais vraiment réfléchi en ces termes.
Qu’attendait-il d’une Reine ?
Ses pensées se tournèrent aussitôt vers Milleia.
Son sourire éclatant. Ses doux cheveux roses. La chaleur de sa voix quand elle lui parlait. La légèreté qu’elle lui apportait, comme si la pression liée à son rôle de Prince héritier s’évanouissait un instant dès qu’elle était près de lui.
« Oh, commença-t-il en réfléchissant à voix haute. Quelqu’un de gentil. Quelqu’un de bon. Une femme qui aide les autres et me soutient. Et… quelqu’un dont la présence me rend heureux quand je la vois. »
À peine eut-il fini de parler qu’il comprit exactement qui il venait de décrire.
Milleia.
Euphemia, en revanche, parut véritablement surprise.
« C’est ce que vous attendez ? demanda-t-elle. »
« Oui, répondit Alfred avec un léger sourire. Je ne crois pas demander grand-chose. »
« C’est précisément là le problème, dit Euphemia. »
Le sourire d’Alfred s’effaça.
« Hum ? »
Euphemia soupira ostensiblement et, pour la première fois depuis son entrée dans la pièce, laissa paraître une nette déception.
« Je vous ai demandé ce que vous attendiez de la Reine qui gouvernera un empire à vos côtés, dit-elle. Pas ce que vous attendez d’une maîtresse, d’une amante ou d’une concubine. »
Alfred la fixa.
« Quoi ? »
« Ne me regardez pas comme ça, poursuivit Euphemia en riant. La bonté a de la valeur. Le soutien aussi. Vouloir rendre son mari heureux, c’est important. Mais aucune de ces qualités, à elle seule, ne suffit à faire de quelqu’un une Reine. »
Ses yeux ambrés tirant sur le rouge se plissèrent légèrement.
« Une Reine doit comprendre le peuple qu’elle gouverne. Elle doit savoir tenir tête aux nobles qui tenteront de la manipuler, aux souverains étrangers qui la mettront à l’épreuve, aux nobles qui dissimuleront la vérité derrière des paroles courtoises, et aux ennemis qui souriront tout en préparant la destruction de tout ce qui l’entoure. »
Elle soupira.
« Elle doit être capable de prendre des décisions difficiles. Savoir quand faire preuve de clémence et quand s’en abstenir. Elle doit soutenir le Roi, oui, mais aussi pouvoir le contredire lorsqu’il a tort. Elle doit pouvoir protéger le trône, le royaume et le peuple quand lui en est incapable. »
Alfred ne répondit rien.
Euphemia se pencha légèrement en avant et murmura :
« Alors pardonnez-moi si je trouve votre réponse insuffisante. »
Il tentait encore d’assimiler ses paroles quand Euphemia ajouta d’un ton presque désinvolte :
« J’espère que la femme que vous avez décrite n’est pas cette Fille de Raphiel. »
Les yeux d’Alfred s’écarquillèrent.
« Celle qui fait l’objet de rumeurs aussi scandaleuses et honteuses, poursuivit-elle. »
La pièce retomba dans le silence.
Mais cette fois, le silence n’avait plus rien de gênant.
Il était tendu.
« Quelles rumeurs ? demanda Alfred, bien qu’une expression nouvelle eût déjà paru sur son visage. »
Euphemia ne détourna pas les yeux.
« Beaucoup, répondit-elle. Et aucune n’est flatteuse. »
Le regard d’Alfred se fit plus perçant.
« Si vous saviez déjà pour Milleia, pourquoi êtes-vous venue ? demanda-t-il. Pourquoi avoir accepté de me rencontrer ? »
« Je ne crois pas tout ce que les gens racontent, répondit Euphemia. Les rumeurs sont souvent exagérées, déformées ou inventées par des gens qui n’ont rien de mieux à faire de leur vie. Je suis venue pour constater la vérité de mes propres yeux. »
Ses yeux le parcoururent lentement, presque avec froideur, comme si elle tirait une conclusion après l’avoir soigneusement observé.
« Mais il semble que les rumeurs étaient fondées. »
Le visage d’Alfred s’assombrit.
« Le Prince héritier de Celesta, poursuivit Euphemia, est entièrement à la merci d’une roturière. Je ne pensais pas que ce fût vraiment possible, jusqu’à ce que je vous voie de mes propres yeux. »
« Ça suffit. »
Alfred se leva du canapé.
Sa voix était maîtrisée, mais de justesse. La colère s’y était désormais glissée, bouillonnant sous son calme apparent. Il ne voulait pas perdre son sang-froid devant elle, surtout lors de leur première rencontre, mais ses paroles avaient touché un point sensible.
Euphemia leva simplement les yeux vers lui.
Son visage demeura calme.
« Ai-je dit quelque chose de faux ? demanda-t-elle. Ou me suis-je contentée de dire la vérité ? »
Alfred laissa échapper un bref souffle dépourvu d’humour.
« Vous parlez ainsi à tout le monde ? demanda-t-il. Vous regardez toujours de haut ceux que vous jugez inférieurs à vous ? »
L’expression d’Euphemia se refroidit.
« J’ai simplement des exigences élevées, dit-elle. Et vous n’y répondez pas. Même pas de loin. »
Ses paroles tombèrent sans la moindre hésitation.
« Je ne veux pas devenir Reine pour passer ma vie à regarder le Roi flirter ouvertement avec une autre femme, tandis qu’on s’attend à ce que je reste assise à ses côtés, que je sourie à la cour et que je gouverne l’empire comme si je devais accepter pareille humiliation. »
« Vous ne deviendrez pas Reine, dit Alfred avec un ricanement amer. Vous pouvez oublier ça. »
Pour la première fois, Euphemia sourit.
Mais son sourire n’avait rien de chaleureux.
Elle se renversa légèrement contre le dossier et leva les yeux vers lui, une vague moue moqueuse aux lèvres.
« Alors soyez le petit serviteur docile de cette femme, Prince Alfred, dit-elle. Je ne deviendrai peut-être jamais Reine, mais au moins, je ne serai la catin de personne, pas même pour une couronne. »
Alfred la fixa.
L’insulte le frappa si soudainement que, pendant une seconde, il fut incapable de répondre.
« Qu’est-ce que vous venez de dire ? »
« La vérité, répondit Euphemia. Pardonnez-moi d’être aussi directe. »
Puis elle se leva.
Elle bougea avec la même élégance qu’auparavant, lissant la jupe de sa robe ivoire comme si leur conversation n’avait été qu’un léger contretemps. Son visage ne laissait paraître ni colère, ni gêne, ni regret.
Seulement de la déception.
Alfred crispa les mains le long de son corps.
« Avec une attitude pareille, dit-il, les mots lui échappant avant qu’il puisse les retenir, vous ne trouverez jamais personne. Vous ne ferez que continuer à décevoir votre mère. »
Euphemia s’immobilisa.
Lentement, elle tourna la tête vers lui.
Un sourcil argenté se leva.
« Vous décevez tout un royaume, Prince Alfred, répliqua-t-elle. Vous devriez peut-être vous en préoccuper avant de parler de ma mère. »
La froideur de sa réponse le réduisit au silence.
« Vous pouvez garder cette femme comme concubine, si vous le souhaitez, poursuivit Euphemia, d’un ton posé mais impitoyable. Vous pouvez l’aimer, la protéger et lui accorder la place que vous voulez dans votre vie. Mais un trône n’est pas un jouet. C’est l’avenir de votre royaume. La femme qui se tiendra à vos côtés comme Reine doit être davantage que quelqu’un qui vous rend heureux. »
Elle rit doucement.
« Ne soyez pas si puéril, je vous prie. »
Alfred la fusilla du regard.
« Qu’est-ce que vous pouvez bien savoir des responsabilités ? demanda-t-il. Qu’est-ce que vous savez d’un trône ? »
Euphemia lui adressa un léger sourire.
« Assez pour vous agacer, apparemment, Prince Alfred. »
Elle se dirigea vers la porte et passa devant lui sans attendre de réponse.
« Quoi qu’il en soit, ajouta-t-elle, cette rencontre a été une perte de temps pour nous deux. »
Puis elle ouvrit la porte.
Euphemia sortit dans le couloir et referma la porte derrière elle.
Euphemia s’immobilisa un instant dans le couloir.
Elle expira lentement et secoua la tête.
« Quel homme pitoyable, marmonna-t-elle, sans plus cacher sa déception. »
« J’imagine que ça ne s’est pas très bien passé. »
Euphemia se retourna au son de cette voix.
Un beau jeune homme se tenait à quelque distance dans le couloir, légèrement adossé au mur. Il était plus jeune qu’elle, de quelques années peut-être. Ses cheveux blancs retombaient doucement autour de son visage, tandis que ses yeux vert émeraude l’observaient avec une curiosité manifeste.
Il lui était familier.
Il ne ressemblait pas exactement à Alfred, mais suffisamment pour que la ressemblance saute aux yeux dès qu’on la remarquait.
« Je suppose que… commença Euphemia. »
Le jeune homme sourit et posa une main sur sa poitrine.
« Lucius Dorian Celesta, se présenta-t-il. Deuxième Prince de Celesta. »
« Hum. » Euphemia le dévisagea un bref instant. « Prince Lucius. »
« On dirait que la conversation ne s’est pas très bien passée, dit Lucius. »
« C’est une façon juste de le décrire, répondit Euphemia. » Elle se mit à passer devant lui, manifestement décidée à partir.
Mais Lucius reprit la parole.
« Je trouve assez cruel de rejeter mon frère sous prétexte qu’il aime une autre femme. »
Euphemia s’arrêta.
Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
« Je l’ai rejeté, dit-elle. Et toute femme qui se respecte refuserait de n’être qu’une femme parmi plusieurs. »
Lucius l’observa attentivement.
« Mais ce n’était pas la raison principale, ajouta Euphemia. »
Un léger sourire apparut sur ses lèvres, sans atteindre ses yeux.
« Je l’ai rejeté dès qu’il est entré dans cette pièce. »
L’expression de Lucius changea, trahissant sa surprise.
« Et pourquoi donc ? »
Le sourire d’Euphemia s’effaça.
« Je n’envisagerais jamais de devenir la Reine d’un homme plus faible que moi. »
Avant que Lucius puisse répondre, Euphemia se détourna et poursuivit son chemin dans le couloir. Le tissu translucide de ses manches bougeait doucement à chacun de ses pas, tandis que le bruit léger de ses talons sur le marbre s’évanouissait peu à peu au loin.
Lucius resta sur place à la regarder s’éloigner.
Puis il soupira.
« Tu les as vraiment espionnés ? »
Une voix féminine s’éleva derrière lui.
Lucius se retourna.
Une jeune femme se tenait près du coin du couloir, les bras nonchalamment croisés. Elle le regardait avec une incrédulité amusée. Elle était d’une beauté exceptionnelle, au point de pouvoir rivaliser avec Euphemia, mais sa présence était plus chaleureuse et moins austère.
Ses cheveux blond platine étaient soigneusement attachés derrière sa tête et brillaient presque de blancheur sous le soleil. Comme Lucius, elle avait les yeux d’un vert émeraude éclatant.
C’était sa sœur jumelle.
Sylvia Kiara Celesta, la Deuxième Princesse du Nouvel Empire de Celesta.
« Je m’inquiétais, dit Lucius. »
Sylvia haussa un sourcil délicat.
« Tu craignais que notre cher frère gâche cette rencontre ? »
Lucius secoua la tête.
« Non, répondit-il. Je craignais qu’il ne la gâche pas. »
Sylvia prit un air perplexe.
« Quoi ? »
« Tu l’as entendue, dit Lucius en jetant un regard dans la direction où Euphemia était partie. Ce n’est pas le genre de femme qui convient à Alfred. »
Sylvia y réfléchit un instant.
« Je l’ai trouvée honnête, dit-elle. Elle a le droit de vouloir un mari qui lui soit fidèle. Et elle a le droit de vouloir quelqu’un d’assez fort pour se tenir à ses côtés. »
« C’est vrai, admit Lucius. Mais peu d’hommes resteront fidèles à une femme qui aborde le mariage avec autant de conditions, de règles et d’exigences. »
Sylvia lui lança un regard légèrement agacé.
« Ce n’est pas forcément vrai. »
Lucius tourna les yeux vers elle, l’air taquin.
« J’espère que tu n’as pas les mêmes exigences, ma sœur. »
Sylvia plissa les yeux.
« Peut-être que si. »
Le sourire de Lucius s’affaiblit légèrement.
« Dans ce cas, tu es dans une situation délicate, dit Lucius, un sourire narquois aux lèvres. Puisqu’on risque de te marier à l’Apôtre de Lumen. »
Sylvia plissa aussitôt les yeux.
Lucius poursuivit sans pitié :
« Félicitations, ma sœur. Tu pourrais devenir sa soixante-dixième épouse. Ou je ne sais plus combien. J’ai arrêté de compter. »
Le visage de Sylvia s’assombrit.
Elle croisa fermement les bras sur sa poitrine, visiblement offensée.
« Tu ne devrais pas plutôt soutenir ta propre sœur ? demanda-t-elle. »
Lucius rit doucement.
« Désolé, Syl, dit-il sans avoir l’air particulièrement désolé. Mais ne t’inquiète pas. Je doute que Mère le permette un jour. »
Cette simple idée suffit à gâcher l’humeur de Sylvia.
Qu’une princesse royale de Celesta devienne la soixante-huitième, voire la soixante-dixième épouse d’un homme serait considéré comme une humiliation. Ce ne serait pas un mariage qui rehausserait le prestige de la famille royale de Celesta. Ce serait le signe qu’une de ses princesses avait été envoyée au loin pour n’être qu’un nom de plus dans une liste interminable d’épouses.
Et Jayden, malgré son titre d’Apôtre de Lumen, était toujours un roturier de naissance.
Son influence, sa force et son statut divin lui conféraient une position qu’on ne pouvait prendre à la légère. Rares étaient ceux qui pouvaient insulter ouvertement l’Apôtre sans en subir les conséquences. Mais, aux yeux de la Reine Edith, cela n’effaçait pas le fait qu’il avait constitué autour de lui un harem immense.
Les choses auraient peut-être été différentes s’il n’avait eu que quelques épouses. Une union politique avec un personnage puissant n’avait rien d’inédit. Mais Jayden avait accumulé les femmes les unes après les autres, sans sembler connaître de limites. Sa réputation était devenue impossible à ignorer.
La Reine Edith ne donnerait jamais de son plein gré sa plus jeune fille à un homme qui collectionnait les épouses comme des trophées.
Du moins, Sylvia espérait qu’elle ne le ferait pas.
« Je l’espère, marmonna Sylvia. »
L’air taquin de Lucius s’adoucit un peu.
« Tu le détestes à ce point ? demanda-t-il. »
« Non, répondit Sylvia après un bref silence. Je ne le déteste pas. »
Elle regarda au bout du couloir, les sourcils froncés.
« Je ne l’aime tout simplement pas. Chaque fois qu’il me parle, il agit comme si j’avais déjà accepté de devenir sa femme. Il n’est pas déplaisant en soi, mais il peut être tellement stupide, parfois. »
Lucius laissa échapper un petit rire.
« Et il continue de draguer Aura, ajouta Sylvia, encore plus perplexe. Il ne sait pas qu’elle est fiancée ? »
« Qui sait ce qui se passe dans sa tête ? répondit Lucius en secouant la tête. Il le sait peut-être et s’en moque tout simplement. »
Sylvia poussa un profond soupir.
Lucius se tourna de nouveau vers elle et prit un ton plus sérieux.
« Mais, ma sœur, tu devrais trouver quelqu’un avant que Grand-Père ne choisisse pour toi. »
Sylvia reporta les yeux sur lui.
« L’ouverture de l’Académie Sainte et toutes les festivités organisées à Edenis Raphiel ont attiré des nobles, des héritiers, des membres de familles royales et des familles puissantes venus de partout, poursuivit Lucius. Grand-Père profitera de l’occasion pour te trouver un mari. S’il ne choisit pas Jayden, il pourrait en choisir un autre parmi les gens d’Edenis Raphiel. »
« Et toi, mon frère ? demanda Sylvia, plus sèchement que tout à l’heure. »
Le sourire de Lucius s’effaça.
« Je… »
L’espace d’un instant, son expression s’assombrit. Il baissa légèrement les yeux et perdit son assurance espiègle habituelle.
Il y avait une femme dans sa vie, une femme qu’il avait perdue. Elle hantait ses rêves, surtout lorsqu’il repensait à ses derniers instants à ses côtés. Il doutait de pouvoir jamais tourner la page. Il lui restait une lueur d’espoir. Après tout, s’il avait atterri ici, elle avait pu en faire autant, tout comme sa sœur et ses amis. Mais cela ressemblait à un rêve.
Avant que Sylvia puisse insister, la porte derrière eux s’ouvrit.
Alfred sortit de la pièce.
À peine apparut-il que son humeur s’avéra manifestement intacte après sa conversation avec Euphemia. Son visage était tendu, son regard plus froid que d’habitude, et son manteau bleu royal était légèrement froissé, comme s’il l’avait rajusté machinalement à plusieurs reprises au cours de leur dispute.
Il regarda tour à tour Lucius et Sylvia.
« Que faites-vous tous les deux ici ? demanda-t-il. »
Aucun des deux ne répondit tout de suite.
Sylvia s’avança la première.
« Grand Frère, dit-elle, Mère sera très contrariée quand elle apprendra ce qui s’est passé. »
Alfred ricana.
« Cette femme est bien trop arrogante, répliqua-t-il. Elle n’est pas digne d’être Reine. »
« Peut-être, dit Lucius, mais elle n’avait pas tort sur tout, mon frère. »
Alfred se tourna vers lui.
Son regard se durcit.
« Tu écoutais ? demanda-t-il. Et maintenant, tu prends sa défense ? »
« Je ne la défends pas, répliqua aussitôt Lucius en levant légèrement les deux mains. Je suis toujours de ton côté. »
Il marqua une pause, puis ajouta d’un air plus incisif :
« C’est d’ailleurs pour ça que je me demande encore comment, par tous les enfers d’Eden, tu as pu échouer à ce point avec Layla. »
Les paroles frappèrent Alfred plus fort que Lucius ne l’avait prévu.
Son expression changea.
Il détourna le regard.
« J’aime Milleia, dit-il à voix basse. »
Lucius soupira.
« L’un n’empêche pas l’autre, répliqua-t-il. Tu aurais pu épouser Layla comme Reine et prendre Milleia pour seconde épouse. Tu aurais pu les avoir toutes les deux. Maintenant, tu n’as ni l’une ni l’autre. »
« Je te l’ai dit, s’emporta Alfred. J’aime Milleia. »
Lucius le fixa.
« Ça veut dire que tu n’as jamais aimé Layla ? »
Alfred ne répondit pas.
Sylvia croisa de nouveau les bras et regarda son frère aîné avec un mélange de déception et de frustration.
« Non, dit-elle. Je ne le crois pas. »
Alfred tourna les yeux vers elle.
« Tu aimais Layla, poursuivit Sylvia. Peut-être que tu ne le comprenais pas à l’époque. Peut-être que la présence de Milleia t’a fait croire que ce que tu ressentais pour Layla comptait moins. Mais tu as perdu quelqu’un de précieux, Grand Frère. »
Elle marqua une pause, puis secoua la tête.
« Tu as vraiment tout gâché avec Layla. »
Alfred resta silencieux.
Pendant des années, il s’était répété qu’il n’aimait pas vraiment Layla.
À l’époque, tout lui avait semblé simple. Il aimait Milleia. Milleia faisait battre son cœur plus vite. Elle lui donnait le sentiment d’être aimé et compris. Comparés à cela, ses sentiments pour Layla lui avaient paru incertains, plus discrets, plus faciles à ignorer.
Mais tout avait changé lorsqu’il l’avait perdue.
Lorsque Layla avait choisi un autre homme.
Ce n’est qu’alors qu’Alfred avait commencé à comprendre le vide laissé par son absence. Les petits moments qu’il avait négligés, le réconfort de sa présence, la loyauté qu’elle lui avait témoignée sans rien demander en retour… Il n’en avait reconnu la valeur qu’une fois ces choses perdues.
Layla lui avait été chère.
Peut-être plus qu’il ne s’était jamais autorisé à l’admettre.
Mais Milleia avait occupé une telle place dans son cœur qu’elle l’avait rendu aveugle à tout le reste.
Désormais, Layla était partie.
Et rien de ce qu’il ferait ne pourrait changer cela.
« Ça n’a plus d’importance, finit par dire Alfred. »
Son regard se durcit tandis qu’il fixait droit devant lui.
« Si Milleia ne peut pas devenir ma Reine, alors quelqu’un d’autre le fera. Mais je ne renoncerai pas à Milleia. Surtout pas au profit de ce salaud de Jayden, qui collectionne les femmes comme des trophées à exhiber. »
« Tu deviens obsessionnel, Alfred. »
Une voix féminine sévère retentit soudain dans le couloir.
Les trois frères et sœurs se retournèrent.
À l’autre bout du couloir se tenait la dernière membre de leur fratrie.
La sœur jumelle d’Alfred.
La sœur aînée de Lucius et de Sylvia.
La Première Princesse du Nouvel Empire de Celesta.
Aurora Avia Celesta.