Chapitre 509
Le nom complet de l’Académie de l’Oracle était l’Académie de Technique Divine du Royaume de l’Oracle.
Les académies étaient rares au Pays de la Lumière et dans les royaumes du peuple ailé. Aucune famille ni aucun quartier ne pouvait se permettre d’en gérer une.
Même les nobles des royaumes ailés engageaient généralement des précepteurs privés.
La maison royale et le temple avaient fondé ensemble l’Académie de Technique Divine du Royaume de l’Oracle. À l’origine, elle formait des serviteurs divins pour le Temple radieux et n’admettait aucune personne du commun. Ses fondateurs étaient des utilisateurs de capacités qui avaient échoué à la sélection pour devenir messagers célestes.
Plus tard, l’un des rois du Royaume de l’Oracle eut besoin de gens talentueux et de fonctionnaires pour l’aider à percevoir les impôts. L’académie de Technique Divine se mit alors à enseigner aussi la littérature, le droit, l’histoire et d’autres matières, attirant un bon nombre d’enfants de nobles.
L’école de Technique Divine resta entièrement séparée de celles qui enseignaient les matières ordinaires. L’académie se composait de trois immenses tours rondes, de hauteurs différentes, assemblées les unes aux autres ; la plus haute était réservée aux connaissances en Technique Divine et à la formation des serviteurs divins.
Flap, flap !
Fouuu, fouuu !
Le ciel résonna du battement dense des ailes tandis que les membres du peuple ailé descendaient les uns après les autres des hauteurs.
Bientôt, une cloche sonna et le brouhaha des voix s’éteignit peu à peu.
Les voix des professeurs s’élevaient des salles de classe de l’académie tandis qu’ils dispensaient leurs leçons.
« Rul, l’auteur de la Chronique du peuple ailé, divise notre histoire en cinq périodes : l’Âge de la Désolation, l’Âge de la Catastrophe de l’Abysse, l’Âge de la Grande Migration, l’Âge des Pionniers et notre Âge des Royaumes actuel. »
« Le peuple ailé n’a laissé aucun écrit datant de l’Âge de la Désolation. Une grande partie de ce que nous savons nous a été transmise oralement… »
« Les événements qui ont marqué l’Âge de la Catastrophe de l’Abysse furent l’arrivée des Hommes-serpents, la chute de l’Abysse et la guerre de l’Abysse. Le Roi des Messagers célestes affronta la plus maléfique de toutes les créatures dans une grande bataille, permettant à Yafuan, le héros des Hommes-serpents, de sceller enfin l’Abysse. »
« Quant à notre époque actuelle… »
Par la fenêtre, on apercevait des élèves dont l’âge allait de presque adultes à huit ou neuf ans.
À cet instant, une petite silhouette apparut dans l’entrebâillement de la porte et jeta un œil à l’intérieur.
La petite Matafus n’était pas encore en âge d’aller à l’école. Cachée dehors, elle regardait son père enseigner et l’écoutait raconter l’histoire du peuple ailé, les yeux pleins d’envie.
Ces récits héroïques et ces mythes anciens lui faisaient trouver le monde merveilleux.
Quand la leçon prit fin, son père sortit.
« Matafus, attends-moi ici un instant. Je dois aller chercher quelque chose. »
La petite Matafus hocha la tête et attendit sagement dehors.
Les élèves sortirent de la salle de classe et suivirent le couloir vers le haut, se préparant à s’envoler depuis la haute plateforme.
Parmi eux se trouvaient plusieurs enfants à peine plus âgés que la petite Matafus, qui reconnurent la fille du professeur.
« Hé, c’est cette fille de Matale ! »
« La débile qui ne sait pas voler. »
« Vite, regardez ses ailes ! »
« Elles sont minuscules ! »
Les professeurs sévères suscitaient invariablement le ressentiment de leurs élèves, même si peu d’enfants auraient osé le leur exprimer en face.
La petite Matafus se plaqua contre le mur et rentra les épaules et les ailes, comme si elle pouvait ainsi cacher qu’elles étaient bien plus petites que la normale.
« Regardez, elle va pleurer ! »
« Elles sont hideuses, ses ailes. »
« Elle doit être malade. Éloignez-vous d’elle, sinon on va l’attraper aussi ! »
Se souvenant des paroles de son arrière-grand-père, la petite Matafus releva brusquement la tête et leur lança un regard noir.
Elle voulut répondre, mais la peur l’empêcha de prononcer le moindre mot.
Elle ne put que se répéter ces mots dans son cœur.
« Je n’ai pas peur ! »
« Je dois être courageuse ! »
En vérité, la petite Matafus était terrifiée. Elle n’était vraiment pas très courageuse.
Parfois, tout le monde voit la peur qui se cache derrière une expression farouche.
La bravade de la petite Matafus n’effraya pas ses tourmenteurs. Au contraire, ils eurent l’air encore plus ravis.
« Ne dites pas n’importe quoi. On ne s’en prend pas à la famille Matale. C’était autrefois une famille de messagers célestes. » Un enfant plus âgé, qui sortait de la salle de classe, intervint pour avertir ceux qui s’en prenaient à la petite Matafus. Les enfants plus âgés étaient plus pragmatiques et comprenaient mieux les intérêts en jeu.
« Qu’est-ce qu’on risque ? On est au Royaume de l’Oracle. La Principauté de Matale n’est qu’une petite principauté perdue dans les terres sauvages, et elle ne fait même pas partie de la branche principale de la famille Matale. » La branche de Matafus n’était pas celle du duc actuel. Elle avait décliné depuis longtemps et n’était plus qu’une branche secondaire sans importance.
Malgré tout, les enfants n’ajoutèrent rien. Ils tirèrent la langue à Matafus, puis s’en allèrent.
La petite Matafus resta figée sur place, le cœur brisé.
Un moment plus tard, son père arriva.
Sans un mot, elle le suivit de près et se cacha derrière lui.
Elle semblait craindre qu’on la voie, qu’on remarque ses ailes minuscules.
Lorsqu’ils atteignirent le sommet de la tour ronde, son père la prit dans ses bras.
Un peu plus loin, ses tourmenteurs se tenaient là, à la montrer du doigt.
Hahahaha !
Dans les bras de son père, elle crut entendre de nouveau les rires des enfants plus âgés.
La plupart des enfants de son âge savaient au moins voler sur de courtes distances. Monter ou descendre de quelques dizaines de mètres ne leur posait aucune difficulté, et les plus forts pouvaient déjà s’élever de plusieurs centaines de mètres d’un seul élan.
Dans les bâtiments du peuple ailé, de nombreux endroits n’étaient pas équipés d’escaliers. Incapable de redescendre seule, la petite Matafus devait être portée par ses parents chaque fois qu’elle s’y rendait.
Sans ses parents, elle aurait du mal à survivre dans une cité du peuple ailé. Tel était le sort de toute personne ailée incapable de voler.
Autrefois, tout là-haut dans le ciel, les bras de son père lui avaient paru chauds et rassurants.
Mais à présent, ils lui faisaient honte.
Elle murmura : « Je veux voler toute seule. »
Son père ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit. À la fin, il ne put que soupirer.
Elle ne prononça pas un mot après leur retour à la maison.
Tard dans la nuit, elle monta en silence sur le toit de la maison familiale et s’y tint debout.
Les yeux rivés sur les pavés de la rue, elle prit plusieurs profondes inspirations.
Huff !
Huff !
Sa petite poitrine se soulevait et retombait, et elle avait l’air nerveuse.
Puis elle sauta. Ses deux petites ailes battirent de toutes leurs forces tandis qu’elle tentait de voler comme les autres enfants de son âge.
Ses ailes minuscules ne parvinrent pas à la soulever. Au lieu de cela, elle s’écrasa violemment au sol.
Une douleur aiguë lui traversa la main. L’arrière de sa tête heurta le sol et elle en eut le vertige.
« Matafus, ma fille ! »
Un instant plus tard, ses parents se précipitèrent dehors et la recueillirent dans leurs bras.
Ils emmenèrent Matafus à la Forteresse médicale, tous deux morts d’inquiétude.
À l’intérieur de la Forteresse médicale, un médecin banda les blessures à la tête et à la main de la petite Matafus.
Enveloppée aussi étroitement, elle avait l’air à la fois adorable et un peu drôle.
La petite Matafus demanda doucement au médecin : « Vous pouvez me guérir ? »
Le médecin répondit sans hésiter : « Bien sûr. Ta main sera guérie en un rien de temps. Ne t’inquiète pas, ce n’est rien. »
La petite Matafus baissa la tête.
« Ce n’est pas ce que je voulais dire. »
Sa voix se fit plus faible.
« Je voulais parler… de mes ailes. »
Le médecin ouvrit la bouche, semblant chercher ses mots, mais finit par ne pas savoir quoi répondre.
« Quand tu seras un peu plus grande, tes ailes pousseront peut-être comme il faut. »
La déception submergea la petite Matafus. Malgré son jeune âge, elle comprit que le médecin essayait seulement de la réconforter.
La petite Matafus sortit de la pièce et s’assit sur une chaise à côté de sa mère, dans le couloir.
Les larmes ruisselèrent sur son visage. Elle voulut lever la main pour les essuyer, mais celle qui était blessée était bandée.
Elle aurait voulu sangloter à grands cris, mais la peur des regards et des moqueries ne lui arracha que de petits sanglots étouffés.
Sa mère la serra contre elle et lui caressa les cheveux.
À cause de ses blessures, la petite Matafus dut rester quelque temps à la Forteresse médicale. On lui appliqua de la pommade encore et encore, jusqu’à ce que les plaies de sa main et de sa tête soient complètement guéries.
Elle resta auprès de plusieurs autres enfants malades, tandis que ses parents venaient chacun leur tour s’occuper d’elle tous les jours.
La nuit, ils se réunissaient en secret et chuchotaient à la lumière de la lune.
« De quoi souffres-tu ? Ça fait longtemps que tu es ici ? » demanda un petit garçon aux cheveux courts au garçon rondouillard assis à côté de lui. Son propre visage était pâle, son corps n’était guère qu’un sac d’os et ses yeux étaient profondément enfoncés dans leurs orbites.
« Ils disent que j’ai des vers dans le ventre. Ils me font manger des trucs bizarres tous les jours. Je suis arrivé avant-hier seulement, mais je dois revenir plusieurs fois par mois parce que j’ai tellement mal au ventre. » La corpulence du garçon était manifestement malsaine et son ventre avait enflé jusqu’à devenir effrayant.
Le garçon rondouillard demanda au garçon aux cheveux courts : « Et toi, de quoi souffres-tu ? »
Le garçon aux cheveux courts répondit : « Ils disent qu’il y a du poison dans mon sang. Tous les quelques jours, ils m’en retirent un peu. Ils disent que c’est le seul moyen de me maintenir en vie. Ça fait déjà un mois que je suis ici. »
Parmi leurs compagnons se trouvaient un petit garçon chauve et une fillette aux deux couettes tressées, vêtue d’habits beaucoup trop grands.
Le garçon chauve ôta sa capuche, révélant une immense éruption squameuse qui s’étendait sur son crâne et son cou. Le spectacle était épouvantable.
« Aah ! »
« C’est terrifiant ! »
Après avoir effrayé tout le monde, le garçon chauve prit un air parfaitement satisfait.
« Ça fait peur, hein ! »
« Ça fait six mois que je suis ici. Les médecins incapables de cet endroit n’ont aucune idée de la façon de soigner ma maladie. Ils ne peuvent pas me guérir du tout. »
Le garçon chauve parlait de sa maladie comme s’il s’agissait d’une médaille d’honneur.
À côté de lui, la fillette aux couettes souleva ses vêtements amples.
« Regardez la mienne. Elle est bien plus effrayante que la tienne. »
La peau du ventre de la fillette était en décomposition, couverte de plaies et de taches noires qui dégageaient une odeur infecte.
On comprenait maintenant pourquoi elle portait des vêtements si larges. Elle avait peur que quoi que ce soit touche ses blessures.
En entendant les enfants rivaliser à propos de leurs maladies, la petite Matafus fut morte de peur.
La Forteresse médicale était vraiment un endroit terrible. Plus que tout, elle voulait rentrer chez elle.
Le pire, c’étaient les traitements effrayants des médecins. À mesure que les enfants les décrivaient, la petite Matafus devint blanche comme neige.
Les docteurs sorciers d’une Forteresse médicale ne savaient guère soigner autre chose que les blessures externes. Ils n’avaient presque rien à proposer contre les atteintes aux organes internes ou les maladies étranges, et leurs traitements extravagants donnaient froid dans le dos.
Malgré tout, la petite Matafus se dit soudain que les autres enfants étaient très courageux. Ils affrontaient de telles horreurs avec bien plus de bravoure qu’elle n’en avait.
À cet instant, tous les autres enfants se tournèrent vers la petite Matafus.
« Et toi ? »
Le garçon chauve pointa directement la petite Matafus du doigt.
« Regardez-la. Elle est juste tombée et s’est blessée à la main et à la tête. »
La fillette aux couettes sembla remarquer la timidité de la petite Matafus et se glissa devant elle en souriant.
« N’aie pas peur. Tu seras bientôt sortie d’ici. »
Matafus hocha la tête et n’osa pas parler.
Les enfants rapprochèrent de nouveau leurs têtes et passèrent à un autre sujet.
Le garçon chauve, qui était là depuis le plus longtemps, fit signe aux autres de s’approcher et baissa la voix.
« Vous savez quoi ? Il y a quelque chose de bizarre dans cette Forteresse médicale. »
Les enfants demandèrent aussitôt, pleins de curiosité : « Quel genre de chose bizarre ? »
Le garçon chauve prit un air mystérieux.
« Quelqu’un a vu la poupée de messager céleste de la Forteresse médicale prendre vie. On dit qu’un esprit maléfique s’est emparé de son corps. »
« Chaque nuit, quand il se fait tard, l’esprit maléfique prend le contrôle de la poupée de messager céleste et la fait voler dans toute la forteresse. Puis il prend la vie de quelqu’un. »
« On dit que ceux qui sont tués par l’esprit maléfique ne peuvent jamais rejoindre le royaume du dieu. Ils restent prisonniers du domaine de l’esprit maléfique. »
La petite Matafus en resta stupéfaite.
« La poupée… a pris vie ? »
Le garçon chauve estima que la petite Matafus n’avait pas l’air assez surprise.
« Attends, tu en as déjà entendu parler, toi aussi ? »
La fillette se souvint du livre qui s’était envolé de ses mains, semblant bel et bien vivant. Elle regarda les autres, désireuse de le leur raconter.
Timide et pleine de doutes, la petite Matafus ne parvint pas à parler tandis que tout le monde la fixait.
Comme il était évident que la petite fille ne dirait rien, le garçon chauve poursuivit.
« On dit que ceux qui sont tués par l’esprit maléfique ne peuvent jamais rejoindre le royaume du dieu. Ils restent prisonniers du domaine de l’esprit maléfique. »
Les autres enfants n’en crurent pas un mot. Ils pensaient que le garçon chauve cherchait seulement à leur faire peur.
« C’est forcément faux. »
« Exactement. Tu dis que quelqu’un l’a vu, mais qui ? »
Le garçon chauve tendit un doigt et se désigna.
« Moi. Je l’ai vu. »
« Je sais même où se trouve la poupée possédée et à quelle heure exacte elle sort la nuit. »
« Je vous y emmène. On peut aller voir tout de suite la poupée de messager céleste vivante. »
Dans un couloir de la Forteresse médicale, cinq enfants sortirent en secret et longèrent le mur à pas feutrés, terrifiés à l’idée de réveiller les autres occupants de la forteresse.
« On fait vraiment ça ? » Le garçon rondouillard commençait à avoir peur.
« Quoi, tu as peur ? » Le garçon chauve qui marchait en tête se retourna vers les autres.
« J’ai pas peur ! Tu mens, c’est sûr. » Les enfants n’admettent jamais leur défaite. Aussi effrayés soient-ils au fond d’eux, ils refusent de le reconnaître.
La petite Matafus fermait la marche, une main posée légèrement dans le dos de l’autre fillette.
Comme personne ne pouvait la voir, elle sembla trouver un peu de courage et finit par dire ce qu’elle avait voulu raconter plus tôt.
« En fait, j’ai déjà vu une chose qui n’était pas vivante prendre vie. »
Tous se tournèrent vers elle et s’exclamèrent d’une seule voix :
« Tu en as vu une ? »
La petite Matafus hocha la tête.
« Grand-père Ose, mon arrière-grand-père, m’a laissé un livre. Je l’avais emporté avec moi dans le dirigeable, puis il s’est envolé tout seul. »
« Grand-père Ose était extraordinaire ! Il faisait toutes sortes de choses incroyables. »
« Je crois que ce livre avait une sorte de pouvoir magique. C’était presque comme s’il était vivant. »
Les autres enfants ne voulurent soudain plus être en reste.
« Vous en avez tous les deux vu une ? Moi aussi, je veux en voir une ! »
Après cela, les enfants n’hésitèrent plus. Ils suivirent le garçon chauve jusqu’à un grenier vide de la Forteresse médicale.
L’entrée habituelle étant verrouillée, ils se faufilèrent par un trou étroit dans le bois abîmé.
Rassemblés en tas, les enfants jetèrent un coup d’œil dans le grenier.
Une haute fenêtre était entrouverte. La lumière de la lune s’y glissait en biais, juste assez forte pour révéler l’intérieur du grenier.
« Il n’y a rien ici ? » Les enfants regardèrent à gauche et à droite.
« Chut ! » Le garçon chauve leva un doigt et s’accroupit sur le sol.
« Attendez un peu. Ne la laissez pas nous repérer. »
Les enfants gardèrent les yeux grands ouverts, mais la somnolence ne tarda pas à les gagner. Bientôt, l’un d’eux se mit à ronfler.
Après un moment, une lueur vacilla soudain dans le grenier.
Le garçon chauve, qui était resté aux aguets, secoua aussitôt ses voisins endormis pour les réveiller.
Tout excité, il tendit la main et désigna la source de lumière.
Suivant son doigt, les autres virent une forme lumineuse traverser le mur et entrer dans le grenier en volant.
C’était une exquise poupée de chiffon. Ses ailes, faites de plumes cousues, étaient teintes en blanc.
À part sa taille minuscule, elle ressemblait en tout point à un messager céleste des légendes. Fabriquée avec un soin remarquable, elle reproduisait jusque dans les moindres détails les statues de messagers célestes du temple.
Après avoir tournoyé plusieurs fois, elle finit par dériver dans le clair de lune.
Elle pouvait non seulement bouger, mais aussi parler, et se mit à chanter une comptine que tous les enfants ailés avaient entendue.
« Ô messager du ciel, d’où viens-tu ? »
« Du temple radieux et de la salle sacrée, je viens. »
« Et où vas-tu ? »
« Vers l’aube, en quête du soleil éternel. »
Une voix d’enfant accompagnait la jolie mélodie. La poupée avait appartenu à un apprenti choriste du temple, mort de maladie dans cette Forteresse médicale même, sans rien laisser d’autre derrière lui.
Héritière des émotions et des souvenirs de son propriétaire, la poupée était restée là depuis lors.
Stupéfaits, les enfants ne purent s’empêcher de chuchoter.
« C’est vrai ! »
« La poupée est vraiment vivante ! »
« Elle est si jolie ! »
Leurs voix étaient à peine audibles, mais ce léger remue-ménage sembla suffire à attirer l’attention de la poupée de chiffon.
Elle s’immobilisa brusquement et cessa de chanter.
Elle tourna la tête et scruta le grenier.
Les enfants virent les yeux de la poupée de chiffon bouger, luisants d’une lumière inquiétante.
Dans ce grenier vide, en cette nuit silencieuse, cette vision leur hérissa le poil.
Heureusement, le désordre les dissimulait.
Malgré tout, chaque enfant retint son souffle, terrifié à l’idée que l’étrange poupée vivante les découvre.
La poupée chanta encore plusieurs fois la comptine. Au fil des répétitions, elle sembla se souvenir de quelque chose.
« Oh, c’est vrai. Je dois partir. »
« Je dois m’en aller. »
Sur ces mots, la poupée de messager céleste s’envola de nouveau dans le clair de lune.
La poussière scintillait dans le rayon de lune autour de la poupée de messager céleste, lui donnant un air à la fois sacré et inquiétant.
Tournoyant lentement, elle se mit à réciter un long nom d’une voix étrange.
« Seigneur de la Forme divine au-dessus du Royaume astral, Dieu de la Création des Esprits des choses anciennes, Docteurs Sorciers mythiques primordiaux nés du pouvoir de création. »
« Porte du Royaume des Docteurs Sorciers, ouvre-toi devant moi. »
À la résonance de ce nom, un pouvoir étrange s’éveilla et un passage s’ouvrit.
Aucun des autres enfants ne comprit ce que faisait la poupée. Pour eux, toute la scène était simplement palpitante, et ils pourraient s’en vanter longtemps.
Née dans une famille de messagers célestes, Matafus se souvint soudain d’une chose que son père lui avait racontée un jour.
« Est-ce qu’elle récite un nom divin ? »
« Elle appelle un Être Divin. C’est dangereux. »
Comprenant le danger, Matafus prit aussitôt la parole.
Matafus avait entendu son père expliquer qu’établir un tel contact était extrêmement dangereux, quelle que soit l’entité qui répondait.
Invoquer le véritable nom d’une telle entité signifiait que la volonté du dieu était déjà descendue en ces lieux et avait tout vu.
Tous les Êtres Divins n’étaient pas justes, et même les prétendus vrais dieux ne favorisaient pas forcément le peuple ailé. Le pouvoir divin était bien trop dangereux pour les mortels et il ne fallait jamais y toucher.
Cette fois, la poupée les repéra sans le moindre doute et leur cria :
« Qui est là ? »
« Qui m’espionne ? »
Découverts, les enfants bondirent sur leurs pieds et se précipitèrent vers le trou, désespérés de repasser par là.
« Fuyez ! »
« Elle nous a vus ! »
Mais le nom divin avait déjà été récité et le rituel était en cours.
La volonté du dieu était descendue et les avait vus. Parmi les personnes présentes se trouvaient même des candidats aptes à devenir docteurs sorciers.
Lorsque l’entrée du Royaume des Rêves s’ouvrit, un rayon de lumière apparut et engloutit les enfants.
Les enfants s’endormirent les uns après les autres. Leur conscience voyagea avec la lumière jusqu’à un monde lointain, un royaume du Royaume astral.
Dans le Royaume des Docteurs Sorciers du Royaume astral, un grand arbre dominait la jungle sous dôme de verre et le royaume miniature. Sa porte de bois s’ouvrit à la volée dans un grondement, déversant une à une de petites silhouettes hors de la lumière arc-en-ciel mouvante qui s’y trouvait.
« Aaaah ! »
« On est fichus ! »
« On va s’écraser et mourir ! »
Des cris aigus retentirent tandis que les petites silhouettes tombaient les unes après les autres.
Clac !
Derrière elles, la porte de bois se referma brusquement, aussi soudainement qu’elle s’était ouverte.
La petite Matafus plongea depuis les hauteurs. Elle agita les bras et battit des ailes, mais rien ne ralentit sa chute.
À une telle hauteur, elle était certaine d’être réduite en bouillie.
Elle heurta le sol avec une telle violence qu’elle en resta étourdie, au bord de l’évanouissement.
Pourtant, le choc n’eut rien à voir avec ce qu’elle avait imaginé. Son corps semblait d’une solidité et d’une résistance inhabituelles, et cette chute vertigineuse ne lui avait causé aucun véritable mal.
Au bout d’un moment, elle entendit les autres l’appeler à travers le brouillard dans sa tête.
« Matafus, réveille-toi ! Vite ! »
« Matafus, allez, réveille-toi ! »
La petite Matafus reprit péniblement ses esprits, pour découvrir qu’elle était entourée de silhouettes osseuses.
Leurs proportions étaient exagérées et leurs corps rabougris, ce qui leur donnait un air à la fois comique et terrifiant.
Elle poussa un cri, repoussa les silhouettes osseuses et s’enfuit au loin.
En courant, elle découvrit que son propre corps était devenu une ossature. En se contorsionnant pour regarder derrière elle, elle vit une paire d’ailes en os, manifestement trop petites.
Elle comprit alors qu’elle aussi était devenue une silhouette osseuse, même si elle portait toujours la même petite robe qu’avant.
Elle s’arrêta net et contempla son corps avec incrédulité.
« Je… »
« Pourquoi est-ce que je ressemble à ça ? »
Une idée traversa l’esprit de la petite Matafus et elle se retourna pour regarder les autres silhouettes osseuses.
En y regardant de plus près, elle reconnut ses compagnons. Leurs vêtements n’avaient pas changé.
Chacun avait une caractéristique distinctive. La poitrine du garçon aux cheveux courts, qui n’était auparavant qu’un sac d’os, brillait à l’endroit où aurait dû se trouver son cœur.
Le ventre du garçon rondouillard brillait, tandis qu’une marque luisait sur la tête du garçon chauve. Le ventre de la fillette aux couettes brillait également, mais à un autre endroit que celui du garçon rondouillard.
« C’est vraiment vous tous ? »
Les silhouettes osseuses crièrent toutes ensemble à Matafus : « Bien sûr que c’est nous ! »
Les autres s’étaient réveillés avant la petite Matafus et avaient déjà découvert ce qui était arrivé à leurs corps.
La petite Matafus regarda autour d’elle, effrayée.
« Où sommes-nous ? »
Les enfants devenus des silhouettes osseuses levèrent la tête et découvrirent qu’ils se trouvaient dans une cité étrange. La lumière du ciel était faible et voilée, donnant à tout un aspect lugubre et terrifiant.
Au-dessus d’eux se dressaient un arbre immense et sa large couronne.
L’arbre défiait l’imagination, pilier gigantesque qui semblait soutenir le ciel.
Du moins, c’était ainsi qu’il paraissait, étant donné leur taille et leur point de vue actuels.
Frouuu~
Au loin résonnait un bruit d’eau, comme si un grand fleuve grondait tout près.
Soudain, des regards terribles se tournèrent vers eux depuis tous les recoins de la cité sombre.
« Quelqu’un est là ! »
« Il y a quelque chose ! »
« C’est un esprit maléfique ? »
Ils se souvinrent soudain des paroles du garçon chauve.
« Chaque nuit, quand il se fait tard, l’esprit maléfique prend le contrôle de la poupée de messager céleste et la fait voler dans toute la forteresse. Puis il prend la vie de quelqu’un. »
« On dit que ceux qui sont tués par l’esprit maléfique ne peuvent jamais rejoindre le royaume du dieu. Ils restent prisonniers du domaine de l’esprit maléfique. »
Les enfants eurent l’impression qu’ils avaient peut-être été enfermés dans le domaine de l’esprit maléfique.
Le Royaume des Docteurs Sorciers
Au bord du petit ruisseau, sous l’arbre, se tenaient six ombres mythiques de tailles différentes, qui contemplaient la cité des lutins en contrebas.
Le Torse du Docteur Sorcier se pencha au-dessus du bord.
« Il y en a pas mal, on dirait ? »
Le Docteur Sorcier Main Droite avait l’air perplexe.
« Comment se fait-il que notre tout premier appel en ait amené autant ? »
Le Docteur Sorcier Main Gauche avait la réponse.
« La cible les a amenés avec elle. Ce sont tous des enfants gravement malades qui viennent du même endroit. »
Le Docteur Sorcier Crâne agita la main.
« Alors qu’ils passent tous l’épreuve ensemble ! »
Les docteurs sorciers appelaient cela une épreuve, bien qu’en réalité cela n’en fût guère une.
Tout au plus la conscience d’une cible convenable, qui avait franchi depuis longtemps le seuil fixé, était-elle autorisée à pénétrer dans la cité des lutins, où ceux-ci pouvaient l’examiner.
Les lutins vérifiaient si les deux parties s’entendaient.
Ils pouvaient décider eux-mêmes s’ils voulaient mettre à l’épreuve un partenaire potentiel, et de quelle manière.
Ils décidaient également s’ils concluraient finalement un contrat avec lui.
Aucune des personnes invoquées n’avait franchi le passage en chair et en os. Seules leurs consciences avaient été appelées.
Le pouvoir des docteurs sorciers avait également créé les réceptacles auxquels leurs consciences étaient temporairement attachées.
Aussi étranges qu’elles fussent, ces silhouettes osseuses qui couraient en brillant convenaient plutôt bien à cette cité étrange, peuplée de lutins.
« Combien les lutins en choisiront-ils, à votre avis ? »
« Un, peut-être ? »
« Beaucoup trop prudent. »
« Je dis qu’ils les choisiront tous. »
« Là, c’est vraiment exagéré. »
Complètement déconcertés, les heureux élus invoqués explorèrent l’étrange cité des Esprits des choses anciennes. Tout là-haut, les Êtres Divins observaient leur aventure se dérouler.