Chapitre 500
Ray fit décrire à l’Aile du Soleil un large cercle au-dessus du désert, puis prit régulièrement de l’altitude le long de la couche nuageuse, jusqu’à ce que l’appareil perce la stratosphère. Ce ne fut qu’alors qu’il commença à ralentir, poursuivant sa glissade dans le ciel, à des dizaines de milliers de mètres d’altitude.
Autrement dit, le premier vol d’essai de Ray avait réussi, ce qui l’encouragea énormément.
Pendant toute l’ascension, Ray vérifia sans cesse chaque aspect de l’Aile du Soleil. À l’intérieur de la coque, des nuées de poupées d’entretien couraient dans tous les sens, à la recherche du moindre oubli qu’elles s’empressaient de réparer.
« Fournaise énergétique : normale. »
« Ailes : normales. »
« Conduits énergétiques : normaux. »
« Formation rituelle : normale. »
Les poupées d’entretien énonçaient leurs vérifications en s’affairant, d’une voix raide et parfaitement monocorde.
Dans la salle de contrôle, deux immenses vitres occupaient le mur juste en face de lui. De l’extérieur, elles ressemblaient à une paire d’yeux incrustés dans la tête mécanique. De l’intérieur, elles lui permettaient de voir tout ce qui s’étendait au-dehors.
Ainsi, il pouvait distinguer presque tout ce qui les entourait, même si quelques angles morts et aspérités lui échappaient encore.
En outre, le Globe continuait de recueillir sans relâche des données sur leur environnement, prêt à donner l’alerte à la moindre anomalie.
Ray se tourna vers Numéro Deux et Numéro Trois, un sourire aux lèvres.
« On a réussi. »
Numéro Trois se renversa dans son siège. Un sourire lui éclaira le visage, même s’il semblait toujours à court d’énergie.
« On a réussi. »
Numéro Deux était perchée sur la vitre. Elle contemplait la mer de nuages au-dehors, les lèvres légèrement entrouvertes, tandis qu’une émotion indéfinissable passait dans son regard.
« Elle vole si vite. »
Ensuite, Ray comptait mettre son plan à exécution : embarquer sur l’Île flottante.
Bien sûr, l’Aile du Soleil ne pourrait jamais rivaliser en vitesse avec l’Île flottante. Mais s’il parvenait à prévoir suffisamment tôt sa trajectoire et l’endroit où elle allait passer…
Il aurait tout de même de bonnes chances de réussir à y voler.
Lorsque l’Aile du Soleil regagna sa base, un bon nombre d’esprits démoniaques s’étaient déjà rassemblés pour l’attendre et examiner cet outil magique aux dimensions colossales.
C’était le tout premier Outil magique des myriades. On pouvait sans peine le considérer comme l’objectif ultime de toute la race des esprits démoniaques, une création mécanique gigantesque qu’un esprit démoniaque pouvait consacrer sa vie entière à bâtir.
Pour un esprit démoniaque ordinaire, posséder un outil magique pareil relevait déjà du rêve.
« Trois Empreintes de Sceau dans un seul domaine mental. Alors, si on s’associe à quelques partenaires de Troisième Rang supplémentaires, l’Outil magique des myriades aura un domaine mental encore plus puissant ? » Quelques esprits démoniaques aperçurent le champ qui émanait de l’Outil magique des myriades et eurent soudain une idée.
« À condition que votre noyau puisse supporter la puissance de trois Empreintes de Sceau. » Quelqu’un s’empressa de relever le problème. Le noyau désignait bien sûr l’Organe mythique. Seul un esprit démoniaque dont le corps pouvait supporter la puissance de plusieurs Empreintes de Sceau serait capable d’accomplir une telle prouesse.
« Une machine en or magique aussi grande, et en plus un Outil magique des myriades… À quoi ressemblerait celui que nous, les esprits démoniaques du feu, construirions ? » Un Outil magique des myriades portait ce nom parce que chaque esprit démoniaque était capable d’en bâtir un différent de tous les autres. De quoi enflammer leur imagination.
La nouvelle que Ray avait construit un Outil magique des myriades se répandit rapidement, jusqu’au domaine du peuple ailé, et même à celui des Hommes-serpents.
Ce furent tout naturellement les premiers informés de la Cité royale de l’Abysse.
Le peuple ailé s’émerveilla devant la bête mécanique qui sillonnait le ciel, et échangea des commentaires sur sa vitesse et sa puissance.
Dans la Cité royale de l’Abysse, de plus en plus d’esprits démoniaques se préparaient à partir pour la Cité des Outils magiques, brûlant de curiosité à l’idée de découvrir tout ce qu’elle avait à offrir. Même ceux qui préféraient rester cloîtrés chez eux voulaient la voir de leurs propres yeux, construire leur premier outil magique et, même s’ils ne sortaient jamais, faire au moins un tour de ville à bord, non ?
Ray ne prêta aucune attention à l’agitation qui régnait dehors. Depuis lors, il n’avait même pas mis le pied hors de l’Aile du Soleil.
Il alluma la lampe à gaz à essence de feu dans sa cabine.
Penché sur la table, il étudia encore et encore le Globe et les dernières données recueillies, tentant de prévoir la trajectoire que suivait l’Île flottante en faisant le tour du monde.
Il devait déterminer avec précision à quel moment elle passerait à cet endroit, afin de saisir l’unique instant où il pourrait monter à bord.
Ce ne serait vraiment qu’un instant.
L’Île flottante traversait tout le ciel en un clin d’œil.
Clac clac clac clac !
Une poupée mécanique sphérique poussa la porte de l’extérieur et roula dans la pièce. Une petite fille en robe blanche à bretelles était accroupie sur sa tête.
« Numéro Trois a fini de cuisiner. Il m’a envoyée te prévenir que le dîner est prêt. »
Aucun des trois n’avait réellement besoin de manger, du moins pas au sens ordinaire du terme.
Et pourtant, depuis qu’ils avaient acquis la Forme de Dieu, ils s’étaient mis à avoir envie de manger malgré tout.
À cet instant, cependant, Ray ne semblait pas l’avoir entendue. Son regard restait fixé sur le plan étalé sur la table.
La poupée sphérique roula jusqu’à la table, et la fille accroupie sur elle se pencha pour examiner le plan.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Ray ne quittait pas le plan des yeux.
« Elle s’éloigne de plus en plus du sol. »
Numéro Deux demanda : « Pourquoi ? »
Ray supposa : « Elle se prépare sans doute à dépasser le ciel. »
Ray se leva et inscrivit une heure précise sur le mur : le dernier instant indiqué par ses simulations et ses calculs.
« C’est à ce moment-là. »
Il la fixa longuement avant de finir par suivre Numéro Deux vers une autre cabine.
Mais une autre poupée mécanique accourut alors et glissa une lettre dans la main de Ray.
Dès qu’il la prit, son regard se posa sur la signature familière en haut de la page.
« C’est de Lady Elena. »
Ravi, il l’ouvrit. Dès la première ligne, son enseignante, le Dieu des Esprits démoniaques, le félicitait.
« Ray, félicitations pour avoir construit ton propre Outil magique des myriades, ces ailes qui te porteront jusqu’au soleil, et pour être devenu un Prêtre de la Grâce divine. »
Elena, le Dieu des Esprits démoniaques, lui avait adressé une lettre pleine d’éloges. À travers ses mots seuls, Ray sentait combien elle était sincèrement heureuse pour lui.
Ray rayonnait.
« Mon enseignante sait déjà que j’ai construit l’Aile du Soleil. Elle a aussi parlé de toi et de Numéro Trois. »
Pour une fois, une expression pleine d’espoir passa sur le visage de Numéro Deux.
« Lady Elena a parlé de moi ? »
Ray acquiesça.
« Bien sûr. Elle ne t’a jamais oubliée. »
Mais, dans la seconde moitié de sa lettre, Elena aborda les projets de Ray pour l’avenir.
Elle ne chercha pas à l’en empêcher, mais lui exposa ses inquiétudes.
Elle les formula sans détour sur la page.
« Ray, tu es devenu un apôtre et tu as forgé ton propre Outil magique des myriades. »
« Mais face à ce monde, face à cet inconnu immense et infini, tu restes bien trop petit et trop faible. »
« Tu n’es pas encore devenu un mythe. Possèdes-tu vraiment la force nécessaire pour t’élancer au-delà du ciel et supporter le prix d’un départ hors de ce monde ? »
« Pour ce monde, le mythe est le sommet. »
« Mais nous qui venons de l’âge primordial le savons : le mythe n’est que le commencement. »
Ray resta immobile un long moment après avoir terminé sa lecture. La lettre d’Elena avait largement tempéré son enthousiasme débordant.
Il était devenu un apôtre. Il avait construit un Outil magique des myriades. Mais était-ce vraiment suffisant ?
À cet instant, tous trois arrivèrent dans la cabine qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger.
Des flammes brûlaient dans le four, répandant une odeur de viande rôtie, et la table était déjà couverte de toutes sortes de plats.
Une fenêtre donnait sur le monde extérieur.
Ray glissa la lettre dans sa robe et s’assit.
La nuit était déjà tombée au-dehors, mais quelque chose semblait l’appeler depuis cette obscurité sans bornes.
Il crut vaguement voir le soleil se lever une nouvelle fois, le ciel virer au bleu et les nuages devenir d’un blanc éclatant.
Il revit ce royaume céleste qui dérivait au-dessus de la mer de nuages, ses jardins impossibles et sa cité.
Il crut même le voir s’éloigner, dépasser le ciel ; s’il ne se dépêchait pas, il risquait de s’arracher complètement à ce monde.
Alors, il n’en rattraperait plus jamais ne serait-ce que la queue.
Ray murmura pour lui-même :
« Mais il ne reste plus beaucoup de temps. »
« Si je laisse passer cette occasion, y en aura-t-il vraiment une autre ? »
Numéro Deux et Numéro Trois avaient entre-temps pris place à leur tour.
Chacun des trois avait une manière bien à lui de s’asseoir. Ray se tenait droit comme un i, les cheveux soigneusement peignés en arrière, pas une mèche ne dépassant. Son dos ne touchait jamais le dossier ; chaque détail de sa posture était précis et maîtrisé.
Numéro Trois s’affalait sur sa chaise, marmonnant sans cesse qu’il était épuisant de cuisiner, épuisant d’entretenir le feu.
Numéro Deux était accroupie sur la sienne, sa chaise en équilibre sur un seul pied, et tournait lentement sur place.
C’est alors que Numéro Deux remarqua l’air distrait de Ray et prit soudain la parole.
« Ray ! »
Il ramena enfin son regard vers elle.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Numéro Deux demanda : « On dit que tu es un fantôme qui poursuit un rêve vieux de cent millions d’années. Que celui qui veut vraiment courir après le soleil, ce n’est pas le toi qui est assis ici. C’est vrai ? »
Ray ne le nia pas. Il lui répondit plutôt avec gravité.
« C’est vrai ! »
« C’était un désir vieux de cent millions d’années, un refus de lâcher prise, qui a engendré un autre moi à chaque époque qui a suivi. »
« Je suis un fantôme qui poursuit le soleil. Une poupée lancée à la poursuite d’un rêve vieux de cent millions d’années. »
Puis il changea de ton.
« Et alors ? »
« Peu importe d’où vient ce souhait. Peu importe qu’il ait survécu à son époque. »
« Je veux quand même y aller. »
« Et je le veux plus que tout. »
« La flamme de ce désir a brûlé pendant cent millions d’années sans jamais s’éteindre, sans jamais tomber dans l’oubli. »
« À présent, l’origine de ce désir n’a plus d’importance. Peu m’importe pourquoi il est né. »
Numéro Deux tournait lentement sur sa chaise, les bras enroulés autour du dossier. Lorsqu’elle s’arrêta enfin, elle faisait face à Ray.
« Alors, toi et moi, on n’est pas si différents. Parce que moi, je suis un cerf-volant. »
« Poursuivre le vent et le ciel n’a jamais eu besoin de raison. »
« Parce que… »
Ray rit et acheva sa phrase pour elle.
« Tu es un cerf-volant. »
Ray voulait monter sur cette Île flottante parce qu’il pressentait qu’elle cachait un secret immense.
Il soupçonnait que l’île était peut-être un vaisseau destiné à dépasser le ciel, qui renfermait le secret d’un chemin permettant de quitter ce monde.
En vérité, c’était exactement le cas.
À cet instant même, au sommet de l’Île flottante, les docteurs sorciers s’étaient réunis pour discuter entre eux.
Ils voulaient élever l’Île flottante au-delà du ciel, assez haut pour qu’elle ne chute plus, même sans le soutien de la Pierre flottante. Ils pourraient alors continuer à étendre leur royaume sans trop s’inquiéter de savoir si la Pierre flottante supporterait le poids.
Mais surtout, le premier arrivé s’assurerait une position avantageuse au-delà du ciel.
Après avoir passé tant de temps auprès des Êtres Divins Suprêmes, les docteurs sorciers avaient naturellement une vision plus large que la plupart des gens.
Ils pressentaient déjà, même confusément, qu’un jour, les mythiques se disputeraient férocement les positions au-delà du ciel.
Pour devenir un véritable dieu, il fallait bâtir un Royaume Divin et un système divin dans le monde des mortels.
Or, l’endroit le plus propice à la construction d’un Royaume Divin était là-haut, bien au-dessus du ciel.
Mais cette altitude se trouvait à au moins plusieurs centaines de kilomètres du sol, et faire monter une île aussi grande jusque-là n’avait rien de facile.
Même un mythique n’en était pas capable.
« Mais comment diable peut-on faire passer l’Île flottante au-delà du ciel ? »
Après de longues discussions, ils aboutirent à une seule conclusion : c’était impossible.
Ils se remirent donc en rang et se présentèrent devant le Dieu Yinsai, dans l’espoir qu’un Être Divin Suprême leur fournisse une réponse.
Après tout, c’était le Dieu Yinsai qui avait avancé l’idée qu’élever l’Île flottante de plusieurs centaines de kilomètres lui permettrait de dépasser le ciel.
Il l’avait mentionnée en passant, à l’époque où l’Étoile de la Mort des Grands Dieux Ruhe avait franchi le ciel.
Les Êtres Divins Suprêmes se trouvaient alors tout en haut de l’Île flottante, dans la serre au toit de verre.
Le Domaine mythique et la barrière repoussaient le vent et le froid des hauteurs, tout en conservant bien plus de chaleur solaire qu’il n’en serait autrement resté.
À l’intérieur de la serre, la pression et la température demeuraient agréables, presque identiques aux conditions au sol.
C’était la seule façon de permettre aux plantes, aux animaux, aux insectes et à toutes les créatures vivantes de la serre de survivre.
C’était la seule façon de préserver cette touche de verdure suspendue à des kilomètres au-dessus de la terre.
Shelly était assise sur une pierre blanche, un pauvre lézard serré dans la main. Elle le faisait tournoyer dans les airs comme un avion.
« Vroum, vroum, vroum, vroum ! »
« Vroum, vroum ! »
Quand le Dieu était à la maison, elle était toujours particulièrement joyeuse.
Quant au pauvre petit lézard, il ne pouvait pas voler et agitait désespérément ses quatre pattes dans le vide.
Les docteurs sorciers s’agenouillèrent devant le Créateur. Une fois qu’ils eurent expliqué tous les six la raison de leur venue, Shelly tourna la tête vers eux.
« Vous êtes tous tellement inutiles. »
Dès qu’elle ouvrit la bouche, elle lança sa réplique fétiche.
Les docteurs sorciers ne comptaient plus le nombre de fois où le Souverain de la Vie les avait traités d’inutiles. Tous les six se ratatinèrent aussitôt, la tête basse.
Avec son meilleur air de petite adulte, Shelly n’attendit même pas que le Dieu Yinsai donne son avis et leur servit elle-même la « bonne » réponse.
« Vous ne savez même pas ça ? Vous n’avez qu’à voler jusque-là ! »
« Hmm… Sauter ferait l’affaire aussi. »
Les docteurs sorciers n’avaient plus la force de protester.
C’était certes une méthode, mais ils ne savaient pas voler.
Quant à sauter, qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire, sauter tout droit dans l’espace ?
Le Dieu Yinsai ne répondit pas directement. Il se tourna plutôt vers Hila et Shelly.
« Selon vous deux, quelle est la clé pour dépasser le ciel ? »
La petite génie Shelly, qui avait appris à répondre avant tout le monde, leva vivement la main.
Le lézard qu’elle tenait tomba par terre dans un bruit mat, puis détala, paniqué, au fond de la serre.
Shelly déclara : « Il suffit d’être assez fort, évidemment ! »
Ce n’était pas faux. Simplement, ça ne s’appliquait à personne d’autre.
Hila répondit : « Si la Pierre flottante est assez grande, elle devrait pouvoir résister à l’attraction terrestre et atteindre le ciel ! »
Cette méthode n’était pas mauvaise non plus. Mais les gens ordinaires n’en avaient tout simplement pas les moyens.
Tout le monde ne pouvait pas faire comme Shelly : agiter la main et demander au Dieu de Lave de lui livrer une Pierre flottante de plus d’un mètre de diamètre, dont le champ à lui seul déformait tout le ciel.
Qu’on essaie d’arracher ainsi le sang au Dieu de Lave, et le grand dieu se chargerait de faire comprendre à l’impudent le prix de sa colère.
Yin Shen expliqua : « En vérité, ce n’est pas si difficile. Dès que votre vitesse dépassera un certain seuil, vous échapperez à la gravité de ce monde et entrerez en orbite autour de lui ! »
« Et si vous allez encore plus vite, vous pourrez faire comme l’Étoile de la Mort et entrer en orbite autour du soleil. »
Shelly l’écouta attentivement, puis pinça les lèvres quand il eut fini.
« Seuls les inutiles choisiraient une méthode pareille. »
Les docteurs sorciers, eux, écoutaient avec le plus grand sérieux cette méthode que Shelly venait de qualifier d’inutile, et en mémorisaient chaque mot.
C’étaient exactement les inutiles dont parlait Shelly.
Après tout, à quoi bon expliquer la première vitesse cosmique à un être comme elle ?
Si elle se mettait en colère, elle pourrait réduire en miettes le monde sous ses pieds, celui-là même dont la gravité produisait cette première vitesse cosmique.
Yin Shen se tourna vers les docteurs sorciers.
« La plupart d’entre vous peuvent voler en faisant appel à des pouvoirs extraordinaires. Mais très haut dans le ciel, la plupart de ces pouvoirs ne servent à rien. »
« Prenez votre technique divine de vol la plus courante. En réalité, elle consiste à maîtriser le flux de l’air. »
« Mais plus vous montez, plus l’air se raréfie, jusqu’à ce que vous ne puissiez plus voler du tout. »
« Même avec vos méthodes plus inhabituelles, vous auriez du mal à atteindre cette vitesse seuil, sans parler d’emporter votre Royaume Divin au-delà du ciel, jusque dans le Royaume astral. »
En entendant les paroles du Dieu Yinsai, les docteurs sorciers sombrèrent peu à peu dans le désespoir.
Jamais ils n’avaient ressenti aussi vivement le fossé qui les séparait de l’Être Divin Suprême. La distance entre deux dieux dépassait l’entendement.
Ce qu’ils avaient devant eux, c’étaient des dieux.
Eux-mêmes, pour le dire avec indulgence, n’étaient que des mythes.
Shelly dit : « Je pourrais juste tendre le bras et les hisser tous là-haut. »
Yin Shen la regarda.
« Ce ne sont que les premiers à vouloir dépasser le ciel. Et tous ceux qui viendront après eux ? »
Il semblait que Yin Shen savait depuis longtemps que les habitants de ce monde finiraient un jour par s’envoler vers les cieux, au-delà du monde lui-même.
Il conclut : « Construisez une Porte du Royaume astral ! »
Les docteurs sorciers relevèrent la tête, stupéfaits et ravis, même si aucun d’eux ne savait encore ce qu’était une Porte du Royaume astral.
Hila demanda, intriguée : « À quoi servirait une porte si nous n’avons pas la vitesse nécessaire ? »
Yin Shen répondit : « Une porte peut prendre bien des formes. Ce n’est qu’un nom. »
« Vous pourriez, par exemple, tailler un autel dans une Pierre flottante assez grande, y canaliser le pouvoir du Monstre de Lave et invoquer tous les Fils flottants pour qu’ils servent de points d’ancrage à un grand rituel. »
« En associant la force répulsive de la Pierre flottante aux Fils flottants, vous pourriez former un vaste Réseau rituel, composé d’anneaux de lumière superposés qui se renforceraient les uns les autres. »
« Faites passer votre Royaume Divin, ou votre Île flottante, à travers ces anneaux. L’immense force répulsive s’y accumulera couche après couche, lui imprimant chaque fois plus de vitesse, jusqu’à ce qu’elle atteigne enfin le seuil voulu. »
« Elle pourra alors s’élever rapidement au-dessus des Cieux et finir par atteindre le Royaume astral. »
Aucun d’eux n’avait jamais imaginé qu’une telle méthode existât.
Au même instant, une seule question leur vint à l’esprit.
« Une Porte du Royaume astral ! »
« Mais avec quoi pourrait-on bien la construire ? »
Le Dieu Yinsai venait de dire qu’il fallait tailler un autel dans une Pierre flottante de bonne taille.
Or, la Pierre flottante sur laquelle Shelly était assise avait justement cette taille-là.
Shelly surprit le regard de Yin Shen, celui de Hila et celui des docteurs sorciers. Elle comprit soudain ce qu’ils avaient en tête.
« Ah ! »
« Ma Pierre flottante. »
Elle fixa les docteurs sorciers et agita sa petite main dans leur direction.
« Qu’est-ce que vous regardez tous ? »
« Ne regardez pas ! »
« Ne regardez pas mon trésor. »
Elle n’avait que faire des docteurs sorciers et n’avait pas non plus peur de Hila.
Hila était douce, après tout. Elle se souciait de tout le monde autour d’elle et n’avait jamais eu qu’une seule inquiétude : que Shelly soit heureuse.
Mais il y avait quelqu’un d’autre, lui, qui était différent. Il lui avait déjà confisqué bon nombre de ses affaires.
Shelly se jeta à plat ventre sur la pierre et s’étala dessus comme le caractère signifiant « grand », la serrant contre elle comme si elle craignait qu’on la lui vole sous le nez.
Elle s’agrippa à la pierre, les pieds pointés vers le bas, la tête tout aussi penchée vers le sol.
Son corps formait ainsi une sorte de triangle, son derrière dressé en l’air, tandis qu’elle tournait la tête pour lancer un regard suppliant à Yin Shen.
Le tableau avait quelque chose d’absurde et de franchement pitoyable.
Les Hommes-serpents et le peuple ailé du monde des mortels n’auraient jamais imaginé, même en cent ans, que leur Créateur puisse avoir cette allure.
Yin Shen baissa les yeux vers elle, une expression à mi-chemin entre le sourire et le sérieux, comme si les mots lui brûlaient déjà les lèvres.
« Je te la garderai en sécurité. »
Mais finalement, il ne le dit pas.
À la place, il reprit une phrase que quelqu’un d’autre avait déjà prononcée.
« Tout ce monde m’appartient. »
La phrase parut étrangement familière à Shelly.
Comme prévu, Yin Shen poursuivit :
« Tu m’appartiens aussi. Alors, cette pierre m’appartient, bien sûr. »
Shelly se sentit profondément lésée. Jusqu’ici, elle avait toujours été celle qui dépouillait les autres.
Mais il existait une personne capable de lui rendre la pareille : le Dieu Yinsai.
Voyant son air accablé, Yin Shen la souleva de la pierre. Shelly agita les bras et poussa des lamentations à pleins poumons.
Pour une raison quelconque, en assistant à la scène, les docteurs sorciers ne purent s’empêcher de penser au lézard que Shelly tenait quelques minutes plus tôt.
Yin Shen la reposa près de lui, un bras autour de ses épaules, et prit la parole.
« Tu n’avais pas dit que tu voulais soulever des choses jusque dans le ciel ? »
« Avec ça, tu pourras désormais tout soulever. »
« Et une fois construite, la Porte du Royaume astral t’appartiendra. »
« Faire appel au Monstre de Lave a naturellement un prix. »
« Désormais, tout être qui voudra utiliser la Porte du Royaume astral et accomplir le rituel pour l’ouvrir devra faire une offrande au Monstre de Lave. »
Le prix était élevé, mais la méthode restait plus fiable et plus avantageuse que toutes les autres.
Il suffisait d’une Pierre flottante de taille modeste. Une fois son propre royaume élevé jusqu’à une certaine altitude, on invoquait la Porte du Royaume astral, et le Royaume Divin s’envolait enfin vers le Royaume astral.
Yin Shen ne força jamais Shelly à céder sa Pierre flottante. Quant aux docteurs sorciers, ils auraient eux aussi un prix à payer.
Une telle puissance ne pouvait évidemment pas être gratuite. Pour ceux qui viendraient plus tard, le simple fait de pouvoir invoquer le pouvoir du grand dieu grâce au rituel serait déjà une immense grâce.
Les lèvres boudeuses de Shelly se redressèrent aussitôt, et son air lésé se transforma en une expression radieuse et ravie.
Entre la joie et le chagrin, il n’y avait qu’un battement de cœur.
« Elle sera à moi une fois construite ? »
« Et les gens devront donner des trésors pour s’en servir ? »
Yin Shen n’ajouta rien. Il se contenta de se tourner vers les docteurs sorciers.
« Quand vous serez prêts, faites votre offrande au Monstre de Lave et commencez le rituel ! »
Sur ces mots, il se détourna et marcha jusqu’à l’autre bout de la serre, sa silhouette s’effaçant peu à peu dans l’air.
Shelly leva les deux mains bien haut et s’écria, ravie :
« La Porte du Royaume astral est à moi ! »
Puis elle se tourna de nouveau vers les docteurs sorciers, une idée lui venant soudain à l’esprit.
« Hum ! »
« Ça me revient. »
« Vous n’avez pas un tas de trésors, vous ? »
Les yeux de Shelly s’illuminèrent. Elle s’avança et pointa un doigt vers les six docteurs sorciers.
« Après tout, vous avez échangé avec les petits esprits pour obtenir une serre aussi immense. »
Les docteurs sorciers se figèrent, n’osant pas parler.
Ils eurent soudain la nette impression qu’on allait les dépouiller.
Shelly les dévisagea de ses grands yeux ronds, soupçonneuse.
« Vous êtes en train de penser quelque chose d’irrespectueux, là ? »
Les docteurs sorciers tremblèrent et nièrent encore et encore.
« Nous nous demandions simplement quelle offrande pourrait être digne du grand Souverain de la Vie… »
Shelly corrigea aussitôt leur erreur, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule pour vérifier que cette certaine personne était bien partie.
« Ce n’est pas pour moi ! »
« C’est pour Grands Feux d’artifice ! »
« La grande dame Shelly est la plus gentille qui soit. Pourquoi voudrait-elle quoi que ce soit à vous ? »
Les docteurs sorciers acquiescèrent avec tant de vigueur qu’on aurait dit des pilons écrasant de l’ail. Les mots déferlèrent sans discontinuer.
« Oui, oui. »
« Bien sûr. »
« Noble et miséricordieuse Lady Shelly, nous nous sommes mal exprimés. »
Puis, choisissant leurs mots avec soin, ils demandèrent :
« Lady Shelly, sauriez-vous quelle offrande le Dieu de Lave apprécie ? »
« Nous ne l’avons jamais rencontré. Vous connaissez le Dieu de Lave mieux que quiconque. »
« Pourriez-vous nous le dire ? »
Shelly pencha sa petite tête en arrière et réfléchit longuement.
« Qu’est-ce que Grands Feux d’artifice aime ? »
« Il va vraiment falloir que j’y réfléchisse… »
Elle se reprit juste à temps, redressa la tête et prit son air le plus sérieux.
« Il faut que je le lui demande. »
La Cité du Royaume Divin
Les autres docteurs sorciers partirent rassembler le nécessaire pour le rituel d’ouverture de la Porte du Royaume astral, tandis que le Torse du Docteur Sorcier et le Docteur Sorcier Main Gauche furent chargés de préparer les motifs du Réseau rituel ainsi que le vrai nom requis.
Le Torse du Docteur Sorcier tenait un pinceau et affichait un air profondément pensif, digne d’un philosophe.
Après avoir longuement réfléchi, il se tourna vers le Docteur Sorcier Main Gauche.
« Comment écrit-on le vrai nom du Dieu de Lave ? »
« Comme ça ? »
Le Torse du Docteur Sorcier écrivit un nom : le plus ancien vrai nom du Dieu de Lave, dont chaque caractère était tracé du début à la fin en écriture de la Sagesse.
Le Docteur Sorcier Main Gauche y jeta un coup d’œil et intervint aussitôt :
« C’est faux. »
« En langue de la Sagesse, il faut écrire les quatre caractères qui signifient Monstre de Lave. »
Le Torse du Docteur Sorcier corrigea immédiatement son erreur, mais le Docteur Sorcier Main Gauche reprit :
« Tu as aussi mal écrit Ruhe. »
Le Torse du Docteur Sorcier vérifia. Les deux caractères de Ruhe étaient parfaitement corrects !
« C’est bien Ruhe. Je ne l’ai pas mal écrit. »
Le Docteur Sorcier Main Gauche posa une main sur son front. Dire que le Torse du Docteur Sorcier était censé être l’une des anciennes puissances héritées de l’ère précédente !
« À l’origine, Ruhe signifiait fusion. À l’aube même de l’âge primordial, la façon complète et correcte de l’écrire était Monstre de Fusion. »
« Il faut l’écrire comme on écrit Monstre de Fusion. En langue de la Sagesse, il te manque un caractère ici. »
Le Docteur Sorcier Main Gauche hésita un instant, puis repoussa le Torse du Docteur Sorcier sur le côté.
« Laisse, je vais le faire moi-même ! »