« Grande sœur, tu vas vraiment rester là à écouter ces âneries ? »
Je préférerais encore ça... Je me couvris le visage des deux mains et reniflai pendant que Moran faisait la leçon à Holloway, avec douceur mais fermeté.
« Holloway. Tu es encore un enfant, alors tu ne comprends peut-être pas. Mais quelle que soit la façon dont quelqu'un s'est mal comporté, tu ne dois jamais prendre la vie d'une personne à la légère. »
Dire une chose pareille au boss final irrécupérable, c'était sans doute inutile. Tandis que je me désespérais, la fenêtre se mit à clignoter pour m'avertir que le temps était presque écoulé et m'ordonner de choisir vite. Les larmes aux yeux, je me décidai pour l'option 1, la moins catastrophique. Si je choisissais la 2, Holloway risquait de me jeter dans un repaire de monstres et de me regarder mourir en silence. Et la 3 pouvait le pousser à me frapper avec un gourdin plus terrifiant que celui d'un gobelin, pour avoir osé le gronder... ... La vie n'est vraiment pas facile.
À contrecœur, j'appuyai sur l'option 1. Mes épaules se redressèrent automatiquement, puis ma main se mit en mouvement toute seule et s'abattit fièrement contre ma poitrine.
« Je suis exactement ce genre de personne ! »
Ma réponse arrivait plutôt tard, mais ni l'un ni l'autre ne pouvait ignorer à quelle question je répondais. Cette seule déclaration plongea les lieux dans un silence douloureux. Moran poussa un lourd soupir, sans détour, et, avec l'air d'avoir affaire à une enfant encore plus difficile que Holloway, elle me sermonna sévèrement.
« ... Mademoiselle Evelyn, ce n'est pas une plaisanterie. »
« Moran, je n'ai pas assez d'énergie mentale pour rester assise à écouter votre sermon. »
Je repoussai l'humiliation au fond de mon esprit et me levai.
« J'y vais, même si je dois y aller seule. »
« Mademoiselle Evelyn, vous semblez différente... »
« On change quand on est poussé dans des situations aussi extrêmes. »
J'attrapai la poignée et ouvris la porte pour partir. Comme prévu, Holloway se mit naturellement à me suivre, mais Moran l'attrapa et l'arrêta.
« Lâche-moi ! »
Sans se soucier de ses gigotements, Moran le tint fermement et me cria presque avec reproche :
« Vous allez nous laisser tous les deux ? »
Oui ! Je répondis avec enthousiasme dans ma tête, sans rien laisser paraître. Moran changea de tactique et essaya de me raisonner.
« Mademoiselle Evelyn, s'entêter pour rien n'aidera personne. Je n'en parlerai pas aux autres, alors arrêtez, je vous prie. »
Peu m'importe que vous leur en parliez. Quoi que dise Moran, il n'était pas question que je rate l'occasion de m'éloigner de Holloway.
« Quelqu'un de stable comme Moran sera mieux pour lui que quelqu'un d'instable comme moi. Moran, veuillez protéger Holloway. »
Je lançai à Holloway un regard tendre avant de sortir de la chambre et de refermer la porte. Il fallait que je fasse au moins semblant de le faire pour son bien, afin qu'il ne pense pas que je l'abandonnais simplement parce que j'en avais envie.
Le couloir désert était silencieux. Enfin. Un moment seule. Sans perdre une seconde de plus, je me mis aussitôt à courir. D'abord, trouver la sortie et récupérer le revolver !
Holloway voulut suivre Evelyn dehors, mais Moran refusa de le lâcher. Elle l'attrapa par les épaules et le tourna vers elle. Elle tremblait légèrement : malgré les apparences, la situation actuelle l'effrayait manifestement. Pourtant, Moran raisonna Holloway avec fermeté.
« Holloway, elle nous a déjà laissés derrière elle, alors ne vaudrait-il pas mieux ne pas la suivre ? Moi, je ne t'abandonnerai jamais. »
Son attitude ferme était plutôt rassurante. Mais Holloway ne ressentit rien. Au contraire, quelque chose dans ses paroles l'irrita : elle faisait comme si Evelyn l'avait délibérément abandonné avant de partir. Pourtant, le doux sourire de Moran et son geste bienveillant rendaient cette implication désagréable difficile à remarquer.
« ... »
Quelqu'un d'autre l'aurait peut-être manquée. Mais Holloway avait vécu bien plus longtemps que n'importe quel humain, et il ne pouvait pas passer à côté d'une chose aussi évidente. Aucune émotion n'apparut sur son visage tandis qu'il regardait Moran. C'était assez inquiétant pour qu'une autre personne devienne méfiante, mais Moran ne remarqua rien d'étrange et continua à le retenir.
'Agaçant.'
Evelyn n'était pas là. Il ne semblait y avoir aucun inconvénient à simplement tuer Moran.
'Avant cela.'
Sans que Moran le voie, Holloway claqua des doigts. De la fumée noire se rassembla au bout de ses doigts. Puis, à l'extérieur de la pièce jusque-là silencieuse, un formidable fracas retentit, comme si quelque chose était soudain tombé. Il traça un petit cercle avec son index et, comme si sa tâche était accomplie, la fumée noire qui entourait ses doigts disparut sans bruit. Holloway venait de commencer à tendre la main vers Moran avec une intention meurtrière quand...
Bang !
« Hah, hah... ! »
Evelyn fit irruption dans la pièce, le visage complètement pâle. La joue de Moran tressaillit légèrement. Holloway abaissa la main qu'il avait levée. Se dégageant de Moran, il courut vers Evelyn et la serra dans ses bras.
« Grande sœur ! »
Elle était revenue bien plus tôt que prévu, mais Holloway l'accueillit avec joie. Encore en train de reprendre son souffle, Evelyn lui rendit instinctivement son étreinte quand il se jeta soudain dans ses bras. Sans même jeter un regard à l'expression compliquée de Moran, elle hurla intérieurement.
À l'instant où elle avait tenté de s'enfuir, le chat était apparu dans la direction où elle courait. Elle avait essayé de fuir dans le sens opposé, mais le sol s'était soudain ouvert, l'empêchant de passer par là aussi. Elle avait essayé d'entrer dans une autre chambre plutôt que de revenir à la première, mais toutes étaient verrouillées. Finalement, Evelyn n'avait eu d'autre choix que de revenir ici.
'Pourquoi, pourquoi toutes les portes des chambres sont-elles verrouillées ?!'
Evelyn hurlait intérieurement. Cela faisait-il aussi partie du jeu ? Sans se douter que tout était l'œuvre de Holloway, elle pleurait des rivières à l'intérieur.
« Mademoiselle Evelyn, vous n'étiez pas partie ? »
C'était gênant, mais je n'avais pas le sang-froid de répondre. Je plaquai mon index contre mes lèvres.
« Chut. Il y a un monstre dehors. »
« Quoi ? »
À l'instant où Moran m'interrogeait...
BANG !
Un mur tout proche vola en éclats, et j'entendis faiblement la voix du chat.
« Pas ici ! »
« Pas ici, pas ici ! »
Sa voix était si anormalement aiguë qu'on aurait presque dit celle d'un enfant. Face à cette voix sinistre, Moran et moi échangeâmes un regard silencieux. La voix de Moran trembla légèrement quand elle m'appela.
« Mademoiselle Evelyn... »
Je ne repoussai pas Moran quand elle se serra contre moi. Je me mis plutôt à fouiller la pièce du regard. En essayant de m'enfuir, j'avais constaté que toutes les chambres voisines étaient verrouillées. Autrement dit, même si nous ouvrions la porte et courions, le monstre nous rattraperait presque aussitôt. Il nous fallait donc une cachette dans cette pièce. Il n'y avait nulle part où se cacher dans la salle de bains. On risquait de nous trouver sous le lit. Il y avait une armoire, mais s'y cacher risquait presque autant de nous faire repérer que le dessous du lit ! Où que nous nous cachions, il y avait de grandes chances qu'on nous trouve. Si nous ne pouvions pas nous échapper, nous pouvions au moins nous cacher dans l'armoire et courir dès l'instant où le monstre l'ouvrirait. Ce ne serait pas facile, mais c'était la meilleure option.
J'ouvris l'armoire à la volée. Elle contenait pas mal de vêtements, ce qui était au moins une chance : nous pourrions nous en servir pour nous dissimuler. J'essayai de faire entrer Holloway en premier, mais il noua fermement ses bras autour de ma taille et secoua la tête.
« Je veux entrer avec grande sœur. »
« D'accord. Alors Moran, entrez la première. Vite. »
« O-Oui ! »
Quand il s'agissait de vies humaines, Moran pouvait se montrer d'une sévérité infinie. Mais hors de ce sujet, elle était égale à elle-même, douce et angélique. Et elle écoutait bien. Moran était peureuse, mais aussi assez forte pour se sacrifier pour les autres. Même dans le jeu, les agissements d'Evelyn l'avaient plusieurs fois mise en danger de mort, et pourtant elle n'avait jamais abandonné Evelyn. Vu sous cet angle, Moran était probablement l'alliée la plus fiable ici.
Moran s'installa dans un coin. Holloway entra ensuite. J'entrai en dernier et me plaçai au milieu. À l'instant où je refermai l'armoire, le mur de la pièce voisine s'effondra. La vibration se propagea jusque dans l'armoire. Apparemment terrifiée par la proximité du monstre, Moran agrippa ma manche avec une force désespérée.
« M-Mademoiselle Evelyn... S-S'il arrive quelque chose, vous allez m'abandonner ? »
« Oui. »
Je suis comme ça.
Les lèvres de Moran remuèrent sans bruit, comme si ma réponse immédiate l'avait laissée sans voix. Comme s'il avait attendu son tour, Holloway demanda :
« Grande sœur, et moi ? »
« Non. »
Parce que si je vous abandonne, j'ai l'impression que je ne pourrai pas gérer ce qui arrivera ensuite... Je ne devais me séparer de Holloway que lorsqu'une situation naturelle nous y forcerait.
« Pourquoi ? »
Pour une raison inconnue, Holloway semblait ravi de la question.
« Parce que vous êtes un enfant qui mérite d'être protégé. »
« Alors tu me protégeras ? Pas cette femme. Juste moi ? »
« Oui. »
Moran, qui écoutait en silence, demanda avec prudence :
« ... Mademoiselle Evelyn, étiez-vous très contrariée à cause de ce qui s'est passé tout à l'heure ? »
« Oui. »
Je boude, bon sang. Je répondis d'un ton maussade. Alors...
♥♡
♥
♥♡
Des cœurs se mirent soudain à apparaître. ... C'est quoi, ça ? Ces cœurs holographiques montaient en flottant, éclatant par petits pops, juste au-dessus de la tête de Holloway.
[Félicitations ! L'affection de Holloway atteint 2 % !]
[Affection : 2 %]
Atteint 2 %... L'affection de Holloway avait de nouveau augmenté ? Mes yeux s'écarquillèrent devant ce développement inattendu.
[La pièce à accès restreint n° 22, chambre 205 « Cette chambre est très sûre ! », a été déverrouillée !]
Une pièce déverrouillée, simplement parce que son affection atteignait 2 %. Je savais déjà que faire monter l'affection de Holloway était censé être très difficile, et c'était pour cela que j'avais prévu d'y renoncer tôt... Mais voilà qu'elle déverrouillait une pièce. Cela n'avait jamais existé dans <The Child's Secret>. Dans le jeu, on se contentait de passer devant les pièces verrouillées et d'explorer celles qui étaient déjà ouvertes...
Une pièce ? La porte de sortie pouvait-elle se trouver dans l'une des pièces pas encore déverrouillées ? À l'instant où cette pensée me traversa, tous mes poils se hérissèrent. L'hôtel était immense, il avait donc forcément un sous-sol. Mais chaque fois que les joueurs essayaient de descendre sous terre dans le jeu, une fenêtre [GAME OVER] apparaissait et les renvoyait au début. Peu importait à quel point on avait amélioré ses statistiques : qu'on y entre au début ou à la fin du jeu, c'était toujours terminé sur-le-champ. Le jeu n'expliquait même jamais comment on mourait. L'écran virait simplement au rouge sombre à l'instant où on entrait au sous-sol, comme pour avertir de ne jamais y aller.
'Ne me dites pas qu'il fallait aussi faire monter l'affection de Holloway avant d'entrer au sous-sol ?'
Était-ce pour cela que tous les joueurs qui y étaient entrés sans l'avoir fait monter mouraient aussitôt ? Vu ce genre de conception... Vu ce niveau de difficulté ridicule... la porte de sortie se trouvait presque certainement sous terre.
« Grande sœur ? »
Je fixai Holloway d'un air hébété quand il m'appela. Puis je... Pour m'échapper de cet hôtel abandonné, j'étais censée séduire le boss final de toutes mes forces, tandis qu'il souriait innocemment en faisant semblant de ne rien savoir ?!