Les jours qui suivirent furent agités.
En gros, je passai un bon nombre d’examens.
Prises de sang, questions sur mes symptômes et diverses autres choses qui m’obligeaient à rester immobile pendant qu’on me répétait de ne pas bouger. Beaucoup de médecins vinrent me voir et, chaque fois que je pensais en avoir fini, quelqu’un d’autre arrivait.
Je m’étais fait une idée bien fausse de ces vacances.
Je préférerais retourner au travail.
Et je n’y pouvais pas grand-chose.
La seule bonne nouvelle, c’était que la BUA avait signé avec moi un accord de confidentialité concernant ses conclusions. Les résultats resteraient entre les mains des personnes chargées de l’affaire. Rien ne serait transmis à la Guilde.
C’était une bonne chose.
Mais aussi une mauvaise, puisque j’avais encore moins confiance en la BUA qu’en ma propre Guilde.
Et je n’avais pas spécialement envie que les Chefs de section sachent tout de mon corps.
Surtout un Chef de section en particulier.
Cela dit, l’accord n’empêchait pas les personnes qui m’examinaient de découvrir des choses. Vu qui participait à l’enquête, ça ne me mettait pas tout à fait à l’aise non plus. Mais je n’avais pas vraiment le choix.
La seule option qui me restait, c’était de m’enfuir, mais… c’était sans doute encore pire.
Je soupirai.
Enfin, ce n’est pas comme si j’avais le choix. Autant…
La Main m’inquiétait, mais ils avaient probablement déjà compris. Rien n’était plus effrayant qu’un fou blessé.
Enfin, je l’espérais.
« Gardez la tête immobile, s’il vous plaît. »
« … Elle est immobile. »
« Vous la tourniez. »
« À peine. »
La femme près du scanner me dévisagea un instant, puis ajusta le cadre autour de ma tête.
Plusieurs fils en partaient pour rejoindre la machine. On m’avait aussi collé de petits électrodes sur la poitrine et demandé d’enlever ma chemise et mon bracelet.
Je n’étais pas particulièrement ravi de devoir retirer ce dernier.
« Essayez de vous détendre. »
Je levai les yeux vers la grande ouverture au-dessus de moi.
Le scanner occupait presque toute la pièce. Un agent m’avait escorté jusqu’ici, et le couloir avait été évacué avant qu’on m’y fasse entrer.
Même à présent, un agent restait près de la porte.
Je n’allais nulle part.
« Ça va prendre longtemps ? »
« Nous vous dirons quand nous aurons terminé. »
Rassurant.
Le lit se mit à bouger.
Je regardai le plafond disparaître tandis que ma tête s’enfonçait dans la machine. Un faible bourdonnement résonnait quelque part près de mes oreilles.
Mon cœur battait assez fort.
Pas parce que je pensais que la machine allait me faire mal.
Je m’inquiétais plutôt de ce qu’ils allaient découvrir.
Une faible lumière passa sur mon visage. Je fermai brièvement les yeux, puis les rouvris en entendant quelqu’un, à l’extérieur, demander une autre image.
Pendant un moment, personne ne dit rien.
Puis ?
« … Qu’est-ce que… ? »
Mes doigts cessèrent de bouger.
« Revenez à cette section. »
Un bref silence suivit.
« Ici ? »
« Oui. Agrandissez. »
Je fixai la surface incurvée au-dessus de mon visage.
La machine se remit à bourdonner.
« C’est autour de tous les nœuds ? »
« … On dirait bien. »
« Qu’est-ce que c’est ? Je n’ai jamais rien vu de pareil. »
« … »
Bon.
Je supposai que je ne pouvais plus garder ça secret.
Les voix continuèrent quelque temps, s’abaissant parfois au point que je ne parvenais plus à distinguer les mots. Je restai immobile tout du long, jusqu’à ce que le lit se remette enfin à bouger.
Le plafond réapparut.
Ainsi que les médecins.
Ils étaient trois près de l’écran. La femme qui m’avait installé le cadre s’approcha, mais elle continua de regarder l’écran tout en tendant la main vers l’équipement autour de ma tête.
« … C’est si grave que ça ? »
Personne ne répondit tout de suite.
Un homme plus âgé se tourna vers moi.
« Comment se fait-il que vous soyez encore en vie ? »
Ah.
À ce point-là.
Je haussai les épaules autant que les fils me le permettaient.
« On s’y habitue. »
« Non. On ne s’habitue pas à ça. »
Il s’écarta pour me laisser mieux voir l’écran.
Les voies autour de mes nœuds avaient l’air bien plus abîmées une fois agrandies comme ça. De la matière s’y était accumulée partout ; certaines zones étaient si obstruées qu’il était difficile de voir où elles se prolongeaient.
Je le savais déjà.
Mais ce n’était toujours pas très agréable à regarder. À vrai dire, je détournai les yeux presque aussitôt.
« Depuis combien de temps est-ce que ça dure ? »
« Un moment. »
« Et vous avez continué à utiliser vos nœuds ? »
« Eh bien, oui. »
L’homme me regarda.
Puis regarda l’écran.
« Vous devez arrêter. Tout de suite. »
« … »
« Ce ne sont pas de simples dégâts. Avec une telle obstruction, continuer à les solliciter pourrait être extrêmement dangereux. »
Je baissai les yeux vers mes mains.
« Enfin, c’est comme ça. »
« Chef d’escouade Thorne. »
« J’ai compris. »
Je tendis la main vers le cadre, mais la femme m’arrêta.
« Laissez-moi d’abord vous l’enlever. »
J’attendis qu’elle débranche les fils et détache le cadre. Une fois qu’elle eut terminé, je retirai les électrodes restantes et attrapai ma chemise.
Le médecin âgé continuait de parler.
De nouveaux examens, un autre spécialiste. Il fallait comparer les images avec les résultats qu’ils avaient déjà.
J’enfilai ma chemise.
« Avez-vous ressenti des douleurs ? »
« Oui. »
« En permanence ? »
« Moins ces derniers temps. »
« Qu’est-ce qui a changé ? »
Je tendis la main vers le plateau à côté du lit.
Mon bracelet reposait près de mes lunettes de soleil.
Un médecin près du bureau y jeta un coup d’œil.
« Celui qui vous a donné ça savait ce qu’il faisait. »
Ma main s’immobilisa.
« Le bracelet ? »
« Oui. C’était une bonne décision. Il aide à maîtriser votre état. »
« … D’accord. »
Je le pris et l’attachai autour de mon poignet.
Depuis que je l’avais retiré, une pression sourde pesait derrière mes yeux. Je ne me rendis compte à quel point elle me gênait que lorsqu’elle commença lentement à s’atténuer.
Mes pensées s’éclaircirent.
C’était mieux.
« N’utilisez pas vos nœuds tant que nous n’avons pas fini d’examiner tout ça », dit le médecin âgé.
« Compris. »
Il n’avait pas l’air tout à fait convaincu, mais finit par se tourner de nouveau vers l’écran.
La femme à côté de lui désigna l’une des images.
Je les laissai à leurs affaires.
Je n’avais pas grand-chose à apporter. Et puis, j’avais une préoccupation plus urgente.
« Alors… ? »
Je regardai les médecins.
« Vous avez découvert autre chose ? »
Le médecin près du bureau baissa les yeux vers les résultats.
« Non. À part ce dont nous avons parlé, vous semblez en bonne santé. Rien d’autre ne ressort pour le moment. »
« Rien ? »
« Nous vous surveillerons de près. »
« … D’accord. »
Je hochai la tête et pris mes lunettes de soleil.
Quand je me levai, j’eus un léger étourdissement.
Je gardai un instant les doigts posés sur le bord du lit, puis me redressai comme il faut. Les médecins examinaient toujours les images. Je gardai une expression impassible en mettant mes lunettes.
Je me suis sans doute levé un peu trop vite.
Ça m’arrivait de temps en temps. Du moins, c’était ce que je me serais dit d’habitude. Mais maintenant… je n’en étais plus aussi sûr.
Mon nez recommença à me picoter.
Je me frottai sous les narines.
« Vous êtes prêt ? »
L’agent près de la porte me regardait.
« Oui. »
Je baissai la main et le suivis dehors.
Je poussai un soupir de soulagement en sortant. À vrai dire, je pensais qu’ils découvriraient davantage de choses, mais ça restait dans les limites de mes attentes.
Quant au reste…
Je baissai les yeux vers le bracelet.
J’avais l’esprit clair.
Je pouvais réfléchir correctement.
J’aurais dû m’en sentir mieux, mais, tandis que nous retraversions le couloir vide, je me surpris à compter les pas jusqu’à ce que je puisse me rasseoir.
Il ne me restait plus beaucoup de temps.
Je ne savais pas combien.
Mais j’étais de plus en plus certain de ne pas pouvoir me permettre d’attendre qu’ils trouvent une solution.
*
Toc ! Toc !
« Hum ? »
J’étais allongé sur le lit lorsque quelqu’un frappa.
L’espace d’un instant, j’envisageai de faire semblant de dormir.
Ils m’avaient déjà pris assez de sang pour aujourd’hui. Quoi qu’ils veuillent encore, ça pouvait bien attendre un peu.
Toc ! Toc !
Je regardai vers l’entrée.
Un agent entra, mais resta de l’autre côté de la vitre.
« Vous avez de la visite. »
« … Encore quelqu’un ? »
Il hocha la tête et s’écarta.
Je me redressai un peu, les yeux rivés sur la porte ouverte.
Si c’est Kyle ou Zoey, je peux toujours essayer de leur demander encore de l’argent. Ça ne coûte rien.
Mais cette fois, il faudrait que je m’y prenne autrement.
J’ouvris la bouche.
Puis quelqu’un entra.
« … »
Je haussai les sourcils.
Je me redressai tout à fait et laissai mes jambes glisser hors du lit, les yeux fixés sur l’homme qui se tenait derrière la cloison. Sa présence emplit aussitôt toute la pièce.
C’était…
Qu’est-ce qu’il faisait ici ?
Le Maître de guilde d’Obsidian Bastion.