« … Lâche-moi. »
S’il te plaît ?
J’essayai de retirer ma main, mais ses doigts se resserrèrent, écrasant les os de mon poignet. La douleur due à l’échec du confinement ne s’était pas encore dissipée, et ça n’arrangeait rien.
En fait, ça faisait plutôt mal.
Arrête.
« Mirelle. »
« Héhéhé… »
L’anomalie ne réagit pas au rire de Mirelle. Sa poigne resta inchangée.
Je baissai les yeux vers mon poignet.
« Oh, merde. »
Elle n’utilisait pas de pouvoir pour me retenir. C’étaient simplement ses doigts et, malheureusement, j’avais beau essayer de me dégager, je n’y arrivais pas.
J’avais été tellement occupé à imaginer ce qu’elle pourrait faire après cet échange de corps que je n’avais pas vraiment réfléchi à ce qu’elle pouvait faire physiquement.
« Putain, elle est sacrément forte. »
Heureusement, je n’étais pas complètement sans défense.
Un fin voile d’obscurité s’agita derrière l’anomalie, et le Voyageur du Vide en émergea sans un bruit. Son bras s’effila tandis qu’il le levait au-dessus de l’épaule de l’anomalie.
Mais, comme si elle avait senti sa présence, l’anomalie me tira soudain vers elle.
« … ! »
Je perdis l’équilibre et trébuchai en avant, ma main libre agrippant son épaule. Dans le même temps, Mirelle cessa de rire tandis que l’anomalie portait sa main à mon visage.
J’écarquillai les yeux. Ses doigts s’approchaient déjà des miens quand⎯
Ding !
Un son aigu résonna dans la pièce.
La main s’immobilisa.
Le bout de ses doigts resta à quelques centimètres de ma joue, tremblant légèrement tandis que le Chef d’orchestre abaissait son doigt.
« Doucement. »
Je reculai aussitôt et tentai de me libérer de l’emprise de l’anomalie.
Mais…
Même si le reste de son corps ne bougeait pas, ses doigts autour de mon poignet refusaient de s’ouvrir. J’attrapai son pouce de ma main libre et tentai de le repousser, mais avant que je puisse desserrer sa prise⎯
« Héhéhé… »
Mirelle se remit à rire.
L’anomalie resserra sa prise sur mon poignet et la douleur m’assaillit. Je fis de mon mieux pour ne rien laisser paraître, mais je sentais mes os craquer sous la pression.
« Tu pourrais… enfin, me lâcher un peu ? Ça commence à faire mal. »
Elle leva les yeux.
Derrière elle, le Voyageur du Vide bougea de nouveau.
J’aperçus une lame sombre se former, puis l’anomalie pivota brusquement et me tira contre elle. Mon épaule se retrouva sur la trajectoire de la lame, qui s’arrêta si près que je sentis le froid à travers ma chemise.
« … »
Le Voyageur du Vide me regarda.
Je soutins son regard et inspirai profondément.
« … Tant mieux si tu t’es arrêté⎯euh ! »
L’anomalie tira de nouveau, me plaquant le bras contre le ventre et se pressant contre mon dos. Sa main libre se glissa sous ma mâchoire et m’empoigna par-dessous, prête à me briser la nuque à tout instant.
« Ça devient franchement désagréable. »
Le Voyageur du Vide se déplaça sur le côté. L’anomalie pivota avec lui, me gardant entre eux tandis que son pouce s’enfonçait lentement sous mon menton.
Le Chef d’orchestre gardait la main levée. Mirelle se tenait à quelques pas, les épaules secouées par un nouveau gloussement étranglé, mais c’était inutile : l’anomalie me tenait complètement en otage.
Tout le monde me regardait.
Je comprenais leur réaction. Moi aussi, je me demandais ce qu’ils étaient censés faire.
« On pourrait peut-être en discuter. »
Les doigts sous ma mâchoire se resserrèrent.
Je le sentais…
Un simple geste suffirait à me tuer.
« … Apparemment, non. »
J’essayai encore de bouger le bras, mais la douleur qui irradiait de mon poignet m’arrêta. Avec son autre main plaquée contre mon visage, je ne pouvais même pas tourner la tête correctement.
En même temps, je sentais son regard braqué sur Mirelle.
Elle attendait…
Attendait qu’elle s’interrompe pour prendre le relais.
Ha ha.
J’avais envie de rire.
Vraiment…
« Héh… héhé… »
Son rire se faisait de plus en plus discret. Je voyais qu’elle s’efforçait de continuer, mais elle ne pourrait pas tenir éternellement. Je regardai les autres. Eux aussi semblaient désemparés : la moindre intervention risquait de pousser l’anomalie à me tuer.
Ça…
« Je suis un otage. »
« C’est donc moi. »
La joue de l’anomalie effleura le côté de ma tête.
J’essayai de faire fonctionner mon premier nœud une nouvelle fois, mais dès que je m’y risquai, l’anomalie enfonça davantage sa main dans mon cou et me força à arrêter.
« … Arrête. »
Elle se mit même à parler. Avec ma voix.
Formidable.
Le Voyageur du Vide tenta de bouger une nouvelle fois, mais je sentis l’anomalie pivoter avant même qu’il ait fini son mouvement. Il s’immobilisa aussitôt. Ni moi ni les autres n’avions vraiment la possibilité d’agir.
Cette anomalie…
Elle semblait parée à tout.
Je finis par hausser les épaules.
Vu les circonstances, ce n’était pas un haussement d’épaules très convaincant.
« … Bon, ça se présente plutôt mal. »
« Héhé… hé… »
La voix de Mirelle se fit de plus en plus étranglée. Des larmes perlaient au coin de ses yeux tandis qu’elle me regardait.
Pour finir, je secouai simplement la tête.
Elle s’arrêta.
« … »
Un bref instant, un silence absolu s’abattit sur la pièce.
Puis la main contre mon visage s’approcha encore.
Et bientôt⎯
Tout mon corps se glaça, et mon esprit perdit le contact avec mes membres.
« ⎯ ! »
Je sentis ma mâchoire bouger.
Pas s’ouvrir, juste bouger…
C’était comme si quelqu’un avait glissé une main sous ma peau pour tirer légèrement mon visage de l’intérieur.
Mes pieds touchaient toujours le sol.
Je le sentais.
Pourtant, quand je baissai les yeux, je vis mes chaussures de derrière.
« … Quoi ? »
Une autre note retentit.
Elle semblait venir de l’extérieur de la pièce, alors que je voyais toujours le Chef d’orchestre se tenir devant moi.
Devant lequel de moi ?
J’essayai de lever ma main libre.
La main que je regardais resta le long de mon corps. Quelque chose bougea près de mon visage, et je sentis des doigts appuyer contre ma joue.
Sauf que, maintenant, je sentais aussi la joue sous ces doigts.
L’estomac noué, je vis la pièce basculer de nouveau. Pendant un instant, je fixai l’arrière de ma propre tête, regardant mon corps s’appuyer contre moi tandis que mes lèvres s’ouvraient lentement.
Je sentais toujours la douleur dans mon poignet.
Mais, cette fois, je sentais aussi à quel point je le serrais fort.
« Arrête. »
J’essayai de desserrer ma prise.
Rien ne se passa.
Ma bouche bougea quelque part devant moi.
« … Arrête. »
La voix ressemblait à la mienne, mais je n’avais pas voulu parler à voix haute. J’essayais de comprendre ce qui se passait. C’était comme si j’échangeais constamment de corps, tout en ayant davantage l’impression d’être un spectateur.
C’était… incroyablement étrange.
Quelque chose appuya contre l’intérieur de mon front.
Puis… le silence absolu.
Un silence si étrange que, pendant un instant, je cessai de lutter.
D’habitude, des dizaines de voix m’assaillaient dans la tête, me disant quoi faire et quoi éviter. J’avais du mal à savoir lesquelles écouter et lesquelles ignorer, mais à cet instant précis…
Toutes les voix avaient disparu.
Je n’entendais plus qu’un silence étrange.
Un silence… curieusement réconfortant.
J’essayai de fermer les yeux, mais je continuai à voir mon propre dos. De l’autre côté, la pièce disparut, ne me laissant voir qu’à travers une seule paire d’yeux.
Quelque chose d’autre essayait encore de regarder à travers la paire que j’avais fermée.
Mes paupières tressaillirent.
Puis s’ouvrirent.
« Non. »
Je ne savais pas quelle bouche avait prononcé ce mot.
La pression continua de s’enfoncer dans ma tête, et les voix revinrent.
Chacune semblait me donner un ordre différent. Pendant un instant, je sentis mon corps essayer de toutes les écouter à la fois.
« Retourne-toi. »
« Ne bouge pas. »
« Ouvre la bouche. »
« Laquelle ? »
Les mêmes mots commencèrent à sortir de la bouche près de mon oreille, se chevauchant jusqu’à ce que je ne sache plus où finissait une phrase et où commençait la suivante.
Mais les voix s’évanouirent bientôt complètement. Ma vision changea aussi.
Je ne savais plus lequel de nous était moi.
Jusqu’à ce que⎯
Quelque chose se raidisse derrière moi.
Je sentis ses doigts avant de les voir. Chacune de ses phalanges se plia douloureusement tandis que sa prise sur ma mâchoire se relâchait. Son bras se détacha brusquement de mon visage, puis se tendit de nouveau vers lui, le manqua et attrapa sa propre joue.
« N-non… »
Ma voix sortit de sa bouche.
Puis un autre son suivit : plusieurs voix luttaient pour s’exprimer dans la même gorge.
« N-non… Non… non… NON… N-on. »
Puis⎯
« AAAAAAH⎯ ! »
L’anomalie poussa soudain un hurlement.
Un hurlement déchirant, qui semblait venir tout droit de son âme. Elle se mit à se contorsionner contre le mur, une épaule remontant tandis que l’autre partait en arrière. Ses mains s’agrippèrent à sa tête, les doigts s’enfonçant dans ses cheveux, tandis que sa bouche s’ouvrait bien plus grand qu’avant.
Je recommençai à sentir mon corps, et les voix revinrent avec mes sensations.
C’était rassurant, d’une certaine façon.
« … C’était complètement dingue. »
Je restai immobile quelques secondes, essayant de respirer tandis que l’anomalie cessait peu à peu de trembler. Ses mains retombèrent. Son regard balaya la pièce avant de s’arrêter sur moi.
Elle se plaqua aussitôt davantage contre le mur, le corps tremblant.
Comme si… elle avait peur de moi.
Hein ?
« … »
Je baissai les yeux vers mon poignet. Des marques bleues commençaient à apparaître là où ses doigts s’étaient enfoncés, et ma main n’arrêtait pas de trembler.
Elle l’avait cassé ?
Quand je reportai les yeux sur l’anomalie, elle tenta de s’éloigner.
Elle n’avait nulle part où aller.
Je me frottai la tempe, puis compris ce qui se passait.
« Ne me dites pas qu’elle a eu peur après avoir échangé son corps avec moi et entendu toutes les voix dans ma tête. »
Enfin, n’importe qui deviendrait fou à cause d’elles.
Moi, par contre, non.
« Ma tête est un peu en vrac, je sais. »
Elle me fixa.
Cette fois, elle n’essaya pas de répéter mes paroles.
Je m’approchai prudemment, sans quitter ses mains des yeux. Le Voyageur du Vide se déplaça à côté d’elle tandis que le Chef d’orchestre l’observait depuis l’autre côté.
L’anomalie les regarda tour à tour, puis reporta son attention sur moi. Le dos plaqué contre le mur, elle cherchait une issue des mains.
« … Reprenons depuis le début. »
Je tendis la main vers son épaule.
Elle sursauta, se retourna avec désespoir et tenta de griffer le mur pour s’échapper.
« Voilà. Voilà. »
Mon premier nœud s’activa lorsque j’utilisai [Vaisseau de confinement].
La douleur revint, mais la force qui m’avait repoussé jusque-là avait disparu. J’appuyai la main contre la tête de l’anomalie.
Puis…
Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit.
Un instant plus tard, mes doigts se refermèrent autour de sa tête et une notification apparut devant mes yeux.
[Confinement réussi.]
[<B> Mimique de rang]