Je parvins tout juste à m’écarter avant que sa main ne s’abatte.
BANG !
Le bureau se fendit sous le choc, projetant des morceaux de bois à travers la salle de classe. Je reculai, mais il m’attrapa le poignet avant que je puisse me dégager et me planta le genou dans le ventre.
« Argh… ! »
Il me repoussa, m’arrachant tout l’air des poumons. Mon épaule heurta un autre bureau, qui se renversa, et je titubai vers la porte en essayant de reprendre mon souffle.
« … C’était… le mobilier de l’école. »
Il jeta un regard aux meubles brisés, puis reporta son attention sur moi.
« Ah oui ? »
« Oui. Et j’étais… aussi en train de vous pardonner. »
Je me redressai tandis que mes nœuds s’agitaient. Une pellicule sombre glissa le long de ma main, mais quand je tentai de le frapper, il saisit mon avant-bras au-dessus de la pellicule et le tordit.
Une douleur me transperça le coude.
« Tu es lent. »
Son poing me frappa au visage avant que je puisse répondre. Je titubai sur le côté et me rattrapai au chambranle tandis qu’un liquide chaud me coulait jusqu’au menton.
Je restai un instant là, la tête baissée.
« … Aïe… »
Je remuai prudemment la mâchoire.
Rien ne semblait cassé. J’avais plutôt de la chance, vu le peu de considération qu’il avait témoigné à mon visage.
« Bien… Je peux encore parler. »
C’était important.
Quelques pensées désagréables me traversèrent l’esprit, mais je les chassai.
J’entendis un petit ricanement devant moi. On aurait dit qu’il se moquait de moi.
« Tu développes une Porte et tu crois pouvoir me menacer ? »
Il s’approcha sans se presser, son regard se portant brièvement sur les coins de la pièce.
Même maintenant, il vérifiait les alentours. Il avait l’air plutôt vigilant.
Je m’essuyai la bouche.
« … Tu aurais pu… simplement répondre à mes questions. Regarde comme tu me rends pénible. »
« Et toi, tu aurais pu rendre ce que tu as volé. »
Son regard s’abaissa vers ma main, où la pellicule sombre remua et s’allongea de nouveau. Je savais déjà que tenter de le frapper avec ne servirait pas à grand-chose.
« Bon, j’ai quand même ça… »
À la place, je tendis le bras derrière moi et ouvris la porte.
« Allez-y ! »
Je désignai l’homme tandis que plusieurs silhouettes apparaissaient derrière moi. Je les connaissais toutes : des dizaines d’enfants, et même un double de moi-même.
Leurs têtes se tournèrent d’un même mouvement, leurs visages pâles se levant vers la lumière qui se déversait par l’embrasure.
La silhouette la plus proche de moi était exactement mon propre clone.
Je lui attrapai l’épaule et le tirai vers moi, plaçant le tranchant de mon autre main contre sa gorge.
« Approche et je commence par m’en débarrasser. »
L’homme s’immobilisa.
Il haussa un sourcil.
« C’est là que tu les cachais ? Pas étonnant que j’aie eu du mal à les repérer. »
« … Tu commences à regretter ta décision ? »
Depuis le début, il était surtout venu pour les clones. J’en étais certain, parce que je l’avais délibérément attiré ici en en laissant un caché hors de la Porte.
Je ne savais pas pourquoi, mais il était venu les récupérer.
En menaçant d’en détruire un, j’étais sûr qu’il s’arrêterait pour négocier pacifiquement avec moi.
Son regard se posa sur le clone, puis revint lentement vers moi.
Ses lèvres s’étirèrent en un sourire.
« Alors, j’ai aussi un clone de toi ? »
Il resta où il était plusieurs secondes, le sourire aux lèvres. Puis son expression changea et un petit rire lui échappa.
« C’est vraiment très amusant. C’est ça, ton plan ? »
« … »
« Me menacer avec mon propre travail ? »
Je surveillai ses mains tandis qu’il faisait un pas de plus.
« Tu n’as pas entendu ce que je viens de… »
Le clone m’attrapa le poignet. Mes yeux s’écarquillèrent de surprise.
— !
Hein ?
Ses doigts se resserrèrent avant que je puisse prononcer un mot, m’arrachant la lame de sa gorge.
Derrière lui, les autres commencèrent à entrer dans la salle de classe.
J’essayai de me libérer, mais il me tordit le bras et me poussa vers deux d’entre eux. Ils me saisirent les coudes avant que je puisse retrouver mon équilibre.
« … ?! »
« Tu es vraiment nouveau dans le domaine. »
L’homme regarda les clones me tordre les bras dans le dos tandis que les autres passaient entre nous.
BANG !
Ma tête heurta le sol.
Ça… faisait mal.
« Tu croyais qu’ils t’appartenaient parce que tu les gardais dans ta Porte ? »
Plusieurs clones remuèrent les lèvres en même temps que lui, mais aucun son n’en sortit.
L’un d’eux me tordit encore plus le bras dans le dos.
… Ça faisait vraiment mal.
« Sale enfoiré sans cœur. C’est comme ça que tu traites quelqu’un qui cherche la paix ? »
Il ne semblait pas particulièrement intéressé par l’idée de me faire entendre raison.
L’homme s’arrêta à quelques pas de là et fit un signe de tête.
« Derrière moi. »
Les clones restants obéirent, se faufilant devant lui pour rejoindre l’espace entre les bureaux. Il observa leurs visages à mesure qu’ils passaient, tournant parfois la tête de l’un d’eux vers la lumière.
Je me débattis contre les mains qui me retenaient.
Il leva les yeux vers moi.
« Pour quelqu’un qui leur a causé pas mal de soucis, tu as l’air plutôt idiot. Les médias avaient raison à ton sujet ? Tu es surestimé, c’est ça ? »
« … C’est dur. »
« C’est la vérité. »
Enfin, le dernier clone, celui qui me ressemblait, passa derrière l’homme. Son regard s’attarda sur lui, puis il lui prit le menton et lui tourna légèrement la tête pour examiner la marque que j’avais laissée sur sa gorge.
« … Ce n’est pas que j’avais absolument besoin de les récupérer, mais comme tu as semé un sacré bazar, j’ai dû revenir pour éviter qu’on les voie. »
Son pouce effleura la coupure superficielle.
« Cela dit, tant mieux si tu m’as fait revenir ici : j’ai maintenant plusieurs nouveaux atouts pour mon prochain projet. »
Mes bras commençaient à s’engourdir.
« C’est donc ça qu’il ressentait quand je n’arrêtais pas de parler ? »
Putain…
Je me promis de ne plus autant bavarder.
Je changeai d’appui, cherchant une position plus confortable.
Puis, soudain, je souris.
« … Ah, oui. »
Il se retourna vers moi et mon sourire s’élargit légèrement.
« J’allais oublier. J’ai bien apporté quelques modifications aux clones. »
« Quoi ? »
L’expression de l’homme changea, mais il était trop tard.
Puchi !
Une pointe noire jaillit de l’intérieur de mon clone et fila droit vers l’homme, lui transperçant l’épaule. Le sang gicla de tous côtés et son corps tressaillit.
Le Voyageur du Vide.
L’homme leva brusquement sa main libre, tentant de se dégager de cette attaque soudaine, mais le bras du Voyageur du Vide passa devant le sien et s’enfonça davantage dans son épaule.
« Argh… ! »
Ses nœuds s’agitèrent.
Mais un léger rire retentit au-dessus de lui, réduisant momentanément ses nœuds à néant.
Le corps du Voyageur du Vide se précisa à mesure qu’il sortait entièrement du clone. Il se plaça derrière l’homme et l’immobilisa tandis que celui-ci écarquillait les yeux.
Depuis le sol, je contemplai la scène.
« V-vas-y. »
Les clones autour de lui se précipitèrent aussitôt vers le Voyageur du Vide, mais la lame était déjà plaquée contre sa gorge. Ils s’arrêtèrent tous tandis que je me relevais, m’époussetais les mains et me massais le dos endolori.
« … Ça faisait vraiment mal, tu sais ? »
Je me redressai lentement et passai devant les clones sans même leur accorder un regard, puis je fixai l’homme droit dans les yeux.
… Je lui tapotai la joue.
« Tu sais, tout ça aurait pu se régler pacifiquement si tu n’avais pas attaqué le premier. Je voulais juste savoir ce qui était arrivé à Elon. Ce n’est pas si compliqué, non ? »
La situation me paraissait assez évidente.
Après tout, puisqu’il avait créé les clones, il était logique qu’il puisse les contrôler. Il me suffisait de cacher le Voyageur du Vide dans l’un d’eux et d’attendre qu’il s’en serve pour me menacer.
« Allez, discutons tranquillement. »
Je m’assis par terre et croisai les jambes.
Je voulais bavarder tranquillement avec lui, quand il se mit soudain à rire.
« Hahahaha. »
« … »
Son rire résonna dans toute la salle de classe.
Je le laissai rire un instant.
Puis…
« Hahahahaha. »
Je me mis à rire avec lui.
« … »
Cela sembla le prendre au dépourvu. Son sourire disparut.
« … Tu es complètement cinglé. »
Ce furent les premiers mots qu’il m’adressa après avoir enfin cessé de rire.
Un peu impoli, vu qui avait commencé.
« Mais… j’imagine qu’il le faut. C’est la seule façon de survivre à ce jeu. »
Un jeu ?
Il me regarda de nouveau, les yeux encore plus injectés de sang qu’avant. Ce qu’il vit sur mon visage fit renaître un léger sourire sur ses lèvres.
« Ne fais pas semblant de ne pas comprendre. Je sais que tu en as conscience, toi aussi. »
Il se pencha légèrement vers moi et baissa la voix, comme si nous partagions une confidence particulièrement amusante.
« Ce monde n’est rien d’autre qu’un immense jeu entre nous, les détenteurs. »
Mon sourire s’effaça.
« Portes, anomalies… Les gens passent toute leur vie à essayer de survivre aux choses que nous introduisons dans ce monde. Ils perdent leur maison, leur famille, tout, sans même savoir qui blâmer. »
Il ne me quittait pas des yeux.
« Mais nous, nous le savons, pas vrai ? »
Je ne répondis pas, tandis que ses lèvres s’incurvaient davantage.
« Et le plus drôle, c’est qu’aucun de nous ne sait pourquoi. Nous savons ce qui arrive à ces gens. Nous savons qui en est responsable, et pourtant, nous recommençons. »
Il laissa échapper un nouveau rire en secouant la tête.
« Mais c’est amusant, pas vrai ? Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? C’est… »
Puchi !
Du sang m’éclaboussa le visage avant que sa tête ne heurte le sol.
Elle rebondit une fois et roula vers moi, s’arrêtant contre ma chaussure, la bouche toujours ouverte. Je baissai les yeux vers elle tandis que du sang me coulait du menton.
Je n’en avais pas donné l’ordre.
Je relevai lentement la tête.
Le Voyageur du Vide se tenait à l’endroit où l’homme était assis. Derrière lui, d’autres silhouettes apparurent et tournèrent leur attention vers ce qu’il restait de l’homme.
Mirelle, M. Jingles, le Chef d’orchestre…
Mon regard passa de l’un à l’autre avant de revenir à la tête à mes pieds. J’écoutais encore, je réfléchissais toujours à la prochaine question à poser.
Apparemment, ils n’avaient pas eu besoin d’en entendre davantage.
« Ha. »
Un rire m’échappa. Je levai la main pour m’essuyer le visage, mais ne fis qu’étaler le sang sur ma joue.
« … C’est une situation assez intéressante, non ? »
Je ne pouvais pas vraiment leur en vouloir.
Après tout, j’aurais réagi pareil si j’avais appris que leurs souffrances n’étaient que le résultat d’un jeu auquel se livrait une bande de gens.