Quand je regagnai mon bureau, je me sentis plutôt épuisé.
Je ne suis pas parti si longtemps que ça, mais j’ai l’impression d’avoir été absent presque un an.
La porte de mon bureau s’ouvrit normalement, ce que j’appréciai bien plus qu’autrefois.
Je la laissai ouverte derrière moi et portai le rapport de Joanna vers le bureau, mais je ralentis en remarquant qu’un objet s’y trouvait déjà.
Un colis.
Il était emballé dans du papier ordinaire, et un bon de livraison était glissé sous la ficelle qui l’entourait.
« … Ne recommence pas. »
Je posai le rapport et examinai le colis sans le toucher. Après tout ce qui s’était passé, j’avais l’impression que tout nouveau paquet dans mon bureau était forcément une mauvaise nouvelle.
Encore un cadeau du système ?
Cette pensée me rappela quelque chose que j’avais presque oublié.
Ah oui. J’ai bien fini de développer une Porte.
La quête devait être accomplie. J’ouvris le panneau du système et trouvai la notification parmi les messages que je n’avais pas encore consultés. Mon regard s’arrêta sur la partie concernant les récompenses.
L’espace d’un instant, j’envisageai de l’ouvrir.
Puis je reportai les yeux sur le colis.
« … Une chose à la fois. »
Je refermai le panneau sans réclamer quoi que ce soit et regardai le dessus de la boîte. Le nom inscrit dessus me fit changer d’expression.
Silver Lantern.
« Oh. »
Je vérifiai une nouvelle fois, puis dénouai la ficelle et soulevai l’emballage. À l’intérieur, calquée entre plusieurs couches de protection, se trouvait une vieille radio.
« Alors, ils me l’ont donnée. »
Je poussai un soupir de soulagement.
« Dans ce cas, je n’ai pas à m’inquiéter. »
Je la déposai délicatement sur le bureau.
Le boîtier était usé aux angles, et une fine couche de poussière s’accrochait encore au bord du haut-parleur, malgré toutes les précautions prises pour l’emballer.
Après l’avoir observée un instant de plus, je m’assis et tournai le bouton de la radio.
Krrr—
Un grésillement emplit le bureau et ma main s’immobilisa au-dessus du cadran. Je baissai légèrement le volume et écoutai le souffle rauque se répandre dans la pièce.
Au début, il n’y eut rien d’autre.
Krrr—
Juste le grésillement continu de la radio.
« Rien ? »
Je jetai un coup d’œil au rapport de Joanna, puis me penchai vers le haut-parleur. Sous les parasites, je commençai à distinguer autre chose. D’abord imperceptible, le son finit par se préciser dans mon esprit.
« … Allô ? »
Le mot m’échappa avant que je m’en rende compte.
Je pinçai aussitôt les lèvres, me rappelant que j’étais seul dans la pièce.
Le faible son qui sortait de la radio persistait. J’inclinai la tête et rapprochai l’appareil de mon oreille.
Je ne parvenais pas à distinguer les mots, mais plusieurs personnes semblaient parler quelque part, au-delà des parasites. De temps à autre, une voix dominait les autres avant de replonger sous le grésillement.
Mes doigts se posèrent sur le bouton du volume.
BANG !
« … !? »
Je sursautai en arrière quand un coup violent jaillit du haut-parleur, déchirant le grésillement.
On aurait dit qu’on frappait un morceau de bois ; le choc fut suivi d’un écho qui résonna un long moment.
Ma main resta suspendue au-dessus de la radio tandis que les derniers parasites s’estompaient.
Puis une voix grave se fit entendre.
« Que… Krr… l’audience… Krr… commence. »
BANG !
Le second coup fit battre mon cœur si fort que, l’espace d’un instant, je ne sus plus quel bruit venait de la radio et lequel résonnait dans ma poitrine.
Je retirai lentement ma main de la radio, en écoutant le dernier écho s’éteindre.
Krrr—
Les voix que j’avais entendues plus tôt s’étaient tues. Il ne restait qu’un léger froissement de papier, quelque part de l’autre côté du haut-parleur.
… Encore une audience.
Je jetai un coup d’œil vers la porte ouverte, puis reportai mon attention sur la radio. Il n’y avait ni musique ni annonce pour m’expliquer ce que j’étais en train d’écouter. Plus le silence durait, plus je me sentais mal à l’aise.
Puis quelque chose racla le sol à l’autre bout, suivi de cette même voix grave.
« L’accusé… Krrr… va maintenant… Krrr… »
Le haut-parleur se mit à grésiller toutes les quelques secondes tandis que je tendais l’oreille pour écouter attentivement.
« Krrr… comparaître. »
Krrr—
Allez.
Mes doigts se crispèrent sur la radio, tandis qu’un long grésillement résonnait dans la pièce.
Krrr—
Chaque seconde qui passait me sembla interminable.
J’attendis, tendant l’oreille tandis que le silence retombait autour de moi.
Et puis—
« Veuillez… Krr… vous avancer… Krr… »
Krrr—
« Seth Thorne. »
***
La nuit était tombée sur l’île de Valmere, plongeant la majeure partie du quartier nord dans l’obscurité.
Quelques éclairages provisoires étaient encore installés devant l’école. Ils illuminaient les barrières qui bloquaient l’entrée et les bandes de ruban fixées entre les poteaux du portail.
Les journalistes étaient partis, mais les restrictions étaient toujours en place. Plusieurs caméras, disposées le long du périmètre, surveillaient toute la zone.
Plusieurs portes avaient été condamnées, et des panneaux près de l’escalier interdisaient l’accès aux étages inférieurs. Un bout de ruban détaché frôlait la rampe chaque fois que le vent s’engouffrait par les fenêtres brisées.
En bas, la salle de classe du sous-sol était toujours vide.
Les pupitres étaient encore disposés en rangées, leurs surfaces à peine visibles à travers la vitre sale près de la porte.
La pièce était vide, à l’exception d’une lampe portative abandonnée au détour du couloir.
Sa lumière atteignait le bord de la fenêtre et éclairait les traces laissées par quelqu’un qui avait tenté d’essuyer la saleté avant d’abandonner.
Lorsqu’une silhouette apparut à côté, la lampe commençait déjà à faiblir.
Il s’approcha sans toucher le ruban qui barrait la porte de la salle de classe. Son attention restait fixée sur la fenêtre. Il se pencha, inclinant la tête jusqu’à voir au-delà de son propre reflet.
Son regard parcourut les rangées, puis s’arrêta vers le fond, où une chaise avait été poussée plus loin sous son pupitre que les autres.
Derrière lui, le ruban détaché frôla la rampe de l’escalier.
Il se tourna vers le bruit et attendit qu’il se reproduise avant de reporter son attention sur la salle de classe. La faible lumière l’empêchait de bien distinguer les coins. Il s’approcha encore, jusqu’à ce que sa manche effleure le mur.
Il leva une main et la posa contre la vitre.
Il baissa légèrement la tête et regarda de nouveau la même partie de la pièce.
« … J’avais presque oublié. »
Sa voix résonna doucement dans le couloir.
Puis il porta son attention sur la porte.
Sa main descendit vers la poignée.
Clac !
La serrure céda sans difficulté.
Il marqua une brève pause, puis poussa la porte et entra.
La salle de classe était toujours plongée dans l’obscurité, à peine éclairée par la faible lueur qui venait du couloir. Des rangées de pupitres s’étendaient jusqu’au fond, tous vides.
Enfin, presque…
Pas tous.
Quelqu’un était assis au milieu de la salle.
La silhouette s’immobilisa.
Un homme était assis derrière un pupitre, le coude posé sur la surface et une main couvrant une partie de son front. Il avait légèrement baissé la tête, ses cheveux noirs lui tombant sur les yeux, comme s’il était là depuis un bon moment.
Pendant plusieurs secondes, aucun des deux ne bougea.
Puis l’homme soupira.
« … D’accord. »
Sa main s’éloigna lentement de son front.
Leurs regards se croisèrent.
L’expression de la silhouette changea.
L’homme, lui, avait simplement l’air fatigué.
« Tant mieux si tu t’en es souvenu. Ça aurait été pénible que tu oublies encore une chose pareille. »
Il s’adossa à sa chaise, promena brièvement son regard dans la salle, puis le reporta sur la personne qui se tenait près de la porte.
« Tu sais, j’ai passé quelques jours particulièrement éprouvants. »
L’homme posa les deux mains sur le pupitre.
« J’ai été piégé dans mon propre bureau, forcé d’assister à des cours, j’ai failli être remplacé par un truc qui avait pris mon visage, et ensuite j’ai dû dépenser trois millions juste pour sortir. »
Il marqua une pause.
« Et après tout ça, j’ai enfin cru que je pourrais rentrer chez moi. »
Il soupira.
« Mais je me suis alors souvenu de toi. »
La silhouette resta près de la porte.
« … Je me suis souvenu que je devais m’occuper de toi. C’est mon temps précieux, tu sais ? Avant, j’aurais pris ça personnellement. Mais j’ai changé, maintenant. »
Il posa une main sur sa poitrine.
« Je suis un homme pacifique. »
Seth tapota la table.
« Alors je suis revenu. Parce que je suis un homme pacifique. »