Dernière minute — [Seth ressort alors que la Porte de Valmere disparaît. Les membres du Département de l’Accumulation sont retrouvés inconscients. Que s’est-il passé ?]
Les images de l’île de Valmere se répandirent avant même que la Guilde ait pu fournir des explications détaillées.
Le même enregistrement apparut sur plusieurs chaînes d’information. On y voyait Seth devant l’école, tandis que des médecins s’occupaient des personnes derrière lui.
Certains articles présentèrent l’incident comme un nouveau succès pour l’un des membres les plus controversés de la Guilde. D’autres se montrèrent nettement moins généreux.
Dernière minute — [Un sauvetage réussi ou un nouvel incident inexpliqué ? Le rôle de Seth soulève encore des questions.]
Dernière minute — [Qu’est-il arrivé à l’enquête sur VILE - 1048 ?]
Les commentaires sous les articles avaient déjà tourné à la dispute.
⎯ Je savais que ce n’était pas un imposteur ! Regardez le Département de l’Accumulation. Ils ont eu besoin de lui pour les faire sortir.
⎯ MDR, c’est toujours un imposteur. Il ne devrait pas être en train de chercher VILE - 1048 ?
⎯ Il a abandonné. C’est bien son niveau.
⎯ Alors, sortir vivant d’une Porte, ça ne compte plus ?
⎯ Vous l’avez vu dehors. Où sont les images qui le montrent en train de la franchir ?
⎯ Quelqu’un peut m’expliquer pourquoi il a passé toute l’interview à parler de portes ?
Le dernier commentaire avait reçu plus de réponses que plusieurs des disputes au-dessus.
*
Je posai mon téléphone et secouai la tête.
« … Les portes ont des subtilités que les gens semblent incapables de saisir. »
De la finition extérieure au mécanisme interne.
« Les portes… »
Je levai les yeux au ciel d’un air rêveur.
« Quelle technologie mystérieuse. »
Cela dit, les commentaires étaient assez drôles, eux aussi.
Apparemment, ressortir vivant d’une Porte ne suffisait pas. Il fallait aussi que je fournisse un enregistrement, que j’explique chacune de mes décisions et que, d’une manière ou d’une autre, je résolve une autre anomalie en même temps, avant qu’ils daignent considérer que c’était suffisant.
Heureusement, je n’avais pas spécialement envie de satisfaire des gens qui ne me croiraient probablement pas, quoi qu’il arrive.
Je repoussai mon téléphone et m’adossai au canapé de la salle d’attente. J’avais des choses plus importantes à me préoccuper, à commencer par des pas qui approchaient beaucoup trop vite.
« Chef d’escouade ! »
Je me retournai au moment où Mia m’atteignait. J’eus à peine le temps de me redresser qu’elle m’agrippait déjà les manches.
« Tu es vraiment là… »
Elle avait déjà les yeux rouges, et la façon dont elle scrutait mon visage me fit me demander si je ne venais pas de revenir à la vie après être mort sous ses yeux.
« … Tu t’attendais à voir quelqu’un d’autre ? »
« Je croyais que tu avais disparu ! »
Mia resserra sa prise tandis que les larmes se mettaient à couler sur ses joues. Derrière elle, Joanna et les autres ralentirent près du canapé, leurs traits se détendant en me voyant de près.
Je les regardai tour à tour, puis tapotai maladroitement l’épaule de Mia.
« Je suis là. Tu peux arrêter de vérifier que mes bras sont toujours attachés. »
« Personne ne voulait rien nous dire. Tu ne répondais pas, et puis on a appris qu’il y avait une Porte et qu’on transportait des gens dehors… »
« Oui, mais personne n’est en train de me transporter. »
« Toi, non. Mais les autres qui sont entrés dans la Porte, si. »
grommela Joanna.
Je tournai les yeux vers elle et balayai ses paroles d’un geste désinvolte.
« … C’est vrai. »
« Tu n’y es pas pour quelque chose, par hasard ? »
« Non… ? »
Joanna m’adressa un regard lourd de sous-entendus, imitée par les autres.
Ça ne me paraissait pas juste.
M’accuser comme ça, sans preuve et sans prévenir.
Bon, oui, c’était moi.
Mais, enfin…
« Non… ? »
Mia finit par lâcher mes manches et recula, s’essuyant le visage tandis que les autres secouaient la tête. Ils avaient tous l’air épuisés, leurs sacs toujours sur les épaules comme s’ils venaient d’arriver.
Non. C’était probablement le cas.
« Vous êtes rentrés quand ? »
« À l’instant. »
répondit Joanna en se massant le front.
« Ils nous ont retenus en Malovia. »
« Même après avoir perdu le contact avec moi ? »
« Comme on ne pouvait pas simplement leur dire ce qui se passait, on n’a pas eu le choix : il a fallu rester là-bas. »
Plusieurs autres hochèrent la tête, l’air de moins en moins réjoui.
« Et ensuite, on t’a vu aux informations. »
ajouta Mia en reniflant encore.
« En pleine dispute à propos d’une porte. »
« Je ne me disputais pas. J’expliquais ce qui s’était passé. »
« Ça n’expliquait rien du tout ! »
J’envisageai de me défendre, puis me ravisai : ça ne servirait sans doute à rien. Mia avait encore une poignée de mouchoirs en main et jetait chacun d’eux par terre après usage.
« … Enfin, vous êtes tous là, maintenant. »
Joanna posa son sac à côté du canapé, mais au lieu de s’asseoir, elle en sortit un dossier.
« Il y a autre chose. On a retrouvé la personne de Silver Lantern. »
Mon attention se reporta aussitôt sur elle.
*Ah oui, c’était censé être mon boulot…*
Je m’essuyai discrètement le front. Dieu merci, j’avais mon équipe.
« Vous l’avez retrouvé ? »
« On a confirmé son identité et retrouvé l’endroit où il séjournait. Tout ce qu’on a pu recueillir est là-dedans. »
Elle me tendit le dossier, mais elle avait l’air bien moins satisfaite qu’elle n’aurait dû.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
Joanna hésita avant de répondre.
« Il est vivant, mais dans le coma. »
Mes doigts s’immobilisèrent sur la couverture.
« … Il était déjà dans cet état quand vous l’avez trouvé ? »
« Oui. On n’a pas pu établir exactement quand ça a commencé, mais on l’a trouvé comme ça en allant le chercher. »
J’ouvris le dossier et parcourus les premières pages. Il y avait une adresse, une photographie et plusieurs documents en annexe. Joanna avait distingué les informations vérifiées de celles qu’il restait à contrôler.
Un coma.
Mes pensées dérivèrent vers VILE - 1048, mais je me retins et secouai la tête.
*Non, je tire des conclusions hâtives.*
« Son état a évolué ? »
« Pas pendant qu’on était là. On a demandé qu’ils nous préviennent s’il se passait quoi que ce soit. »
Je hochai lentement la tête et refermai le dossier. Ce n’était pas le résultat que j’espérais, mais le retrouver valait mieux que de ne pas savoir où chercher.
« D’accord. Beau travail. »
Les épaules de Joanna se détendirent légèrement.
« Je vais étudier tout ça attentivement. Pour l’instant, posez vos sacs et reposez-vous. On dirait que c’est vous qui avez été coincés quelque part. »
Mia me lança un regard particulièrement mauvais.
« … Quoi ? On a vraiment été coincés. »
« Ah… »
Je hochai la tête en levant les yeux au ciel d’un air rêveur.
« Coincé… Moi aussi, j’ai été coincé, un jour. »
« … »
« … »
« … Il a perdu la tête, non ? »
« Oui, il n’était pas aussi atteint, avant. »
« C’est vraiment grave, hein ? »
« … Je devrais démissionner ? »
***
Au même moment, à l’infirmerie de Severed Stars.
Le Secrétaire Kim attendait devant l’infirmerie lorsque le Chef de section Johansberg arriva.
Le Chef de section prit le dossier qu’on lui tendait, mais ne l’ouvrit pas tout de suite. Sa carrure imposante demeura immobile, son attention fixée sur la porte close derrière le Secrétaire.
« Ils ont dit quelque chose ? »
« Rien d’utile pour l’instant. La plupart des membres de l’équipe sont toujours inconscients. »
« Et leurs blessures ? »
« Rien d’assez grave pour expliquer leur état. Les médecins les ont examinés plusieurs fois. »
Johansberg fronça les sourcils en ouvrant le dossier. Il parcourut la première page, puis revint au début comme s’il avait manqué quelque chose.
« Les six ? »
« Oui. Leurs nœuds réagissent aussi. »
« Alors pourquoi ne se sont-ils pas réveillés ? »
« C’est ce qu’ils essaient de déterminer. »
Le Chef de section parcourut les pages suivantes sans dire un mot. Kim attendit à côté de lui, attentif aux allées et venues du personnel, plus loin dans le couloir.
« Seth a pu sortir à pied… »
finit par dire Johansberg.
« Oui. »
« Et toute l’équipe de Claude a dû être transportée dehors. »
Kim ne répondit pas. Il n’avait pas grand-chose à ajouter sans rendre le silence qui les entourait encore plus pesant.
Clac !
La porte s’ouvrit avant que Johansberg ait pu poursuivre, et un médecin sortit en la laissant presque refermée derrière lui.
« Claude est réveillé. »
« … Ça tombe bien. »
Johansberg se dirigea aussitôt vers la chambre, mais le médecin lui barra le passage.
« Il est très agité. Parlez à voix basse et ne le questionnez pas encore sur ce qui s’est passé. »
« Je veux seulement lui parler. »
« Alors faites-le avec précaution, s’il vous plaît. »
Kim suivit le Chef de section dans la chambre.
Claude était assis contre le dossier relevé du lit, les deux mains serrées autour de sa tête. Ses doigts s’enfonçaient dans ses cheveux, et ses épaules étaient si tendues que sa blouse d’hôpital s’était froissée autour de son cou.
Johansberg s’arrêta en le voyant et adoucit un peu la voix.
« Claude. »
Claude tressaillit au son de sa voix.
Son regard glissa vers eux sans vraiment s’arrêter sur l’un ou l’autre. Puis il se fixa sur la porte derrière Kim, et Claude ramena ses genoux sous le drap.
« Claude, c’est moi. »
Johansberg fit un pas de plus.
Claude resserra ses mains autour de sa tête et secoua celle-ci. Sa respiration devint si laborieuse que le médecin s’avança. Il ne regardait plus Johansberg, mais l’espace juste au-delà de son épaule.
« Non, non… »
Sa voix dépassait à peine le lit.
« S’il vous plaît, no-on… »
« Claude. »
Johansberg s’approcha du lit et tendit la main, qui effleura brièvement l’épaule de Claude.
Claude se déroba aussitôt.
Son dos heurta le dossier relevé tandis qu’il essayait de s’éloigner davantage, obligeant Johansberg à retirer sa main.
« Du calme. Personne ne va te faire de mal. »
Claude continua de secouer la tête.
« Tu es en sécurité, maintenant. Tu es sorti de la Porte. Je veux juste comprendre ce qui s’est passé à l’intérieur et quel rôle Seth y a joué. »
Claude se figea.
Pour la première fois depuis leur entrée, son regard se posa vraiment sur Johansberg.
« … Seth ? »
Sa respiration s’interrompit à peine une seconde, puis reprit bien plus vite.
« Non. »
Claude se plaqua davantage contre le lit, les doigts crispés sur le drap.
« Non, non, non… »
Le moniteur à côté de lui accéléra ses bips tandis que le médecin s’avançait.
« Claude… »
« Laissez-moi partir ! Laissez-moi partir ! »
Claude regarda de nouveau vers la porte et s’agrippa à ses vêtements en essayant de sortir du lit.
« Je ne veux rien avoir à faire avec lui ! Ha… haa… »
« Quo⎯ »
Le Chef de section perdit contenance quand Claude tenta de se frayer un chemin hors de la chambre. Le médecin se précipita aussitôt pour l’empêcher de sortir.
En même temps, Claude continuait de crier, de plus en plus fort à chaque seconde.
« Je ne sais rien ! Je ne… ! Laissez-moi partir, laissez-moi partir ! »
Cette scène…
Le Chef de section ne l’oublierait jamais.
« PARTEZ ! LAISSEZ-MOI PARTIR ! »