Chapitre 6
La demi-finale commença par trois documents qui refusaient de raconter la même histoire.
La feuille de Nolan annonçait neuf kilomètres jusqu’au poste d’observation. Celle de Lysa en indiquait huit kilomètres quatre. Bram n’avait reçu aucune distance, mais son bulletin technique mentionnait un ancien repère de maintenance absent des deux autres versions.
Iris Morn les regardait comparer les feuilles sans leur offrir le moindre secours.
— Quelle version est correcte ? demanda Nolan.
— C’est à vous de le déterminer.
— Donc certaines informations sont mauvaises.
— Elles viennent de trois sources différentes.
Bram sourit.
— J’aime bien cette épreuve.
— Évidemment.
La demi-finale se déroulait dans les collines de Belne, à moins de deux heures de Calen. Quatre formations restaient en compétition : la leur, celle de Teo, celle d’Elia et une quatrième menée par Deren Volk. Chaque trio devait rejoindre un ancien poste de relevé, récupérer une carte scellée puis revenir au contrôle.
Leur feuille environnementale signalait aussi le réservoir de Flux B-17, enfoui sous une partie du versant oriental. Dernier relevé complet : six mois. Tendance : stable. Le cadran installé au départ indiquait lui aussi une densité normale.
Lysa remarqua que les trois documents n’utilisaient pas la même date, Bram identifia l’ancien système de mesure et Nolan recoupa les repères. Quatre minutes plus tard, ils retenaient une estimation de huit kilomètres sept.
— Trois minutes quarante-deux, annonça Iris.
Nolan sourit.
— On est bons.
Nolan rangea les feuilles. Lysa cherchait déjà la formation de Teo parmi les candidats.
Le départ fut donné à huit heures sous un ciel clair. Pendant le premier tiers de la route, ils gardèrent leur avance : deux repères trouvés, une distance corrigée, un sentier secondaire écarté avant qu’il leur coûte près d’un kilomètre.
Ils approchaient du deuxième versant lorsqu’un signal de détresse retentit à l’est.
Trois coups. Une pause. Trois autres.
Ils s’arrêtèrent.
— Réel ? demanda Bram.
Lysa avait déjà sorti sa carte.
— Deux cents à trois cents mètres. Derrière cette crête.
Le signal recommença.
Ils connaissaient la règle. Une équipe en mesure de porter assistance le faisait tant que le secours ne créait pas un danger plus grave.
— On y va, dit Nolan.
Personne ne protesta.
Ils trouvèrent Elia agenouillée au bord d’un talus.
— Ici !
Nera Ven avait chuté cinq mètres plus bas. Toren Kass se tenait auprès d’elle, une main sur son épaule. Sa jambe droite restait tendue et son visage avait perdu toute couleur.
Nolan s’arrêta avant le bord. Une fissure récente courait à moins d’un mètre de ses bottes ; plusieurs pierres s’étaient déjà détachées.
— Elia, recule d’un pas. Bram, où est-ce qu’on s’ancre ?
— Deux ancrages. Celui de gauche me plaît davantage.
Lysa recula pour prendre tout le versant dans son champ de vision. Elle fixa la direction du poste de contrôle, puis posa deux doigts contre un rocher.
— Verrouillage. Je garde la sortie.
Elia voulut descendre.
— Pas encore, dit Lysa. Toren est avec elle.
— C’est mon équipe.
— Je sais. Si ça bouge ici, on aura besoin de toi en haut.
Elia serra la mâchoire, puis resta.
Pendant que Bram installait la corde, Nolan s’agenouilla près du deuxième rocher et posa sa main contre la pierre.
— Écho.
La vibration revint de la fissure, puis de quelque chose de plus profond. Un retour irrégulier, diffus, qui n’avait rien à voir avec les pas de Toren ni avec les pierres du talus.
Nolan recommença.
Le petit cadran de Flux fixé au sac de Bram quitta sa zone habituelle.
— Tu as senti ça ? demanda Nolan.
— Je le vois.
Lysa regarda vers l’est, là où B-17 apparaissait sur leur carte.
— Remontée ?
— Peut-être. Mais ça monte.
Nolan regarda Nera, toujours au fond du talus.
— On continue. Flux minimum tant qu’on n’en a pas besoin. Bram garde le cadran.
Nolan renonça à en absorber davantage. En prendre trop lui ferait trembler les mains. Mauvais moment pour ça.
Bram termina le premier ancrage, passa son marteau sous la corde et chercha son appui.
— Levier.
La tension se mit en place.
— Celui-là tient. Le deuxième reste en sécurité.
Nolan descendit avec une seconde corde. Nera était consciente, sans plaie ouverte, et pouvait bouger les orteils. En revanche, dès qu’elle essayait de poser le pied, son visage se crispait.
— Cheville ou bas de jambe, dit Toren.
— On ne va pas jouer au médecin, répondit Bram depuis le haut. Stabilisez.
Deux hampes et une toile de charge devinrent une civière improvisée. Nolan suivit les indications de Bram pendant que Toren maintenait la jambe de Nera.
— Vous faites toujours autant de bruit ? demanda-t-elle.
— Seulement quand on veut impressionner.
— Ça marche mal.
— Elle va bien ! cria Nolan. Elle nous insulte.
Le rire nerveux de Toren fut coupé par un craquement dans les broussailles.
Nolan leva la tête au cri de Lysa. Au-dessus du talus, il aperçut la silhouette du sanglier qui sortait entre les arbustes. Il était déjà grand pour une bête des collines. Son garrot arrivait presque à la hanche d’Elia et ses épaules semblaient disproportionnées. Il avançait pourtant sans la moindre hésitation vers eux, la respiration courte, de l’écume au bord de la gueule.
Bram regarda son cadran.
L’aiguille avait encore grimpé.
— Crise de Flux.
Elia recula d’un pas.
— Il ne devrait pas fuir ?
— Justement.
Le sanglier gratta le sol.
Du bas du talus, Nolan le perdit derrière les broussailles. Les impacts de ses sabots continuaient pourtant à traverser la roche.
— Distance ?
— Vingt mètres. Moins, dit Lysa.
Nolan regarda Nera.
— On la sort d’abord.
Bram repéra une ancienne barrière de relevé couchée près du sentier. Deux montants, une traverse fendue. Pas de quoi arrêter longtemps un animal de cette masse.
— Elia, avec moi.
Ils tirèrent la structure devant la ligne de corde. Bram plaça le montant sain contre une pierre, puis cala son pied derrière la base.
— Prise.
Il testa une fois la structure.
— Ça tiendra un choc. Peut-être.
Lysa avait déjà son arc en main. Cette fois, ses flèches portaient de vraies pointes.
Elle fixa l’animal, la barrière et l’espace libre sur la droite.
— Trait.
La corde claqua. La flèche entailla le haut du flanc du sanglier et le força à dévier.
Il se retourna vers elle.
Bram grimaça.
— Il a mal compris.
L’animal chargea.
Nolan sentit les sabots accélérer.
— Maintenant !
Lysa et Elia tirèrent la corde tandis que Toren et Nolan guidaient la civière. Nera monta d’un mètre, puis deux.
Le choc arriva au-dessus.
La vieille barrière gémit. Bram recula de quelques centimètres, mais tint assez longtemps pour empêcher le montant de partir immédiatement avec l’animal.
Le sanglier secoua la tête, recula et se prépara déjà à repartir.
— J’avais dit un choc ! cria Bram.
Une pierre se détacha près de la civière.
— Stop !
Nolan posa sa paume contre le versant.
— Écho.
À gauche, une bande entière de roche lui répondit mal.
— Ça bouge à gauche ! Tirez par la droite !
Lysa corrigea aussitôt la traction. Elia suivit.
Le sanglier chargea une deuxième fois.
Bram lâcha la traverse juste avant l’impact et se jeta sur le côté. L’animal traversa l’ancienne barrière dans un fracas de bois, mais perdit assez de vitesse pour ne pas atteindre la corde.
Nolan vit enfin la tête de Nera apparaître au bord.
— Encore deux mètres !
Toren poussa. Nolan monta derrière la civière.
Les sabots repartirent.
Le sanglier avait pivoté et revenait directement vers la ligne d’évacuation.
Nolan grimpa les derniers mètres, attrapa son bâton et se plaça devant la civière.
— Nolan ! cria Lysa.
— Je sais !
Il n’allait pas arrêter cette masse. Il lui fallait seulement casser son axe.
L’animal arriva.
Nolan attendit, trop longtemps au goût de tous ceux qui le regardaient, puis pivota au dernier instant et rabattit son bâton contre la base de la défense gauche.
— Percussion !
Le choc remonta jusque dans la mâchoire du sanglier. Sa tête partit sur le côté, mais son corps continua.
Nolan laissa le contact durer une fraction de seconde de plus. Le sabot avant descendait.
— Rupture !
L’appui se défit au pire moment. L’épaule plongea et le sanglier laboura la terre à moins d’un mètre de Nolan.
— Bram !
Bram était déjà là. Il cala son pied contre une pierre, ramena son marteau près de l’épaule et engagea tout son corps.
— Prise.
Puis :
— Bélier !
Le marteau frappa le montant brisé, qui percuta l’épaule du sanglier. L’animal roula sur un genou avant de se redresser en soufflant.
— Maintenant, tu recules ! lança Bram.
Nolan n’argumenta pas.
Lysa planta une deuxième flèche dans le sol, juste devant la trajectoire de l’animal. Le claquement et l’ouverture laissée vers les broussailles suffirent. Après une hésitation désordonnée, le sanglier s’y engouffra et disparut en fracassant des branches.
Personne ne le poursuivit.
Ils remontèrent Nera et reculèrent ensemble jusqu’au replat sûr. Seulement là, Nolan remarqua que ses mains tremblaient.
Un signal long retentit dans les collines.
La demi-finale venait d’être suspendue.
Rhea Tal arriva avec l’équipe médicale quelques minutes plus tard, suivie d’Oren et de deux agents de sécurité. Rhea s’occupa d’abord de Nera : cheville sérieusement touchée, fracture possible, aucun danger vital immédiat.
Oren compara le cadran de Bram avec celui d’un agent.
— Le pic redescend. Remontée locale confirmée.
— B-17 ? demanda Lysa.
— Probablement lié. On vérifiera avant d’en dire davantage.
Bram regarda les broussailles où le sanglier avait disparu.
— Et lui ?
Oren remit ses lunettes en place.
— Il vivait sans doute déjà dans une zone chargée. La remontée a surtout déclenché la crise.
Nolan baissa les yeux vers le chronomètre. Vingt-neuf minutes avaient disparu depuis le signal de détresse.
Il eut immédiatement honte d’avoir vérifié.
Bram le vit.
— Tu calcules.
— Oui.
— Moi aussi.
— Pareil, dit Lysa.
Nolan souffla par le nez. Ça l’aida plus qu’il ne voulait l’admettre.
Un évaluateur leur apprit que le temps d’assistance serait neutralisé. La formation d’Elia, en revanche, devait se retirer : Nera ne pouvait évidemment plus poursuivre.
Elia ferma les yeux une seconde.
— Désolé, dit Nolan.
— Pour quoi ?
— La Sélection.
Elle haussa une épaule.
— Nera est là. Le reste… on verra.
Puis son sourire revint un peu.
— Vous, continuez. Et si Teo gagne, je vous déteste deux semaines.
Le versant de B-17 fut fermé. Les évaluateurs déplacèrent le retour à l’ouest ; après contrôle du nouvel itinéraire, les trois formations restantes reprirent une épreuve raccourcie. Après le talus, les documents contradictoires et la carte scellée parurent presque modestes. Ils les traitèrent pourtant sérieusement. Bram identifia la distance de maintenance, Lysa corrigea le tracé et Nolan ne tenta aucun raccourci que les deux autres n’avaient pas validé.
À l’arrivée, Teo termina premier. Nolan, Lysa et Bram prirent la deuxième place et accédèrent à la finale.
Nolan chercha d’abord Nera. Elle se trouvait sur une civière rigide près de Rhea et leva deux doigts quand elle vit le classement.
Il les rejoignit. Elia voulut connaître leur écart avec Teo. Nolan le lui donna de mémoire avant de penser à s’en excuser.
— Deux semaines, lui rappela-t-elle.
Il sourit.
Bram arrivait avec leur convocation.
— Demain. À l’Arène des Départs.
Nolan prit la feuille. Sous leurs noms, le plan réservait un côté du terrain à leur formation. Il suivit la ligne du doigt jusqu’à l’emplacement des tribunes, puis releva la tête vers Lysa.
Il lui passa la convocation. Bram se pencha par-dessus son épaule et tous trois restèrent un moment devant le plan.
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