Chapitre 5
Le premier désaccord sérieux de leur équipe dura onze secondes. Le deuxième commença moins d’une minute plus tard.
— On prend la passerelle, dit Nolan.
— Non, répondit Bram.
— Elle nous fait gagner au moins huit minutes.
— Et elle nous fait perdre un Nolan si elle casse.
Lysa leva les yeux de la carte.
— Ce serait mauvais pour le classement.
Nolan lui adressa un regard reconnaissant.
— Merci pour cette inquiétude très humaine.
Devant eux, une passerelle de bois traversait l’ancienne carrière et son bassin d’eau sombre. Quinze mètres environ, trois appuis, des rambardes incomplètes et une plaque d’inspection vieille de deux ans : l’ouvrage avait connu des jours meilleurs, probablement beaucoup de jours meilleurs.
Bram posa son sac sans se presser.
— Je regarde.
— On a quarante-sept minutes.
— Et huit équipes sur le terrain, je sais.
— Quatre passent.
Bram se tourna vers lui.
— Ton argument, c’est « si on va vite, on gagne ». Le mien, c’est « si ça casse, on arrête de jouer ».
Lysa replia une partie de la carte.
— Il a raison.
— Vous faites déjà équipe contre moi.
— On est une équipe.
— C’est pire.
La Route aveugle constituait la première épreuve réellement collective de la Sélection. Les huit trios avaient été répartis dans différents secteurs de l’ancien domaine de carrières à l’ouest de Calen. Leur objectif paraissait simple : rejoindre trois balises dans l’ordre, récupérer un relevé à chacune et revenir avant la fermeture du secteur.
Le dossier fourni par l’Institut rendait les choses moins simples. Les distances étaient fiables, mais certains ouvrages n’avaient pas été inspectés récemment ; les cartes mélangeaient plusieurs dates ; chaque équipe ne disposait que d’une partie des bulletins techniques. Dans un angle, des hachures signalaient le réservoir de Flux Q-4, stable lors du dernier relevé quatre mois plus tôt et suffisamment éloigné de leur parcours pour n’appeler aucune mesure particulière. Personne dans le trio n’avait commenté cette indication au départ. À Calen, vérifier ce genre de ligne faisait partie de la lecture normale d’une carte, au même titre que l’état d’un pont ou la date d’un glissement de terrain.
Bram s’accroupit devant le premier ancrage et posa deux doigts contre le métal. Le Flux circula brièvement dans son avant-bras, puis se concentra là où la pièce rejoignait le bois.
Les Liaisons ne remplaçaient pas un matériau dégradé. Elles permettaient à Bram de lire comment les contraintes passaient d’un élément à l’autre, de renforcer temporairement une prise encore saine ou de mieux répartir un effort. Ici, le résultat ne lui plut pas.
— Gauche correcte. Centrale mauvaise.
Nolan regarda la passerelle.
— Tu ne peux pas la reprendre ?
— Pas vraiment. À gauche, ça tient encore. Au milieu, le bois est fendu. Si je renforce ici, ça cassera juste ailleurs.
Il se releva.
— Une personne légère, doucement, peut-être. Trois personnes chargées qui courent, non.
Nolan consulta sa montre, puis la carte.
— Autre route ?
Lysa pointa la lèvre basse du bassin.
— On descend ici, on suit le pied de la carrière et on remonte après l’eau. Sept minutes de plus si le passage est encore praticable.
Nolan fixa le mot invisible qui se cachait dans sa phrase.
— « Si ».
— C’est le thème de l’épreuve.
Il regarda encore la passerelle, puis Bram.
— Tu recommandes quoi ?
— De ne pas passer.
Le mot recommande mit fin à la discussion. Bram ne se contentait pas d’être prudent ; il formulait un avis de spécialiste dans son domaine, exactement comme Nolan lui avait promis de le laisser faire.
— D’accord. On descend.
Bram remit son sac sur l’épaule.
— Merci.
— Ne me remercie pas comme si c’était exceptionnel.
Lysa avait déjà commencé à descendre.
— On attend encore des données.
Nolan les suivit en marmonnant quelque chose sur la loyauté.
Sept minutes plus tard, le chemin bas n’existait plus.
Une coulée récente avait recouvert le passage sur une quinzaine de mètres. Boue, pierres et branches formaient une pente irrégulière sous une paroi d’argile encore humide.
— Tu peux dire « je l’avais dit », proposa Bram.
— Pourquoi ? Tu n’avais pas dit que cette route serait bonne.
— C’est très mature.
Lysa s’accroupit près de la boue.
— Traces fraîches.
Une seule série d’empreintes montait au-dessus de la coulée. Même taille, même profondeur, aucun deuxième passage à côté.
— Évaluateur ? demanda Bram.
Nolan sourit.
— Ou quelqu’un qui connaît un meilleur chemin.
— Ou quelqu’un qui est allé pisser.
Lysa étouffa un rire.
— Vous manquez de poésie.
— On est dans une carrière, répondit Bram.
Ils suivirent les traces. Le replat contournait bien la coulée et débouchait sur une ancienne conduite d’eau en pierre, absente de leur carte actuelle. Lysa vérifia deux fois le document avant de lever les yeux vers Nolan.
— Pas indiquée.
— Donc inconnue de la carte.
— Pas inconnue du monde.
Nolan la regarda.
— Tu lui en veux, à cette carte ?
— Non.
Elle replia le bord du document.
— Mais j’aimerais bien qu’on arrête de confondre « pas écrit ici » avec « personne ne le savait ».
Nolan hocha la tête.
— D’accord. Donc on ne baptise rien.
— Merci.
Bram inspecta l’entrée. La conduite était large d’environ un mètre cinquante, presque sèche et ouverte sur les premiers mètres.
— Ça tient. Si ça se resserre plus loin ou si les appuis changent, on ressort.
Lysa posa deux doigts contre l’angle d’une dalle, regarda l’ouverture derrière eux et laissa passer un filet de Flux.
— Verrouillage.
Aucun symbole n’apparut. Dans son esprit, en revanche, la direction exacte de l’entrée venait d’être fixée comme un repère qu’elle pourrait conserver même après plusieurs changements d’angle.
— Si on perd l’ouverture et que la conduite tourne trop, on ressort, dit-elle.
— Alors on tente.
Après deux coudes, l’entrée disparut complètement. Les murs se ressemblaient assez pour que Nolan ne sache déjà plus avec certitude de quel côté se trouvait le bassin.
— On est encore dans l’axe ?
Lysa ne consulta même pas la carte. Elle indiqua l’arrière sur leur gauche.
— La sortie est par là. On a tourné d’un peu plus d’un quart. Le Verrouillage me garde le repère, pas le chemin.
— Je vais choisir de te croire, dit Bram.
La conduite leur fit gagner onze minutes. Nolan le savait parce qu’il les compta ; Lysa le savait probablement aussi, mais refusa de lui donner la satisfaction de l’admettre.
Ils ressortirent cinquante mètres avant la deuxième balise. Nolan allait entrer seul dans le cercle blanc lorsqu’il vit le panneau ENTRÉE À DEUX MEMBRES MINIMUM et se ravisa une fraction de seconde avant que Lysa puisse commenter.
Bram entra avec lui. Le cylindre contenait un nouveau bulletin :
RELEVÉ B — VENT NORD-EST — PASSAGE C FERMÉ — ROUTE DE RETOUR MODIFIÉE
Lysa posa la fiche sur sa carte.
— C’était notre retour principal.
— La conduite ? proposa Nolan.
— À l’aller, on descendait. Au retour, on remonte, donc le temps n’est pas le même.
— On peut le mesurer.
Bram acquiesça.
— Trente mètres de test. Je revérifie les appuis.
Lysa regarda le chronomètre.
— Trois minutes maximum.
— Trois trente.
— Trois.
Nolan soupira.
— Tu négocies très mal.
— Je ne négocie pas.
Le test leur coûta moins que prévu. La remontée était plus lente, mais restait compatible avec leur marge si rien d’autre ne leur faisait perdre plus de six minutes.
Bram regarda Nolan.
— Tu viens de provoquer un événement.
— Le monde ne fonctionne pas comme ça.
Un sifflement retentit depuis le haut de la carrière.
Elia agita la main.
— Salut !
Nera Ven et Toren Kass descendaient derrière elle. Nera était petite, nerveuse, avec des cheveux noirs rassemblés en une tresse courte qui battait contre son col à chaque pas. Toren la dépassait d’une tête ; grand et sec, les cheveux châtain clair coupés court, il gardait déjà la carte ouverte en marchant.
Bram hocha gravement la tête.
— Six minutes.
— Tais-toi.
Les deux formations atteignirent la zone presque ensemble. Elia entra dans le cercle avec Nera tandis que Toren observait la carte.
— Vous êtes en avance, dit Elia.
— Vous êtes derrière.
— C’est une manière triste de dire la même chose.
Lysa replia leur fiche avant qu’Elia puisse la lire.
— Cruel, commenta celle-ci.
— Compétition.
Nera, jusque-là silencieuse, regarda la boue sur les bottes de Bram.
— Vous êtes descendus sous le bassin.
Lysa lui adressa un bref sourire.
— Bien vu.
Elia suivit son regard vers la pente.
— Une conduite ?
Nolan ferma les yeux.
— Je déteste les gens compétents.
— C’est mauvais pour ton avenir.
Le signal de reprise retentit au loin et les deux équipes repartirent. Pour la première fois depuis le début de la Route aveugle, Nolan eut réellement l’impression de courir contre quelqu’un.
La troisième balise se trouvait sur un replat élevé. Elia prit le sentier principal ; Lysa repéra un ancien canal latéral permettant au trio de progresser presque en parallèle. Nolan aperçut plusieurs fois l’autre équipe entre les rochers. Teo, en revanche, restait invisible.
— Tu cherches Naris ? demanda Bram.
— Je vérifie la concurrence.
— Il est probablement devant, dit Lysa.
— Merci pour le soutien.
Ils arrivèrent finalement à la dernière balise et comprirent immédiatement que quelque chose n’appartenait plus à l’exercice. Le poteau s’était renversé après un petit affaissement réel du terrain et reposait deux mètres plus bas, coincé entre des pierres.
Bram s’arrêta au bord.
— Ça, ce n’était pas prévu.
Lysa examina les lèvres de la rupture.
— Sol instable.
Le cylindre restait visible, suffisamment proche pour réveiller chez Nolan un souvenir désagréable : une capsule, une sirène et une seconde huit de trop.
Cette fois, il posa son sac.
— Personne ne descend. On la récupère à distance.
Bram eut un léger sourire.
— Je peux faire un crochet.
Il sortit une hampe courte, fixa une boucle puis engagea le crochet sous le cylindre. Au lieu de tirer directement, il posa la hampe sur une pierre saine du bord et déplaça sa main jusqu’à trouver le bon point de pivot.
— Levier.
Le Flux suivit les contacts qu’il avait choisis : pierre, hampe, crochet. Il ne souleva rien à sa place, mais stabilisa assez proprement le système pour que Bram puisse convertir une longue poussée du manche en une remontée courte du cylindre.
— Maintenant.
Lysa sécurisa leur position tandis que Nolan reprenait la corde. Deux minutes vingt plus tard, le cylindre remontait jusqu’à eux.
— Deux minutes, annonça Bram.
— Vingt.
— Tu n’avais pas besoin de préciser.
Le dernier relevé leur ordonnait simplement de revenir et de présenter un rapport oral. Ils reprirent la conduite au retour, franchirent la ligne avec deux minutes trente-six de marge et attendirent le classement en essayant de retrouver une respiration normale.
Teo était arrivé avant eux. Elia suivit quarante secondes après le trio de Nolan.
Quand le tableau mécanique se mit en mouvement, le temps brut ne fut pas le seul élément comptabilisé. L’Institut avait aussi évalué l’état du matériel, la qualité des relevés, les décisions d’itinéraire, la consommation de Flux, les violations de procédure et le rapport final.
La première ligne s’arrêta sur :
1 — VEY / LHEN / RUSK
Nolan relut une fois, juste pour être certain.
— On est premiers.
— C’est généralement ce que signifie le chiffre un, répondit Bram.
2 — NARIS / SOL / VESS
Teo leva les yeux vers lui. Nolan lui adressa un salut qu’il jugea parfaitement convenable et que Lysa jugea probablement beaucoup moins convenable.
3 — RELL / VEN / KASS
Les quatre premières formations accédaient aux demi-finales. Nolan commençait seulement à mesurer ce que cela signifiait — priorité de dossier, créneau de supervision, première possibilité sérieuse de mission — lorsqu’Iris Morn apparut derrière eux avec leur fiche d’évaluation.
— Utilisez cinq secondes de votre célébration pour regarder ce qui vous a coûté des points.
Une ligne était entourée :
BALISE C — INCIDENT NON SIGNALÉ IMMÉDIATEMENT
Lysa comprit avant Nolan.
— On aurait dû signaler l’affaissement tout de suite.
— Oui, répondit Iris. Vous avez correctement refusé de descendre et votre récupération était propre. Mais l’équipe suivante pouvait arriver sur un danger réel que vous aviez déjà identifié.
Nolan regarda Elia. Nera avait signalé l’affaissement dès leur retour.
— On pensait au temps, dit Lysa.
— Exactement.
Iris rangea la fiche.
— Une route ne devient pas votre problème uniquement pendant que vous êtes dessus.
Elle s’éloigna avant que Nolan puisse répondre.
Il regarda de nouveau le classement. Ils étaient premiers, mais pas irréprochables. Étrangement, cette combinaison lui plaisait presque davantage : ils avaient gagné quelque chose et découvert précisément ce qu’ils devaient corriger.
Bram lui donna une tape sur l’épaule.
— Bonne nouvelle.
— Quoi ?
— Demain, tu pourras faire une nouvelle erreur.
Nolan sourit.
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