Chapitre 6
— Il fait si noir ! Et quelle fumée épaisse… Je n’y vois presque rien, dit Noémie en plaçant son bras gauche devant son front pour tenter de discerner quelque chose.
Puis une voix parla :
— Bon, allez, gamin. Je n’ai pas que ça à faire. Donne-moi ton âme et qu’on en finisse, au lieu de perdre connaissance toutes les trois secondes.
C’était encore la voix du démon. La malice continuait d’embrumer l’esprit d’Itoî, qui perdait peu à peu ses moyens et sa vitalité.
En entendant les premiers mots du démon, Noémie courut vers la source de la voix.
— Itoî, j’arrive ! s’écria-t-elle en entrelaçant les doigts de ses deux mains pour former une coupole.
— Barrière de lumière !
Une barrière apparut devant elle. Noémie en forma une seconde au-dessus de la première, puis répéta :
— Barrière de lumière ! Éclate !
Elle détacha brusquement ses doigts et les écarta, tout en courant vers la voix.
La seconde barrière explosa avec une violence inouïe. La lumière fut si aveuglante que la pièce emplie de fumée noire disparut.
À sa place apparut un décor où le ciel était étoilé et le sol recouvert d’eau, comme si l’on marchait sur un océan.
— Hein ?
La voix se retourna vers l’éclat de lumière et remarqua que le décor se transformait en même temps.
— Mais qu’est-ce qui se passe, putain ? Quel humain peut entrer dans le monde des rêves comme ça ?
La voix prit une forme monstrueuse de plusieurs mètres de haut : une sorte d’amas de chair putréfiée qui dégageait une odeur nauséabonde.
À genoux, Itoî observa d’abord son reflet dans l’eau, puis tourna lentement la tête. Il était salement amoché et complètement dépassé par les événements.
— M-Maman ?… dit-il d’une voix faible.
Il ne savait pas consciemment que c’était sa mère, mais il le ressentait instinctivement.
Le démon posa une main sur son front et grimaça en plissant les yeux.
— Euh… Hmm… C’est ta mère, ça ? Qu’est-ce qu’elle vient foutre dans ce bordel ? demanda-t-il d’un ton agacé.
Noémie acheva sa course et s’arrêta à une dizaine de mètres du démon et de son fils.
— Itoî ! Je suis là. Ne t’inquiète pas, tout va s’arranger. On va rentrer à la maison, dit-elle d’un ton rassurant.
— Maman… ? C’est vraiment toi ?…
Puis il perdit connaissance.
Noémie regarda le démon.
C’était une masse de chair sur pattes qui s’écoulait de partout. On aurait presque dit un monstre élémentaire de boue. Il possédait trois paires de bras et six yeux globuleux, mais aucune jambe.
— Quelle ignominie… Que veux-tu de mon fils, démon ?! s’écria Noémie, folle de rage.
Le démon leva ses bras et répondit avec légèreté :
— À votre avis, madame ? Son âme, rien de plus. Et bien sûr, son corps avec. Si je suis ici, ce n’est pas pour rester dans un monde où l’esprit et les rêves s’entremêlent.
Noémie ferma les yeux et, sans réfléchir, se lança vers le démon. D’un mouvement extrêmement rapide, elle reforma deux fois sa coupole avec ses mains avant de faire un geste d’éclatement.
Elle avait agi si vite que le démon ne sut ni reculer ni attaquer.
— Éclate !
Les trois barrières explosèrent simultanément. Un grand souffle de lumière inonda l’espace.
La nuit disparut, laissant place au jour et à un soleil radieux. Le sol se transforma en une prairie verdoyante, parsemée de fleurs à perte de vue.
Noémie courut vers son fils. Le démon avait disparu dans l’explosion.
— Itoî ! Itoî ! Tu m’entends, mon cœur ? s’écria-t-elle, les larmes aux yeux, tout en secouant doucement son fils.
— Mamaan ?… Tu fais quoi ici ? J’étais dans un cauchemar… Et puis…
Elle s’agenouilla et prit la tête de son fils pour la déposer sur ses genoux. Puis elle lui caressa les cheveux avec tendresse.
— Tout va bien maintenant. Ferme les yeux et repose-toi, dit Noémie avec un léger sourire.
Le soleil continua de les illuminer et les fleurs ondulèrent au gré d’une légère brise.
C’était un rêve. Mais un rêve si doux et si tendre qu’on n’aurait jamais voulu s’en réveiller.
Se sentant enfin en sécurité, Itoî s’endormit avec un petit sourire. Ses blessures, ses égratignures et ses salissures s’effacèrent en même temps.
Noémie déposa délicatement la tête de son fils sur l’herbe tendre. Le regard baissé et les sourcils froncés, elle porta une main à son menton et déclara d’un air pensif :
— J’ai fini ce que j’avais à faire ici. Mais qu’est-ce que c’était ? Ce n’était pas un esprit vengeur, mais bien une sorte de démon sous une forme mineure… Je devrais essayer de contacter papa si je veux en savoir plus.
Elle ferma les yeux.
— Ellenir, déesse des rêves, ramène-moi dans le monde réel, moi qui me suis égarée dans celui-ci.
Noémie fut entourée d’une lumière douce, parsemée de halos, puis renvoyée dans le monde réel.
Elle soupira, exténuée. Elle avait utilisé une quantité phénoménale de mana. Incapable de tenir debout, elle s’effondra à genoux.
Itoî était là, devant elle, dormant béatement dans une totale insouciance.
— L’important, c’est qu’il va mieux, dit-elle en souriant tout en caressant la joue de son fils.