Chapitre 1
L'an 3570 marqua le début d'un nouveau chapitre pour le monde. Cela se produisit au printemps, durant le mois d'Everi, dans le pays de Nothran. Pour la plupart des gens, ce ne fut qu'une saison comme les autres. Pour notre héros, ce fut l'instant où tout bascula.
『 Irvar, Nothran — 26 Everi, 8 h 30 』
— Chéri ! appela une voix depuis la cuisine.
— Oui, Noémie ? répondit l'homme.
Noémie ajusta la ceinture de sa robe bleue, simple mais flatteuse. À trente-six ans, elle paraissait à peine vingt-quatre. Ses longs cheveux dorés étaient relevés en un chignon pratique, pour garder les mains libres. Se lever tôt pour son mari et ses enfants faisait partie de son quotidien.
— Tu as oublié de prendre ton petit-déjeuner, lança-t-elle.
— Ah, je n'aurai pas le temps, je crois, répliqua-t-il. Je dois prendre le train à 8 h 55.
Noémie fronça les sourcils. Elle détestait qu'on gaspille la nourriture.
— Sil-ves-ter… lâcha-t-elle, agacée.
Son mari apparut. À trente-neuf ans, il avait vieilli comme un bon vin. Ses cheveux noirs et courts encadraient un visage étonnamment jeune, sans une ride pour trahir la fatigue. Il portait un costume élégant, accompagné d'une montre en argent au poignet droit.
Sentant la colère froide de sa femme, il se hâta d'engloutir son poisson grillé, puis avala quelques cuillerées de soupe à la tomate.
— Tu vois bien que tu as le temps ! le taquina Noémie.
Un peu gêné, Silvester rit nerveusement.
— Ha ha… ! Tu as raison, désolé.
Noémie rit doucement.
— D'ailleurs, j'ai oublié de te dire quelque chose, lança Silvester tout en enfilant sa veste et son chapeau. Je ne pense pas pouvoir rentrer ce soir. Je prends le train pour Nishtar ; on doit rencontrer des hommes importants, d'après le patron.
Noémie ajusta la cravate de son mari, puis demanda :
— Tu penses rentrer quand ?
— Il y a de fortes chances que je passe trois jours dans une auberge de la capitale, répondit Silvester avec réticence.
Noémie baissa les yeux, un peu attristée.
Voyant cela, il reprit :
— Je suis désolé. Par contre, bonne nouvelle ! Après ce boulot, je serai en vacances pendant une semaine ! On pourra partir avec les petits, ça te dit ?
Les yeux de sa femme brillèrent à nouveau et son visage s'illumina d'un sourire.
— Il fallait commencer par ça ! Bien sûr que ça me va, mon cœur.
Silvester jeta un coup d'œil à sa montre et se dirigea vers la porte.
— Je dois vraiment y aller ! Dis aux enfants que je les aime ! Et dis à Kaelle qu'elle va être en retard si elle continue à se maquiller !
Noémie rit.
— Ne t'inquiète pas, va ! Elle ne commence ses cours qu'à 10 heures aujourd'hui !
Silvester franchit la porte, puis fit demi-tour pour embrasser sa femme. Dans son élan, il perdit son chapeau de feutre marron, mais ne remarqua pas sa chute.
Noémie le ramassa alors qu'il était déjà parti. Avec un sourire tendre, elle le posa sur sa tête.
— À bientôt, mon cœur.
Soudain, des bruits de pas retentirent dans l'escalier en bois. Quelqu'un le descendait à toute vitesse.
— Vite ! Vite ! Vite ! Je vais être en retard ! cria une voix féminine.
Noémie tourna la tête et vit sa fille, Kaelle.
— Kaelle, qu'est-ce qui ne va pas ?
Kaelle s'exclama, agitée :
— Maman ! Je dois aller rejoindre Alphonse. Il commence ses cours à 9 h 30 !
Noémie afficha un petit sourire taquin.
— Oh, ton petit copain ?
Kaelle était si pressée d'enfiler sa longue veste en cuir que l'élastique qui retenait ses cheveux violets céda. Sans réfléchir, elle répondit :
— Ouiii ! Il doit aller dans la ville de Techlan pendant un certain temps, pour une sorte d'échange scolaire.
Puis, réalisant sa bourde, elle se reprit :
— Maman ! Arrête de me taquiner, s'il te plaît. En plus, mon élastique vient de craquer…
Noémie éclata de rire et lui tendit un ruban sorti d'un tiroir du salon.
— Tiens, jeune fille. Ce ruban vert t'ira à merveille. Tu veux que je te prépare quelque chose ?
Kaelle prit le ruban hâtivement et attacha ses cheveux en queue-de-cheval.
— Non merci, maman ! Je vais être vraiment en retard. Il faut que j'attrape le train de 9 h 10 et que je coure jusqu'à l'académie !
Elle enfila ses baskets et ouvrit la porte pour partir en courant. Noémie lui demanda :
— Tu rentres à midi pour manger ?
Kaelle répondit, sa voix se perdant dans le lointain :
— Oui, maman ! Je finis à midi !
Noémie sourit.
— À midi, alors ! Passe le bonjour à Alphonse !
Puis elle ferma la porte et murmura, sereine :
— Elle a trouvé un bon garçon… Il est très gentil, ce petit.
Soudain, un vacarme venant de la chambre à l'étage attira son attention : des bruits de sauts et des cris d'enfants qui s'amusaient. Alors qu'elle s'apprêtait à monter, le bruit d'un objet qui se brisait retentit. Elle fronça les sourcils et gravit les marches deux à deux.
— Les garçons, j'arrive !
Noémie attrapa rapidement son rouleau à pâtisserie, celui qu'elle utilisait toujours pour faire son pain maison, et le tapota contre la paume de sa main.
Dans la chambre, un garçon aux yeux ronds et verts, doté d'une longue chevelure dorée et ondulée, paniqua :
— Merde ! Maman va nous tuer ! T'as pété le vase que papa lui avait offert ! dit-il à son frère.
Ce dernier avait les cheveux courts et noirs, rasés sur les côtés. Une tresse dépassait d'ailleurs du côté droit de sa tête, tandis que son regard ambré lui conférait une allure quelque peu mythique. Un peu plus jeune, probablement âgé d'une douzaine d'années, il rétorqua en pointant son frère :
— Mais c'est toi qui l'as cassé ! Avec ton « kick flash laser » ! Moi, j'ai rien fait, hein !
Le blondinet, qui semblait avoir treize ans, grimaça :
— Fallait pas esquiver mon coup non plus ! Tu m'as demandé une démonstration et, après, tu fuis, sale peureux !
Le troisième, le plus petit des trois, affichait un sourire en coin. Il écarta de sa bouche les mèches rouges qui tombaient sur son visage et lâcha :
— Vous êtes foutus, Vars et Itoî.
Les deux aînés répliquèrent en même temps, en hurlant :
— Toi aussi, t'es foutu, Uyan !
Uyan, huit ans, les yeux écarquillés, protesta :
— Pourquoi ? J'ai fait quoi, moi ?
Itoî croisa les bras, d'un air triomphant :
— La console sur laquelle t'as joué hier jusqu'à 4 heures du matin, peut-être ?
Soudain, Uyan tendit l'oreille. Les pas de sa mère résonnaient dans le couloir et se rapprochaient, de plus en plus lourds… On aurait dit un titan s'apprêtant à enfoncer la porte. Le petit déglutit :
— Bon, OK, on est foutus.
Puis il prit une grande inspiration et un sourire malicieux étira ses lèvres :
— Je rigole. VOUS êtes foutus.
Les deux autres, qui tremblaient en entendant les pas de la mort s'approcher, se tournèrent lentement vers Uyan. Simultanément, ils balbutièrent :
— Hein… ?
— MAMAAN ! MAMAAN !!
La porte s'ouvrit violemment. Les deux aînés, pris de panique, s'enlacèrent et se blottirent sur le lit.
Noémie regarda les morceaux du vase éparpillés partout dans la chambre — certains avaient même réussi à se planter dans le mur. Un exploit !
— Bon, qui a fait ça ?
Elle serra fort son rouleau à pâtisserie et posa d'abord son regard sur les deux coupables apeurés. Les garçons tremblaient comme des feuilles, collés l'un à l'autre. Puis elle tourna la tête vers la droite, où le petit Uyan pleurait.
— Allez, Uyan, dis-moi ce qui s'est passé.
Uyan continua à pleurer, reniflant bruyamment, puis répondit d'une voix tremblotante :
— B-b-bah, en fait, Itoî et Vars ont balancé le vase sur moi, et… et ensuite, j'ai esquivé le vase et il s'est cassé !
Itoî et Vars serrèrent les poings, une même pensée leur brûlant l'esprit :
Quel enfoiré ! Uyan, tu vas voir, toi…
Noémie reporta son regard sur les deux agités. Elle leva le rouleau, prête à le jeter au sol sous le coup de la colère, mais s'arrêta net, par peur de les blesser.
— Les garçons, c'était un vase offert par papa. C'était d'ailleurs le premier objet qu'il m'avait donné quand on a déménagé ici, dans le quartier Joliotte. On a un jardin assez grand ; vous pouvez jouer autant que vous voulez dehors. Alors, ne faites pas de bêtises ici. Vous auriez pu vous blesser. Le vase n'est pas important, mais vous, vous l'êtes.
Itoî et Vars hochèrent la tête et pleurèrent.
— D-désolés, maman ! Promis, on ne le refera plus !
Le sourire aux lèvres, Noémie fit signe à Uyan de s'approcher de ses frères, puis prit les trois enfants dans ses bras.
— Je vous aime, les garçons. Vous êtes ma fierté, ma famille et mes petits bébés.
Souriante, elle sortit de la chambre avec légèreté. Puis, deux secondes plus tard, elle entrouvrit la porte, fronça légèrement les sourcils et ajouta un dernier mot :
— Uyan, je sais qu'ils ne t'ont pas balancé le vase en pleine figure. Plus de mensonges, OK ?
Le petit répondit, en sueur :
— O-Ouais, désolé, maman…
Elle fit signe aux garçons de sortir de la chambre.
— Je vais nettoyer le bazar. Allez jouer dehors, dans le jardin, et profitez un peu de la légère brise du printemps. D'ailleurs, le déjeuner est prêt, servez-vous !
Les garçons hochèrent la tête et sortirent de la chambre, puis descendirent tout en parlant :
— Eh, tu joues à quoi, Uyan ? demanda Itoî, intrigué par l'écran de son petit frère.
— War Before Life, c'est un jeu de stratégie où tu dois diriger les sol—
Son frère lui coupa la parole en haussant les épaules et en levant les yeux au ciel, signe de son désintérêt :
— Bah, ça a l'air pourri, ton machin.
Uyan se recroquevilla comme s'il boudait et descendit le reste des marches sans rien rétorquer.
— Ben voilà ! Il va faire la gueule toute la journée, maintenant, soupira Vars, habitué à ce genre de scène.
Une fois en bas, les enfants arrivèrent dans l'espace de vie : à droite se trouvait la grande cuisine, où Noémie servait le déjeuner, et à gauche, le salon. Les deux pièces n'étaient séparées par aucun mur. D'ailleurs, Uyan jeta sa console sur le canapé, comme pour prouver qu'il s'en désintéressait.
Vars courut directement vers la table, s'assit et frappa ses couverts contre le bois comme un enfant affamé :
— À manger ! À manger ! À manger !
Noémie soupira, fit signe à Itoî et à Uyan de s'asseoir eux aussi, puis ôta les couvercles et servit à chacun un bol de riz et un poisson grillé.
Uyan fixa le poisson avec dégoût. Il n'appréciait visiblement pas ce plat et se tourna vers sa mère :
— Mamaan… On n'a pas autre chose que du poisson, s'il te plaît ? J'aime pas ça…
— Non, mon cœur, il faut que tu manges équilibré. Par contre, si vous finissez tout, vous aurez tous un dessert.
Les trois garçons demandèrent, les yeux pleins d'étoiles :
— Un dessert ?! Lequel ?
Leur mère sourit avant de répondre :
— Un petit cupcake au chocolat avec des noisettes de la forêt d'Akala !
Les enfants sautèrent de joie et mangèrent à toute vitesse. La bouche pleine, Uyan se tourna vers Itoî :
— M-mon cheu, il est pas pouchri ! articula-t-il, les joues gonflées de riz.
Itoî fronça les sourcils, perplexe devant ce charabia :
— Hein, quoi ? Ch'comprends rien ! rétorqua-t-il en postillonnant sur le visage de son petit frère au passage.
Uyan lâcha sa cuillère, essuya frénétiquement son visage et son tee-shirt Cyber-Man, qu'il aimait tant. Il finit d'avaler sa bouchée et s'écria, agressif :
— Mais putain, Itoî ! T'as craché partout sur mon visage !
Noémie, qui s'affairait à la vaisselle, fronça les sourcils en direction des garçons :
— Les garçons, pas d'insultes ! Et arrêtez de parler la bouche pleine.
Les trois répondirent en même temps :
— Oui, m'man !
Ils finirent leur repas.
Noémie servit ensuite les trois assiettes, chacune accompagnée d'un cupcake. Les enfants les dévorèrent en moins de deux secondes.
— Merci pour le repas ! dirent-ils en souriant à leur mère.
Noémie sourit à ses fils et hocha légèrement la tête :
— De rien, mes cœurs.
Les yeux des enfants s'illuminèrent. C'était un beau jour pour la famille Strauss. Cette scène paisible avec leur mère semblait magique, tout comme le rayon de soleil qui traversait la vitre au-dessus de l'évier ou le jardin verdoyant qui appelait les enfants à jouer. Que pouvait-il leur arriver ? Le bonheur n'est pas une chose qui se perd facilement. Pas vrai ?