Chapitre 2 150
Le choc de l’acier résonnait sans relâche dans la salle d’entraînement, sous le Trou du Lapin.
Adam était trempé de sueur. Son corps était couvert d’innombrables entailles fraîches. Le sang en suintait, puis rentrait aussitôt. Sa main n’était qu’un flou tandis que la Vipère passait sans cesse du fouet à la lame, frappant sous des angles inattendus.
Son partenaire d’entraînement, Hannibal, n’avait pas bougé de sa place. Une main derrière le dos, l’autre serrée autour de son propre fouet-lame, il entraînait Adam sans même transpirer.
Hannibal leva sa lame pour parer le coup vertical d’Adam. Avant même que les armes ne se touchent, il transforma la sienne en fouet.
Adam porta son attaque trop loin, sa lame ne rencontrant aucune résistance. Il trébucha en avant et, avant d’avoir pu retrouver son équilibre, Hannibal se trouvait déjà derrière lui, son arme — redevenue une lame — posée contre son cou.
« Tu vois ce que j’ai fait ? » Hannibal recula et rangea son arme.
« Tu t’attendais à ce que je bloque ton attaque de front. Au lieu de ça, je t’ai laissé t’engager et j’ai retourné ton élan contre toi. Après ta frappe, j’aurais pu tourner autour de toi et conclure la salve en te décapitant proprement. »
Adam s’effondra au sol, à bout de souffle. Mais il veilla tout de même à rester attentif à son maître.
« Le combat ne consiste pas simplement à dominer son adversaire. Nous ne sommes pas des orcs, poursuivit Hannibal.
— Il s’agit de le tromper. Laisse-le dans le doute. Fais-lui remettre en question chacun de tes mouvements. Chaque ouverture. Chaque décision. Ne le laisse jamais trouver son rythme, car dès qu’il croit t’avoir compris, tu peux en profiter. Apprends à bouger comme la rivière.
« On ne peut pas juger sa profondeur à sa surface, et son cours n’est jamais tracé d’avance. Elle contourne les obstacles, change de direction et se fraye un chemin. Mais ne confonds pas adaptabilité et faiblesse. Une rivière peut sembler douce et inoffensive, mais quand son courant se renforce, elle emporte tout sur son passage. »
« Oui… Je comprends… » Adam peinait à reprendre son souffle.
« Bien. » Hannibal hocha la tête. « Résume. Assimile. Maintenant, parle. »
Adam prit une bonne demi-minute pour stabiliser sa respiration et repasser en revue les leçons qu’il venait de recevoir. C’était ainsi qu’Hannibal l’enseignait : par les mots et la douleur, la sueur et le sang.
« Il faut être imprévisible dans ses mouvements, répondit Adam.
— Dissimuler ses intentions. Laisser son adversaire croire qu’il t’a percé à jour, puis lui montrer à quel point il se trompe. Et quand vient le moment de frapper, ne pas hésiter. Comme la rivière : difficile à prévoir, impossible à contenir et impitoyable quand il le faut. »
Hannibal hocha la tête, satisfait. « Ça suffira pour aujourd’hui, dit-il. Entraîne-toi à répéter les postures et les enchaînements dans l’ombre. Je vais te préparer ton déjeuner. »
Il plissa les yeux en examinant le corps d’Adam. « Tu as maigri pendant tes voyages. Il te faut des protéines. Combien de fois dois-je te rappeler que l’alimentation et le repos comptent autant que l’entraînement ? »
« Ah, oui. » Adam baissa la tête, penaud. « Je tâcherai de m’en souvenir. »
Hannibal grogna en guise de réponse et remonta.
« Hé, je peux te demander quelque chose ? » lança Adam.
Hannibal se retourna et lui jeta un regard interrogateur.
« Tu es… quelqu’un d’important, ou quoi ? » demanda Adam, mal à l’aise. Genevieve refusait de lui répondre, mais elle lui avait donné un indice.
« Et qu’est-ce que ça peut te faire ? » demanda Hannibal d’un ton égal.
« Rien. » Adam pinça les lèvres. « J’étais juste curieux. »
Le coin des lèvres d’Hannibal se releva en un sourire narquois.
« Je ne suis qu’un tavernier. »
***
Adam termina son déjeuner, puis reprit l’entraînement.
Ce ne fut qu’au coucher du soleil qu’il acheva sa séance et prit la direction du Quartier des Seigneurs. Il devait rentrer avec Genevieve depuis la Tour de Saphir.
Il traversa les rues bondées de Davos, plongé dans ses pensées.
Bon, comment je m’y prends pour enquêter sur Havel Norwood ?
Je devrais mettre Michael dans la confidence ?
Non. C’est trop dangereux.
Les hommes de main de la Guilde de la Nuit vont rôder partout. Et si mon intuition est bonne, des gens de Fin de Fortune pourraient aussi être impliqués.
Et qui sait combien d’autres factions ?
La prudence et l’anonymat seront mes meilleures armes.
Je ne peux pas entraîner Genevieve là-dedans non plus.
Je commencerai par la Garde de la Cité.
Il faudra aussi que j’aille voir ces vampires et que je récupère les récompenses pour les missions accomplies.
Je dois faire très attention. Rien ne doit remonter jusqu’à moi.
Ni jusqu’à Genevieve.
Adam ne put s’empêcher de prendre un air grave.
Sa vie ne lui appartenait plus à lui seul. Elle appartenait aussi à Genevieve. Il ne pouvait plus se permettre d’être aussi égoïste qu’autrefois.
Il avait encore bien des choses à accomplir, des mystères à élucider et des dangers à affronter.
Mais désormais, quelqu’un l’attendait chez lui. Quelqu’un qui s’inquiéterait pour lui. Quelqu’un qui aurait le cœur brisé s’il ne rentrait jamais.
Adam n’avait jamais vraiment réfléchi à ce genre de choses. Mais la présence de Genevieve dans sa vie l’avait changé d’une manière qu’il commençait à peine à comprendre, alors qu’ils étaient en couple depuis presque dix ans.
Il présenta le médaillon des visiteurs au personnel de sécurité à l’entrée du campus, puis se dirigea vers le bâtiment universitaire où Genevieve lui avait dit qu’elle serait.
Il arriva juste au moment où des étudiants et des membres du corps enseignant commençaient à sortir en masse du bâtiment.
Genevieve était entourée d’un groupe de jeunes hommes et femmes. Dès qu’elle aperçut Adam, elle lui fit un grand signe de la main et lui indiqua de patienter encore un peu.
Ses amis suivirent son regard et remarquèrent Adam à leur tour. Les femmes échangèrent des regards malicieux, tandis que les hommes l’examinèrent sans chercher à le cacher.
Adam répondit au signe de Genevieve, priant en secret pour qu’aucun de ses admirateurs ne vienne le provoquer en duel ou lui impose une épreuve ridicule pour prouver sa valeur, ou que sais-je encore. Franchement, il n’avait pas envie de s’en occuper.
Genevieve finit par s’éclipser de son groupe et s’avança vers Adam, le visage illuminé d’un sourire radieux. Elle passa les bras autour de son cou et se pencha pour l’embrasser.
« Tu m’as manqué, dit-elle.
— Ah oui ? » la taquina Adam.
« Une fille a bien le droit d’être une romantique incorrigible ! » Genevieve inclina la tête d’un air théâtral, puis éclata de rire, gênée par ses propres paroles.
Elle glissa un bras sous celui d’Adam et posa la tête sur son épaule. « Alors, ta journée ? De nouvelles cicatrices ? »
« Tu me connais. » Adam rit.
Sur le chemin du retour, ils se racontèrent leur journée. Genevieve parla presque tout le temps. Celle d’Adam avait été plutôt ennuyeuse, mais il adorait l’écouter, malgré tout.
« La Tour organise son gala du centenaire le mois prochain, dit Genevieve.
En tant que première institution d’enseignement des arts arcaniques de l’Alliance des Cités libres, le gala du centenaire de la Tour de Saphir était un événement grandiose à Davos.
Des anciens élèves influents de la Tour y assisteraient, mais aussi les puissants Mages et Paladins de la haute société de Davos, sans oublier les personnalités célèbres des autres cités membres de l’Alliance des Cités libres.
« On dit que la Sorcière de Davos coorganisera l’événement avec son élève, la Dame de la Tour de Saphir, ajouta-t-elle. La soirée sera amusante. »
« Vous m’invitez à sortir, ma dame ? » demanda Adam avec un fort accent davosien.
« Oh, mais oui, monseigneur. » Genevieve fit une révérence avant de lui tendre la main. « Auriez-vous l’obligeance d’accompagner cette dame au gala ? »
Adam prit sa main et la porta à ses lèvres pour déposer un doux baiser sur ses jointures.
« Mais bien sûr, ma dame. Comment pourrais-je refuser une invitation aussi charmante ? »
Genevieve porta la main à ses lèvres et poussa un faux cri de surprise. « Ma foi ! Quelle galanterie ! Je ne savais pas que mon seigneur pouvait être aussi charmant. »
« Seulement avec vous, ma dame. » Adam lui fit un clin d’œil.
Genevieve soutint son regard un instant de plus, puis éclata de rire. Adam passa un bras autour de ses épaules et elle enroula le sien autour de sa taille.
Ensemble, ils rentrèrent chez eux.