Chapitre 357
« Et voilà », dis-je avec un sourire satisfait en tapotant le tentacule haut comme un gratte-ciel qui se dressait devant moi. « C’est terminé. Prends bien soin d’elle, Jeff ; elle dormira quelques jours, le temps d’assimiler les connaissances et les souvenirs implantés. Si tout se passe bien, son âme aura elle aussi fini de germer d’ici là et sera encore plus mûre que la tienne. »
La nouille cosmique meurtrière se contenta de grogner, un son qui exprimait à la fois son assentiment et des émotions plus complexes. La pauvre petite nouille était anxieuse à l’idée d’avoir enfin une sœur, toute excitée, mais aussi résolue à être la meilleure « grande sœur » qui soit.
La sœur en question ressemblait à un œuf titanesque composé de centaines de vrilles et de tentacules entremêlés. Elle avait la taille d’une petite lune, comme Phobos ou Déimos, les satellites de Mars. Le cœur même de son être avait été façonné à partir du bras gauche tranché de mon Avatar, remodelé, mais — je l’espérais — suffisamment intact pour établir une continuité spirituelle entre moi et cette nouvelle horreur indicible. Mes premières expériences, menées à la va-vite, s’étaient révélées prometteuses, mais j’avais flanché comme une chaise de jardin dès que Jeff s’était mis à se sentir seul, et j’avais sauté par-dessus toutes les expériences de suivi nécessaires pour me lancer directement dans la création de ma nouvelle adorable monstruosité.
Si tout se passait bien, elle aurait une âme pleinement développée et la capacité de manier une puissance psychique à la hauteur de celle de ces mégastructures tyranides. Elle n’aurait probablement jamais la moindre finesse, mais un Cri psychique ou une Lance du Warp capables, respectivement, d’affecter des flottes entières ou de détruire des lunes, ça valait bien le compromis. Enfin, je crois.
Si ça ne marchait pas, je pourrais toujours en faire un Jeff 2.0, alors je ne m’inquiétais pas trop.
Avant ça, j’avais effectué un diagnostic complet de mon état. J’avais des copies de sauvegarde de mon esprit et de mes souvenirs, ainsi que des noyaux mentaux faisant tourner des esprits de secours, parfaites copies du mien. Je comparai ma façon de penser et mon état d’esprit actuels aux leurs de mille milliards de façons, à la recherche de la moindre anomalie, de quoi que ce soit qui clochait.
Je ne faisais toujours pas confiance à Alex. Il restait un aspect de l’Empereur et il avait été dans mon esprit pendant notre entraînement télépathique. Faire confiance, oui, mais vérifier. C’était cette paranoïa qui me garderait en vie, qui me protégerait d’une érosion lente et insidieuse de mon être même.
Je remontai certaines de mes pensées étranges jusqu’à leur origine et découvris qu’elles provenaient soit de cette espèce d’aura amicale qu’Alex dégageait lors de notre première rencontre… soit de mon propre désir refoulé d’avoir quelqu’un que je puisse considérer comme un véritable égal. Au bout du compte, je laissai les choses en l’état. Rien ne posait de problème majeur, Alex avait depuis réduit cette étrange aura amicale au minimum et j’avais aussi mis en place des contre-mesures pour qu’elle ne m’influence plus.
Ce duel télépathique m’avait également poussée à ériger des défenses… inédites. Avant, il n’y avait que ces pyramides flottantes qui représentaient mes noyaux mentaux, avec leur bouclier. À présent, elles se trouvaient dans un espace de poche dissimulé au sein d’un palais mental, lui-même accessible uniquement par un immense labyrinthe en perpétuel changement. J’avais consacré environ 10 % de ma puissance de traitement totale à entretenir, tester et améliorer continuellement toutes les couches de défense. J’avais aussi passé un grand nombre d’heures à travailler sur le projet avec mon flux de pensée principal, afin de rendre l’accès aux pyramides aussi difficile que possible.
Un autre 5 % de ma puissance cérébrale globale servait à entretenir une armée de constructions psychiques autonomes chargées de défendre le labyrinthe et le palais mental. Imaginer toutes sortes de monstruosités capables de faire perdre la raison était toujours aussi amusant, mais le fait de ne devoir obéir ni à la physique ni à la biologie du tout avait débridé mon imagination. Désormais, des choses habitaient mon esprit et portaient véritablement bien leur nom d’horreurs indicibles.
Mieux valait ne pas trop en parler. Même Alex ne pouvait plus contourner toutes mes défenses sans se faire repérer — ou du moins prétendait ne pas le pouvoir. Je ne savais pas encore ce qu’il en était, alors je résolus de continuer à améliorer… eh bien, tout. Il me faudrait encore du temps pour mettre au point des contre-mesures redondantes contre chaque type d’attaque télépathique imaginable. J’étais presque certaine d’avoir paré à tout ce que je connaissais à ce moment-là, mais quelques redondances ne feraient pas de mal, et ma puissance de traitement ne constituait pas un goulot d’étranglement. Si le besoin s’en faisait sentir, je pourrais toujours créer davantage de cogitateurs organiques dans mon Royaume.
Une fois tout ça fait, ainsi que ma nouvelle horreur indicible, l’étape suivante de la liste était une petite excursion sur la nouvelle planète-colonie des Kroot, que je gouvernais uniquement de nom. Enfin, j’imagine qu’il s’agissait plutôt d’un protectorat. Ils voulaient simplement pouvoir se louer comme mercenaires et se souciaient peu, pour le reste, de la politique étrangère que je déciderais de mener en leur nom. Après m’être assurée que tout allait bien pour eux, il faudrait m’occuper des autres corvées ennuyeuses : faire le tour de mes nouvelles possessions pour remettre sur les rails la reconstruction des gouvernements locaux et fixer en personne quelques règles de base. Ils obéiraient tous à ma nouvelle constitution, ou le regretteraient dans la mort. Hélas, j’étais la seule à pouvoir leur faire comprendre ça sans déclencher des combats inutiles partout où j’allais, contrairement à un certain connard aux oreilles pointues dont l’expression par défaut était un rictus méprisant de supériorité.
Alex m’accompagna, désireux de voir de ses propres yeux les mondes autrefois impériaux, et dire qu’il était déçu aurait été comme dire que le soleil était plutôt chaud. Il le dissimulait bien, mais il cessa de sourire et de projeter ses émotions, ce qui ne passa pas inaperçu. Cela dit, en privé, il ne voyait aucune raison de se retenir.
« Alors, quel est ton plan ? » me demanda-t-il.
« Pour quoi faire ? » répondis-je en regardant le système de Vallia grossir à peine, seconde après seconde, sur l’écran panoramique d’observation.
« Pour réorganiser tout ce bazar, dit-il. J’imagine que tu ne comptes pas les laisser trouver seuls leur équilibre. La moitié de ces mondes deviendront des enfers infestés de démons, et l’autre moitié retombera dans la féodalité technologique ou se transformera en États belligérants dirigés par des seigneurs de guerre techno-barbares. »
« J’y vais doucement, dis-je en haussant les épaules. Les règles sont établies, et dans les mois qui viennent, ils comprendront qu’on ne plaisante pas avec ça. Une fois qu’ils s’y seront habitués, je passerai à l’étape suivante. Des gouverneurs provisoires mettront en place un gouvernement temporaire, puis un système d’instruction obligatoire. Je les laisserai élire des représentants pour une sorte de sénat quand la génération instruite sera devenue majoritaire. Je vois loin. D’abord, il me faut former des gens compétents et dignes de confiance pour devenir gouverneurs, et c’est encore en cours. »
« Et la religion ? » demanda-t-il.
« Le gouvernement sera strictement laïque, et aucune autorité religieuse ne pourra occuper de fonction politique ni exercer le pouvoir, dis-je. Je les mettrai à l’écart et leur mettrai des bâtons dans les roues à chaque étape, parfois ouvertement, parfois par la simple bureaucratie. J’espère que dans quelques siècles, les gens finiront par se désintéresser de la religion si je persévère, comme ça s’est passé lorsque l’humanité a fait ses premiers pas dans l’ère moderne, au vingt et unième siècle. »
« Hmmmmmm. » Alex fronça les sourcils, puis haussa les épaules. « Ça marchera peut-être, ou peut-être pas. On verra bien, je suppose. »
*****
L’homme demeurait immobile comme une statue, les yeux clos et les traits anguleux empreints de sérénité. En apparence, il incarnait la sérénité stoïque parfaite ; des millénaires de pratique dissimulaient l’effort que lui demandait le simple fait d’exister. Année après année, cet effort n’avait cessé de croître, s’alourdissant à mesure que les décennies s’accumulaient.
Il ne pouvait pas encore mourir. Il lui restait tant à faire. Il était l’un des piliers essentiels qui maintenaient à flot la société aeldari — ou ce qu’il en restait.
Il ne pouvait rejoindre les siens dans le Circuit d’Infinité, et encore moins dans le solennel jardin de statues cristallines où reposaient désormais nombre de ses amis, compagnons d’armes et même élèves. Seule sa volonté colossale et sa concentration inébranlable empêchaient son destin — celui de devenir une statue de cristal — de s’accomplir.
Une minute d’inattention pouvait lui coûter un membre, voire les quatre. S’il était encore entier après plus de dix mille ans, c’était la preuve que sa concentration n’avait jamais faibli durant tout ce temps.
« Nous sommes prêts, grand prophète. »
La voix lui parvint, les mots lui firent leur effet et il poussa un léger soupir. Il avait vu ces mots venir ; il savait qu’ils viendraient, mais ignorait quand.
À présent, ils étaient là, et l’heure était venue de faire un bond qui bouleverserait les fils du destin tissés dans sa propre destinée et celle du vaisseau-monde Ulthwé.
Lentement, dissimulant l’effort laborieux que lui demandait ce geste si simple, Eldrad Ulthran se leva avec la grâce qu’il avait perdue depuis longtemps, en même temps que sa jeunesse d’antan.
« Il n’y a pas eu de complications, je suppose ? » demanda-t-il d’un ton détaché, ses doigts se refermant autour de son bâton. Il aurait été si facile de s’y appuyer, mais il ne le fit pas. Il ne pouvait pas montrer de faiblesse. Pas maintenant.
Certains fils du destin qu’il avait scrutés menaient à des complications. Un Archonte ou un autre prophète qui intervenait. Ils n’étaient pas tous d’accord avec sa vision. Loin de là.
Malgré tout, ils avaient au moins accepté le voyage, et cela suffisait. Il avait même veillé à ce que son exil n’arrive pas tout de suite. Si ce message fatidique de son ancien élève n’était pas arrivé, Eldrad aurait déjà rejoint les Ynnari et aurait été depuis longtemps exilé de son vaisseau-monde.
Mais un pari risqué n’était plus la voie qui offrait les meilleures chances de survie, alors il ne l’avait pas tenté. Il gardait ses options ouvertes. Sa position actuelle lui donnait beaucoup plus d’influence sur un grand nombre d’Aeldari. Les Ynnari étaient prometteurs, mais peu nombreux et considérés comme d’étranges marginaux par la plupart des vaisseaux-mondes.
L’espoir existait de leur côté, mais peut-être s’agissait-il d’un piège. Il avait parcouru toutes les ramifications du destin issues de l’événement où il apportait son aide sans réserve aux Ynnari, et n’en avait pas trouvé une seule où cet espoir ne s’effondrait pas.
Aussi décourageant que cela fût, il ne voyait aucune voie où ils parvenaient à récupérer toutes les Épées des Crones. L’une d’elles finissait toujours, inévitablement, dans les profondeurs les plus reculées du Royaume de Celle qui a Soif, à jamais hors d’atteinte, tout en entretenant un espoir perfide pour attirer les sots. Et les sots viendraient, en effet, à elle.
Il ne pouvait pas le permettre.
En outre, il percevait des choses étranges dans la Frange orientale. C’était là qu’il avait envoyé l’un de ses anciens apprentis, sur la foi d’une simple intuition et d’un rêve précognitif à moitié oublié. Depuis, il avait acquis la certitude que des événements d’une grande importance s’y déroulaient, leurs échos se propageant très loin dans l’Immaterium, perceptibles uniquement par ceux qui savaient écouter. Il ne distinguait rien directement, mais les échos seuls suffisaient à attirer son attention.
Quelque chose voilait sa vue, cherchait à se cacher. Ou peut-être n’était-ce qu’un effet secondaire de cette maudite « Grande Faille » qui déchirait la réalité dans ces régions.
Quoi qu’il en fût, il devrait aller voir par lui-même.
*****
Je me figeai quand toute l’attention d’Alex se détourna brusquement de moi. Ses yeux bruns mouchetés d’or se tournèrent vers le ciel avec une intensité soudaine. Il m’ignora complètement pendant que je lui montrais mon tour « Malheur à toi, soleil », ce qui m’agaça un peu, mais je me demandai aussi ce qui avait capté son attention avec une telle force.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demandai-je. Il parut presque sursauter, puis secoua la tête comme pour se reprendre.
« Quelque chose vient de se produire, dit-il après un instant, les traits plissés par la réflexion. Quelque chose… d’important. »
Je concentrai ma perception, la plongeant dans ma vision de l’âme pour sonder les courants du Warp. Je portai mon regard au loin, dans toutes les directions, à la recherche de ce qui avait pu attirer son attention.
Je ne trouvai d’abord rien. La réponse n’arriva que trois semaines plus tard, apportée par un vaisseau-courrier à bout de souffle qui fonçait vers Vallia, comme il se devait lorsqu’un événement déclenchait les alarmes d’urgence d’une station de surveillance en espace profond.
L’une des portes de la Toile, dans un recoin reculé du secteur de Jéricho, venait de recracher un vaisseau spatial de la taille d’un continent, façonné dans de l’Os spectral chatoyant et des métaux ésotériques. D’une manière ou d’une autre, pour une raison ou une autre, un vaisseau-monde venait d’atterrir aux confins de mon Domaine astral.