Chapitre 622
En voyant la carte, l’équipe coréenne ne fut pas la seule à être décontenancée.
Anto, le commandant en chef italien, pencha lui aussi légèrement la tête.
« Avec cette configuration, la Corée ne pourra pas faire grand-chose en début de partie. »
Il avait prévu de contrer les stratégies précoces de la Corée, mais l’apparition d’une telle carte signifiait ironiquement que ses préparatifs ne serviraient à rien.
« Et on dirait que le plan de la Corée, qui comptait tenter un coup d’éclat dès le début, est lui aussi tombé à l’eau… »
Après la révélation de la carte, les deux équipes disposèrent de trente secondes pour élaborer une nouvelle stratégie.
Si Anto avait été un commandant ordinaire, il se serait réjoui en découvrant cette carte, car une carte qui freinait les attaques précoces favorisait généralement Rome.
Pourtant, Anto n’avait pas le moindre sourire aux lèvres.
« Je me demande comment Cookie va réagir. »
La stratégie et la tactique étaient intrinsèquement liées à l’adversaire. Échafauder un plan contre un mur ne servait à rien. Ce n’était pas parce que la carte avantageait Rome qu’elle lui serait forcément favorable. Tout dépendait aussi de l’adversaire et de la manière dont leurs stratégies s’opposaient. C’était ce qui déterminerait qui prendrait l’avantage. Anto affrontait Cookie, et il ne le sous-estimait pas. Cookie ne se laisserait pas facilement décourager par de simples murs.
« Il va sûrement essayer de créer une ouverture. »
Même si la carte imposait un déroulement bien défini jusqu’au troisième âge, Cookie chercherait à provoquer quelque chose. C’était le genre de commandant qu’il était. Mais comment ?
Face à ces falaises abruptes et ces murs imposants, qui oserait s’aventurer ici avec des troupes du premier ou du deuxième âge ? Comment jouer un coup d’éclat avant le troisième âge ?
« Même si c’est lui… »
Anto pensa à un joueur en particulier. C’était inhabituel qu’il songe à un joueur plutôt qu’à un commandant lorsqu’il affrontait la Corée. Ce joueur représentait une variable de taille. C’était Almond.
Pourtant, même cette variable ne pouvait rien contre les limites du terrain. Rien n’était plus impuissant qu’un être humain face à la nature. Aussi talentueux soit-on, on ne pouvait pas vaincre le terrain. On ne pouvait que l’exploiter.
« Ah. »
Ce ne fut qu’alors qu’Anto comprit comment Cookie pouvait s’y prendre.
« Il va s’en servir. »
Anto regarda de nouveau l’entrée étroite. À y regarder de plus près, elle semblait encore plus facile à défendre.
« Du point de vue de l’ennemi… »
Il ne pensait pas que cette entrée servait uniquement à bloquer le passage. L’ennemi pouvait la fortifier et s’y retrancher.
[Début]
La partie commença.
Anto donna aussitôt un ordre légèrement différent de ceux qu’il donnait d’habitude. Les commentateurs ne le remarquèrent presque pas, tant le changement était discret. Mais dans l’esprit d’Anto, cette légère agitation annonçait déjà une tempête.
***
Peu après, la partie passa au deuxième âge.
La Corée continuait de mettre la base de Rome sous pression.
« Attendez ! La Corée installe vraiment ses casernes avancées, là ! Ça veut dire que si elle continue à produire ses troupes ici, cet endroit devient pratiquement une zone de réincarnation pour les soldats ! »
[Terrain d’entraînement d’infanterie]
[Champ de tir à l’arc]
[Armurerie]
Boum ! Boum ! Boum !
Trois bâtiments apparurent juste à l’entrée de la base ennemie. Rien qu’avec ça, les deux cents soldats rassemblés pouvaient être immédiatement équipés.
« Maintenant qu’ils sont au deuxième âge, ils peuvent changer d’unités militaires !? »
« Cookie construit même une autre base. Il est vraiment en train de se gaver ! »
En plus des ressources de la base principale — l’or, la pierre et le bois —, une nouvelle base permettait d’exploiter celles d’une autre zone. Dans les jeux de stratégie en temps réel, avoir davantage de bases était généralement signe qu’on prenait l’avantage.
Après tout, les ressources disponibles dans chaque zone étaient limitées. Seule la construction de bases supplémentaires permettait d’en récolter davantage.
« Dans une vraie guerre, comme dans les jeux de stratégie en temps réel, la plupart des batailles se gagnent essentiellement avec de l’argent. »
« Pour l’instant, Joseon a non seulement sa base principale à cinq heures, mais construit aussi une autre base dans la zone six ! C’est risqué ! »
En général, avoir plus de bases était un avantage, mais leur construction présentait un inconvénient.
« On dit bien que c’est comme charger un navire, pas vrai !? »
« Exactement. Quand on étend ses bases, on devient souvent vulnérable. C’est un peu comme quand on passe à l’âge suivant ! »
Tout comme les reptiles étaient particulièrement vulnérables après avoir mué, une base nouvellement établie était elle aussi exposée. C’est pourquoi beaucoup de joueurs évitaient d’en construire d’autres avant le troisième âge.
« Joseon le sait très bien ! Rome ne peut pas sortir pour le moment ! »
La Corée savait que l’Italie resterait retranchée quelque temps.
OrangeKing apporta une précision : « En plus, la construction de cette base supplémentaire par Joseon pourrait aussi s’expliquer par les caractéristiques de la carte. »
« Ah, oui. Vous aviez dit que cette carte offrait moins de ressources dans la base principale ? »
« Oui ! Ils prennent les devants pour s’y préparer ! »
La carte des Murs antiques offrait une excellente défense, mais la base principale y contenait moins de ressources que sur les autres cartes. Pour anticiper leur épuisement, la Corée s’était aventurée dehors dès le début.
« Regardez, la base supplémentaire de Joseon est terminée ! Ils ont maintenant deux hôtels de ville ! La vitesse de production des ouvriers a doublé ! Et celle de la récolte des ressources aussi ! »
« Pendant ce temps, Rome ne peut même pas envisager d’étendre ses bases, n’est-ce pas ? »
Rome devait se contenter des ressources de sa base principale. Pour construire quoi que ce soit, ses ouvriers devraient sortir.
Pour le moment, personne ne pouvait quitter la position de onze heures. Les seules unités romaines à l’extérieur étaient quelques soldats barbares qui n’avaient pas pu rentrer plus tôt.
« Le principe même des jeux de stratégie en temps réel, ce n’est pas de conquérir du territoire ? Les troupes sortent, s’emparent de terres et en exploitent les ressources ! »
C’était une description juste. Si, dans les jeux de type AOS, il s’agissait de détruire les bâtiments ennemis plus vite que son adversaire, dans les jeux de stratégie en temps réel, il fallait occuper plus de terrain que lui.
« Mais ! Rome ne peut pas seulement pas étendre ses bases : ses troupes sont tellement dispersées que des dizaines de soldats errent encore à l’extérieur de la base principale, armés uniquement de gourdins ! »
Pour ce qui était du contrôle du territoire, Rome semblait complètement hors jeu.
— La Corée va vraiment gagner aussi facilement ???
— C’est bien plus avantageux que je ne le pensais.
— Qu’est-ce qui est arrivé à Rome, mdr
— Tous leurs grands projets pour rien, mdr
Les spectateurs pensaient eux aussi que la Corée avait pris l’avantage.
OrangeKing acquiesça.
« C’est vrai. Ces troupes sont devenues complètement inutiles. Qu’est-ce qu’ils vont faire avec des gourdins au troisième âge… ? Oh !? »
Alors qu’il regardait la minicarte, OrangeKing s’exclama soudain, surpris.
« Ah, non ! Pourquoi est-ce qu’on est soudain passés sur le point de vue de Cookie ? »
L’observateur bascula sur le point de vue de Cookie. Cela arrivait souvent pendant les parties et signalait généralement que l’adversaire préparait quelque chose. Autrement dit, Rome avait une idée derrière la tête.
« Ils ont changé pour le plaisir des spectateurs ? Ça veut dire que Rome prépare quelque chose ? »
— Waouh, voir la partie du point de vue de Cookie, ça change vraiment tout.
— J’en ai le souffle coupé !
— On n’y comprend rien.
— Bon sang, c’est ça, le point de vue d’un commandant !?
Toute la carte était brillamment éclairée. En voyant le point de vue de Cookie, les spectateurs furent stupéfaits.
Les commandants devaient se battre avec des informations très limitées, et celui de Rome n’échappait pas à la règle. Non, dans cette partie, c’était encore pire.
OrangeKing restait inquiet de voir Rome prisonnière de sa base principale. Il espérait que la Corée l’emporterait.
« Qu’est-ce qu’on n’est pas censés voir pour qu’ils nous imposent une telle restriction ? »
L’observateur avait caché quelque chose pour le plaisir des spectateurs.
***
Joseon avait bloqué l’entrée de la base principale de Rome.
Cookie songea : « Jusqu’ici, cette stratégie fonctionne. »
Ils dominaient clairement le début de partie.
Les forces de Rome étaient divisées entre l’intérieur et l’extérieur. Leur approvisionnement en nourriture avait lui aussi été coupé.
« Voilà. »
Cookie se sentit satisfait. Ils pouvaient se déplacer librement tandis que l’ennemi restait piégé.
La Corée étendait ses bases sans entrave et continuait de développer ses sources de ressources. La base de six heures fonctionnait désormais parfaitement.
Même si Rome pouvait récolter rapidement des ressources grâce au bonus d’un prêtre, Joseon allait s’enrichir bien davantage.
« Et puis, ils ne pourront pas rester enfermés éternellement. »
À un moment ou à un autre, l’Italie devrait sortir et attaquer une base. Quand ? Ce serait le tournant de la partie.
« Rome sortira à la fin du deuxième âge. »
Cookie s’attendait à ce que Rome ne sorte qu’à la fin du deuxième âge.
Même si Rome rassemblait toutes les ressources de sa base principale, elle n’en aurait pas assez pour passer au troisième âge et produire des équipements de faction. Elle rassemblerait probablement ses troupes à la fin du deuxième âge, puis frapperait d’un seul coup. Sans base supplémentaire, ce serait le moment où elle serait la plus puissante.
Bien sûr, les forces du deuxième âge ne pourraient pas facilement franchir la sortie bloquée.
« Si Rome est au deuxième âge, elle enverra ses légionnaires en tête… »
Des scénarios se dessinaient déjà dans l’esprit de Cookie. Si Rome tentait de forcer le passage à la fin du deuxième âge, Cookie ferait construire des tours défensives dans le secteur pour le condamner complètement.
Avec deux tours défensives installées dans ce passage étroit, les troupes du deuxième âge auraient bien du mal à percer. Même si elles y parvenaient, elles subiraient des pertes énormes.
Pendant que Rome se remettrait de ces pertes, Cookie pourrait rapidement passer au troisième âge et continuer à faire pression.
« Bientôt, petit à petit… »
La fin du deuxième âge approchait.
Cookie commença à équiper les soldats d’arcs composites et à faire construire des tours défensives.
Au premier âge, il avait hésité à investir, mais maintenant, après avoir établi une autre base, il mit tout en œuvre pour bloquer Rome comme il se devait.
« Voyons jusqu’au bout, Anto. »
C’était à ce moment-là que la partie allait se jouer.
***
« Ah. Cookie pense que Rome va bientôt sortir ! C’est pour ça qu’il équipe les soldats d’arcs composites ! »
« Oui ! Ils sont dirigés par le chef des archers Pang, Almond et Carrot ! Tous reçoivent des arcs composites ! »
OrangeKing gloussa d’un air malicieux avant d’ajouter : « Si je ne me trompe pas, il y a une petite rivalité entre les joueurs pour savoir qui reçoit l’arc en premier. »
— Toujours à semer la zizanie
— Il adore ce genre de trucs, mdr
— La spécialité d’OrangeKing : parler de l’époque où il était joueur
Ce n’était pas une anecdote particulièrement importante, mais le face-à-face s’éternisait : c’était l’occasion de raconter quelque chose d’amusant.
« Ah, oui ! Les archers de Joseon sont tous des cracks, alors qui reçoit son arc en premier, c’est important, non ? »
« Oui. On a l’impression que c’est le meilleur des meilleurs qui le reçoit, pas vrai ? Jusqu’ici, c’est toujours le joueur Pang qui l’a reçu en premier. C’est amusant de voir ça aussi. »
— Mdr, la rivalité
— C’est vraiment comme ça
— Le meilleur joueur le reçoit en premier, ouais
— Le saviez-vous : à l’époque où il était joueur, OrangeKing était le moins bien classé, alors il donnait tous les monstres de la jungle au joueur du milieu
— Cookie ne le donne pas à Almond en premier
— Donc Pang est le meilleur
Après les archers, la Corée équipa aussi ses piquiers et bloqua complètement l’entrée.
« Ah. Non seulement il y a deux tours défensives et des archers, mais maintenant ils ont aussi des piquiers armés !? »
« Oui. C’est comme s’ils leur disaient : “Ne sortez même pas avant d’avoir des armes de siège au troisième âge !” »
Cookie ne montrait aucun signe d’assouplissement de son blocus devant la sortie de Rome.
« Mais si Cookie dépense autant au deuxième âge, ça ne va pas ralentir son passage au troisième âge ? »
« C’est bien plus important d’empêcher Rome de sortir. Si Rome ne peut pas sortir, même en atteignant le troisième âge, elle n’aura pas les moyens de produire de l’équipement. À la fin, ce sera gg ! »
— Ils vont juste les étouffer
— Mais quand est-ce qu’ils vont lever le brouillard de guerre ???
— Ah, cette visibilité limitée rend le truc bizarre
— La Corée a trop d’avance. Si elle construit encore une base, le troisième âge ne sera pas si loin, non ?
— Ils vont encore gagner ?
Même si Joseon dépensait une partie de ses ressources au deuxième âge, quelques minutes de retard pour atteindre le troisième âge n’avaient pas d’importance face à l’avantage qu’elle pouvait prendre dès maintenant.
« Non. Je ne m’attendais pas à ce qu’ils dominent à ce point ! »
OrangeKing s’émerveilla de la santé financière de Joseon.
« Anto est vraiment un commandant exceptionnel… Non, à vrai dire, Anto est de classe mondiale. »
« Ah, oui. Anto, c’est le meilleur ! Numéro un ! »
— Waouh
— Et que Cookie domine à ce point, c’est juste…
— Vraiment ? Comment ça se fait ?
« Alors Anto va nous montrer quelque chose, pas vrai ? »
« Oui. Rome va sortir ! Je pense que l’observateur l’a caché parce que le moment où Rome va étendre ses bases approche. Ils préparent quelque chose de spécial pour sortir ? Ils ne peuvent plus attendre ! »
La fin du deuxième âge approchait. Si Rome ne sortait pas pour combattre, elle finirait simplement par dépérir à l’intérieur.
« Alors… Rome… ? »
Les portes au-dessus allaient bientôt s’ouvrir. Les commentateurs, qui le pensaient, restèrent concentrés.
« Rome ? Vous êtes là ? »
— Mdr
— OrangeKing s’est encore trompé ?
— Pourquoi ils ne sortent pas ? Mdr
— Ah, cette visibilité limitée est frustrante
« Quoi, qu’est-ce qui se passe ? »
Les commentateurs ouvrirent alors de grands yeux.
« ! »
L’observateur révéla enfin ce qu’il avait caché jusqu’alors.