Chapitre 617
Ju-Hyeok le devina plus ou moins à l’instinct. Il sentait que la situation de Ji-Ah n’avait rien de normal. Elle vivait seule dans un quartier plutôt atypique, alors qu’elle était encore jeune, et ne semblait guère avoir de liens avec sa famille.
Elle parlait très peu d’elle-même. Il n’avait appris que récemment qu’elle avait eu un ancien compagnon. Peut-être parce que Ju-Hyeok avait vu l’homme de ses propres yeux.
« Mais surtout, elle n’arrive pas à mettre de l’argent de côté. »
Ju-Hyeok avait découvert par hasard certaines de ses particularités à cause d’une carte de débit. Bien qu’elle ait commencé sa carrière assez tôt, Ji-Ah utilisait une carte de débit plutôt qu’une carte de crédit. La carte avait été refusée parce qu’elle avait dépassé le plafond, ce qui signifiait que le compte bancaire de Ji-Ah était à sec.
Pour une jeune professionnelle ordinaire, cela n’aurait rien eu d’étrange. Mais son cas était différent. En tant que monteuse en chef de la chaîne d’Almond, elle touchait des sommes conséquentes quand les vidéos marchaient bien.
Ju-Hyeok ne savait pas non plus qu’elle ait fait la moindre dépense importante. Pourtant, elle manquait d’argent.
Ji-Ah elle-même l’ignorait. C’était elle qui avait tendu sa carte à Ju-Hyeok. Elle ne savait clairement pas qu’elle n’avait plus d’argent.
Et le lieu où Ji-Ah s’était évanouie était particulièrement révélateur, ironiquement.
« Mais s’évanouir dans une banque, quand même… »
Elle était partie de chez elle le matin sans prévenir Ju-Hyeok et s’était rendue à la banque. Qu’est-ce qui pouvait être si urgent ? Et pourquoi avait-elle autant d’égratignures aux jambes ? Il ne pouvait s’empêcher de se demander ce qui lui était arrivé. Dans quoi s’était-elle fourrée ? Qu’est-ce qu’elle préparait ?
Heureusement, Ji-Ah se mit à parler avant que Ju-Hyeok ne pousse plus loin ses réflexions.
« C’est quelqu’un que j’ai connu autrefois… »
C’était un responsable d’une école technique, le seul à l’avoir traitée sans préjugés et à avoir reconnu ses compétences.
« Bien sûr, ça n’a pas mal commencé. »
Peut-être avait-il été le premier à reconnaître son talent, tout en étant lui-même apprécié pour ses capacités par son entourage. Admiration et affection, loyauté et amour, homme et femme : tout avait fini par se confondre.
Le monde brillait de couleurs éclatantes, et ces lumières commencèrent à se mêler. Plus elles se mélangeaient, plus elles resplendissaient. Elle se mit finalement à rêver d’un avenir radieux à ses côtés. Le sentiment était réciproque.
« Et si on se lançait ensemble ? Avec nos compétences, on peut y arriver. »
Ils s’étaient mis à préparer sérieusement leur avenir commun. Mais…
« Tout ça, c’était une illusion. »
Quand elle avait repris ses esprits, son monde était plongé dans le noir. Ce n’était pas de la lumière. C’était comme un marécage où se mêlaient des peintures de toutes les couleurs, un bourbier répugnant dont personne ne se serait approché de son plein gré.
Ju-Hyeok y plongea hardiment la main.
« Donc… vous aviez préparé la création d’une société tous les deux. »
Ji-Ah hocha la tête.
« Il y avait aussi un prêt dont tu étais la garante, mais après votre rupture, l’entreprise a essentiellement suivi sa vision… Il était censé rembourser le prêt, mais il ne l’a pas fait. Et toi, tu avais complètement oublié cette histoire. »
Ji-Ah hocha de nouveau la tête, plus lentement, comme si elle avait honte. C’était manifestement sa faute. D’un point de vue légal, elle n’était même pas obligée de rembourser.
« C’était quoi, exactement, cette société ? Elle faisait quoi ? Dans quel secteur ? »
« La culture populaire et les arts… Une société de production, peut-être ? Lui, il était spécialisé dans la publicité pour le secteur du divertissement… »
Ju-Hyeok fixa le plafond d’un air absent pendant un instant.
« Pourquoi… ? »
« Ah, non. Je viens de me rappeler quelque chose. Si la société était spécialisée dans la publicité pour le secteur du divertissement, on a dû se croiser, non ? Est-ce qu’elle a vraiment été en activité ? »
« Je ne sais pas… Elle avait reçu des aides de l’État aussi, mais j’ai l’impression qu’elle n’a jamais fonctionné, puisqu’il a encore changé de travail. »
« Alors, où est passé tout l’argent emprunté au nom de la société… ? »
Ju-Hyeok se frotta le menton, perplexe.
« Si l’emprunt a été fait au nom de la société et qu’elle a reçu des aides, l’argent a dû être utilisé au nom de la société, donc à des fins professionnelles. Mais si l’activité n’a jamais démarré… » marmonna Ju-Hyeok.
Ji-Ah l’observa discrètement, se demandant à quel point il devait la trouver stupide d’être tombée dans un piège aussi absurde.
« Savoir où est passé l’argent pourrait être la clé… »
Ju-Hyeok, que Ji-Ah scrutait, réfléchissait sérieusement aux solutions possibles. Son expression ne trahissait pas le moindre mépris. On aurait plutôt dit un lycéen en train de se creuser la tête sur un problème de maths difficile.
« Tu ne me trouves pas stupide, quand même ? »
« Il faudrait vérifier les dépenses de la carte de la société… Quoi ? »
Ju-Hyeok tourna vers elle un regard perplexe.
« Pourquoi tu penserais ça ? »
« Ben… parce que tout ce bazar est arrivé. À l’époque, j’étais tellement bête que je ne savais même pas ce qu’était une société. Et je ne comprends toujours pas vraiment. »
Ju-Hyeok eut un petit rire et sourit comme s’il comprenait ce qu’elle voulait dire.
« Évidemment que tu ne savais pas. »
Il aurait été étrange qu’à son âge, elle sache tout sur le sujet.
« Et ce genre de choses arrive dans les affaires. Ça ne veut pas dire que tu es stupide. Tu as simplement mal jugé la situation sur le moment. Tu as choisi le mauvais associé. »
Les risques liés aux gens faisaient toujours partie des affaires. Ju-Hyeok l’avait toujours su, depuis que son père le lui avait appris.
« Les affaires… le risque… » répéta lentement Ji-Ah, reprenant les mots de l’univers de Ju-Hyeok.
« C’est ça. »
Pourquoi n’y avait-elle jamais pensé de cette façon ? Pourquoi s’était-elle contentée d’avoir honte de s’être fait duper par une arnaque aussi évidente, en se disant qu’il l’avait simplement bernée ? Elle avait seulement voulu choisir un associé et, au cours de ce processus, un petit risque s’était concrétisé.
Un risque n’était pas forcément mauvais s’il ne se matérialisait pas, mais quand c’était le cas, on n’y pouvait rien. C’était un risque, justement, parce qu’il y avait toujours une chance qu’il se réalise.
« Si les gains sont supérieurs aux risques, même quand ceux-ci se concrétisent, on peut continuer à faire des bénéfices grâce à la loi des grands nombres. Ce n’est pas si grave. »
Ju-Hyeok lui adressa un grand sourire et lui prit la main.
« Alors, ne t’inquiète pas trop. Dans le pire des cas, tu n’auras qu’à rembourser une dette que tu devais de toute façon payer. Et ce n’est même pas une si grosse somme. »
C’était vrai. Rembourser cette dette était une obligation naturelle. Ce n’était pas une somme qu’elle ne pouvait pas payer. Ce qui l’énervait, c’était simplement de devoir la payer. Mais si elle considérait cela comme le prix de son mauvais choix, ça se tenait.
Cette conclusion toute simple éclaircit les idées de Ji-Ah. Le monde devenait plus lumineux.
« La lumière… »
Le monde se para de nouveau de couleurs éclatantes.
Sans s’en rendre compte, elle murmura : « Ça va. Encore une fois. »
« Hein… ? »
« J’aime vraiment beaucoup cette phrase. »
Une phrase que Ju-Hyeok disait souvent.
« Ça va. Encore une fois… Ça va. Recommence. Ça va. Relève-toi. Encore une fois, ça va… »
Parce qu’elle retomberait amoureuse de lui.
« Redis-le. »
« … »
Le visage de Ju-Hyeok vira au rouge vif.
« C’était quoi, déjà ? Haha. »
Il se gratta la tête, feignant d’être distrait.
« Ce que tu viens de dire. »
« C’est que… Je ne m’en souviens plus… »
« Dehors. »
« … »
***
Ji-Ah accepta de se reposer après que Ju-Hyeok l’eut convaincue, et celui-ci promit de s’occuper de ses affaires.
« Appelle-moi s’il se passe quelque chose. »
« D’accord. »
En refermant la porte de la chambre d’hôpital derrière lui, Ju-Hyeok prit un air préoccupé.
« … »
En marchant dans le couloir blanc, Ju-Hyeok ferma brièvement les yeux.
« Ce type… »
Il ne le montra pas devant Ji-Ah, mais la colère le rongeait.
« Je vais m’en occuper. Ne t’inquiète pas trop. »
Ji-Ah avait dit qu’elle essaierait de régler le problème elle-même, mais Ju-Hyeok trouverait sa propre façon de s’en charger. Ce n’était pas une affaire qu’on pouvait résoudre en suivant le manuel ou les règles. C’était trop lourd à porter pour la jeune Ji-Ah.
Clic.
[Planning]
Ju-Hyeok consulta le planning d’Almond.
[Tournage de Hitman Simulator]
Dans trois semaines, après les qualifications de la compétition nationale, Almond aurait un tournage. Cette publicité était forcément réalisée avec la Grande stratégie.
« Lee Kyung-Ho… » marmonna Ju-Hyeok en répétant son nom, comme pour ne pas l’oublier.
Toutes les parties prenantes ne seraient pas présentes sur le plateau, mais Lee Kyung-Ho, lui, s’y trouverait sans aucun doute. Il était déjà venu la fois précédente, et son poste exigeait probablement qu’il soit sur le lieu du tournage.
« Hé, Ju-Hyeok. »
« ? »
C’était Sang-Hyeon. Il semblait avoir traversé le couloir en toute hâte depuis l’autre bout.
« Tu pars déjà ? Comment va Ji-Ah ? »
Sang-Hyeon avait continué son live après leur repas et n’avait donc appris la nouvelle que tardivement.
« Ah… »
Ju-Hyeok se demanda comment lui expliquer. Il ne voulait rien cacher à Sang-Hyeon, mais l’histoire de Ji-Ah pouvait faire exception.
« Oui. Elle a juste besoin de se reposer. Ça doit être difficile pour elle de monter autant de vidéos. »
« Ah, je vois. Tant mieux. Le montage peut attendre. Et puis, on reçoit des monteurs adjoints aujourd’hui, pas vrai ? »
« Exact. J’y vais, justement. »
« Vas-y, alors. »
Sang-Hyeon hocha la tête, passa devant Ju-Hyeok et ouvrit la porte de la chambre de Ji-Ah.
Clac !
Il l’ouvrit avec fracas.
« … »
Ju-Hyeok resta immobile, l’air perplexe.
« Qu’est-ce que tu as ? »
« Quoi ? »
« … ? »
À cet instant, des voix s’élevèrent soudain de l’entrebâillement de la porte de la chambre.
« Ah, c’est pas Almond ? »
« Waouh, pourquoi Almond est là ? Je viens de regarder son live ! »
Clac.
Sang-Hyeon referma aussitôt la porte et vérifia le numéro de la chambre.
« C’est pas ici ? »
« Non. Tu n’as toujours aucun sens de l’orientation. »
« Mais si, je me débrouille. Ah, maintenant, j’ai compris. Vas-y. »
Sang-Hyeon tenta d’ouvrir la chambre suivante.
« C’est pas là non plus. C’est la vingt et une, mec. Sérieusement… »
Exaspéré, Ju-Hyeok finit par conduire Sang-Hyeon jusqu’à la bonne chambre.
***
Clac.
Sang-Hyeon ouvrit la porte de la chambre et entra. Le lit de Ji-Ah était juste devant lui.
« … Hein ? Almon… Ah, toi aussi, t’es là, frérot. »
Ji-Ah avait commencé à l’appeler Almond, mais, gênée par les regards autour d’elle, elle se reprit maladroitement.
« … ? »
En s’entendant appeler « frérot », Sang-Hyeon se retourna un instant. C’était bien à lui qu’elle s’adressait.
« Hum. On m’a dit que tu t’étais évanouie d’un coup. »
Sang-Hyeon s’assit sur la chaise à côté d’elle. Il aurait voulu lui poser la question d’un ton léger, mais Ji-Ah savait qu’il avait accouru après avoir écourté son live.
« Ah… Oui. C’était peut-être juste une anémie. »
En réalité, il s’agissait d’une gastrite aiguë due au stress. Elle changea de sujet, sachant qu’il s’inquiéterait trop.
« Hum… »
Sang-Hyeon observa le teint de Ji-Ah sous différents angles. Pas qu’il puisse poser un diagnostic. Après tout, il n’était pas médecin.
Sang-Hyeon n’était pas très bavard, et Ji-Ah non plus. Un silence s’installa donc pendant un moment.
Puis les chuchotements enthousiastes de quelques curieux leur parvinrent faiblement.
« C’est Almond, pas vrai ? »
« Oui, c’est sûr. Qui d’autre pourrait lui ressembler ? »
« Il est vraiment beau. »
« Je lui demande une photo ? C’est bizarre, tu crois ? »
« T’es folle ? Ils sont là pour une visite à l’hôpital… »
« C’est qui, la patiente, d’ailleurs ? Une femme, hein ? Je suis tellement jalouse. Celui qui est venu puis reparti était vraiment grand aussi… »
Ji-Ah eut un petit rire discret, puis éclata de rire.
« Pourquoi t’es venu si c’est pour rester assis sans rien dire ? »
Elle trouvait simplement hilarant qu’il soit venu lui rendre visite pour rester là sans rien faire.
« Euh… C’est pas ce qu’on fait, quand on rend visite à quelqu’un ? »
Ji-Ah rit de bon cœur à sa réponse.
Il n’avait pas tort. Qu’est-ce qu’il était censé faire d’autre ?
« En général, on essaie au moins de parler. »
« Ah. »
Comme s’il venait de se rappeler quelque chose, Sang-Hyeon fouilla dans sa poche et en sortit un objet.
« Si tu peux manger, prends ça. »
C’était une barre de chocolat aux amandes de Green Diamond.
« Ça… c’est sponsorisé, non ? »
« Non, non ! C’est les céréales qui sont sponsorisées. J’ai toujours aimé leurs produits. »
Le plus drôle, c’était que Sang-Hyeon avait acheté lui-même quelque chose qu’il aimait.
Ji-Ah décida de lui être reconnaissante de ne pas lui avoir apporté un produit sponsorisé.
« Je sais. Je vais la savourer. »
Elle savait depuis le début que seules les céréales étaient sponsorisées.
« T’as l’air plutôt contente pour quelqu’un qui est malade… ? »
« Mais non~ Pas du tout~ Pff. »
Ji-Ah continuait de rire, comme si elle s’amusait à le taquiner. Elle ne le savait pas, mais Sang-Hyeon pouvait parfois être très perspicace.
Sang-Hyeon éprouva cette sensation familière et désagréable.
« Putains de couples. »
***
Quoi qu’il en soit, Ji-Ah décida de se reposer jusqu’au match contre l’Italie. D’ici là, il n’y aurait pas de nouvelles vidéos sur la chaîne YouTube d’Almond, puisque Ji-Ah était toujours sa seule monteuse.
Du moins, c’était ce qu’ils croyaient…
— ??
— La monteuse était malade, non ?
— Oh, c’est quoi ça ?
— On dirait une nouvelle vidéo sur la chaîne d’Almond ?
— Hein ? Waouh, c’est gigantesque, mdr
— :O :O :O
Une nouvelle vidéo apparut sur la chaîne d’Almond.