Chapitre 1 182
Un hikikomori était une personne recluse qui ne quittait pas sa chambre. Le phénomène était apparu au Japon, si bien que le mot japonais, hikikomori, était devenu le terme consacré.
Les tempéraments japonais et coréen étaient très différents, mais ce phénomène social avait réussi à franchir le fossé.
Peut-être pas dans les mêmes proportions qu’au Japon, mais les Coréens aussi étaient épuisés par une société hyperconcurrentielle. Ils se mirent à disparaître dans un isolement qu’ils s’imposaient, incapables de s’accepter. Les parents commencèrent à détourner les yeux quand on leur demandait des nouvelles de leur enfant devenu adulte.
« Oh là là, la mère de Ji-Hu ? Ça fait une éternité ! »
« Ah… la mère de Yuna. »
« Ji-Hu va bien, j’espère ? À propos, il a déjà dû finir ses études, non ? »
« Ji-Hu a interrompu ses études. »
« Ah bon ? Il attend toujours de faire son service militaire ? »
« Oui… »
Quand on apprenait les raisons qui empêchaient un hikikomori de quitter sa chambre, elles étaient rarement spectaculaires. C’était ça, le pire. Quand un traumatisme important était en cause, au moins, on savait à quel genre de problème on avait affaire. Mais que se passait-il si rien de particulier n’était arrivé et que la personne s’était simplement repliée sur elle-même, en silence ?
« Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à sortir ? Qu’est-ce qui cloche chez moi ? »
Même eux ne comprenaient pas. Ils ne savaient pas quand la peur avait commencé, ni pourquoi sortir était devenu terrifiant. Ce n’était pas comme si rencontrer des gens les faisait écumer, ou si le soleil les réduisait en cendres comme des vampires. Quand venait le moment de sortir pour de bon, ils se disaient généralement que ça irait. Et pourtant, ils n’y arrivaient pas.
« Bon sang. Bon sang ! »
Ça faisait maintenant trois ans que ça durait. Trois ans sans manger avec sa famille, sans même voir son visage. Ce n’était pas qu’il n’ait pas eu envie de fréquenter des gens. Il se sentait seul et voulait sincèrement parler à quelqu’un. Et en même temps, il n’en avait pas du tout envie. Les seuls amis qu’il avait jamais eus, pris dans cette contradiction, étaient des streamers.
[Salut Treevy~]
[Salut !]
[Ah, ça fait du bien d’être là…]
Parmi eux, celui qu’il regardait avec le plus de plaisir, c’était…
[Tchikicha !]
Le live d’Almond.
« T… tchikicha ! »
Un cri qu’il ne pouvait s’empêcher de reprendre.
« Ah, Almondoyle ! »
Regarder Almond était une addiction assumée et étrangement réconfortante. Quand il reprenait ses esprits, il était déjà en train de faire une vidéo sur lui.
[Comment la plus belle fille d’une certaine ville a-t-elle bien pu tomber amoureuse d’une noix plutôt que d’un être humain ?!]
Le titre était ridiculement long. C’était une vidéo parodique un peu grossière sur l’histoire d’amour inexistante entre Almond et Jessie. Elle reçut un très bon accueil.
[Bonjour. Nous sommes Mixed Nuts, la société qui gère le streamer Almond…]
Un jour, il reçut un e-mail. Apparemment, ils le paieraient pour réaliser des vidéos sans qu’il ait besoin de se déplacer.
« Vraiment ? »
Il savait que ce genre de travail existait… mais il n’avait jamais imaginé que ce serait possible pour lui.
« Mes vidéos sont n’importe quoi. »
Il avait fait ce qui lui passait par la tête et l’avait mis en ligne. Ses scénarios n’étaient que des parodies, si bien que certaines vidéos avaient même été démonétisées.
[Macaron, vos vidéos rencontrent un franc succès auprès du public, et nous aimerions beaucoup travailler avec vous…]
« Évidemment que j’accepte ! »
C’est ainsi que Macaron devint le monteur d’Almond. Il n’aurait donc plus jamais à supplier ses parents pour avoir de l’argent. Il pourrait commander une pizza quand il le voudrait. À tous points de vue, c’était une bonne chose. Pourtant, ce travail l’enferma encore plus dans sa chambre.
« Il y a… tellement de boulot ! »
Malgré tout, il aimait ça. Il n’avait de toute façon pas prévu de sortir. Avoir du travail et être reconnu pour ce qu’il faisait lui faisait vraiment du bien.
« Je dois faire partie du top un pour cent des reclus. »
Il en tira même une sorte de fierté absurde.
« Je gagne mon propre argent. Je ne suis pas un poids pour mes parents. Et je sors même les poubelles ! »
Avoir une certaine fierté était peut-être une bonne chose. Le problème, c’est qu’elle ne dura pas. Quand la nature de son travail changea, des fissures apparurent dans le monde parfait de cet ermite.
[… Mixed Nuts passe à un modèle de travail en présentiel pour se développer et viser plus grand…]
L’annonce était rédigée dans un jargon d’entreprise pompeux, qui respirait la grande société. Pour Macaron, le message se résumait à une chose très simple.
« Ils veulent que je… que je fasse le trajet jusqu’au bureau ? »
Boum.
Le front de Macaron heurta le bureau. « Haa… »
Ce jour-là, son monde s’effondra pour de bon.
***
Pendant les semaines où il avait disparu, Macaron replongea entièrement dans son ancienne vie. Il regardait des lives sans raison, bricolait tout seul de petites vidéos inutiles qu’il finissait par supprimer, et passait son temps à soupirer.
Il mangeait à peine. Même si c’était lui qui s’était éloigné du travail, il avait l’impression qu’on lui avait retiré sa raison d’exister.
Bzzz.
Bzzz.
Les appels et les messages du directeur n’arrêtaient pas. Il ne décrochait pas, ou plutôt, il n’y arrivait pas. Macaron savait très bien ce que signifiait disparaître ainsi sans prévenir. C’était fini. Il ne pourrait plus jamais travailler avec Mixed Nuts.
« Ugh… » Il entrouvrit un œil et se força à consulter au moins les messages de Ju-Hyeok. « Ughhh ! »
Il le regretta aussitôt. Ces messages étaient terrifiants, empreints de l’efficacité glaciale d’un cadre de grand conglomérat. Cette personne lui faisait vraiment peur !
Bzzzz !
[Cheffe d’équipe Seo Ji-Ah : Macaron, tu as regardé le live d’Almond aujourd’hui ? Mdr]
L’autre monteuse, Seo Ji-Ah, lui avait écrit. Elle ne l’avait encore jamais contacté sur un ton aussi informel.
« C’est pratiquement la seule personne avec qui j’ai une vraie conversation… »
En dehors de sa famille, Ji-Ah était la seule personne à qui il parlait vraiment. C’était peut-être pour ça que Macaron réussit à ouvrir un peu plus les yeux.
« Le live ? »
Son ton n’avait rien de glacial ni de terrifiant, contrairement à celui de Ju-Hyeok. Elle parlait du live d’Almond comme si elle s’était bien amusée en le regardant.
[Cheffe d’équipe Seo Ji-Ah : ShyNapoleon a échoué à une mission pour la première fois de sa vie. L’équipe était complètement folle. BornToBe ET Bubblegum dans le même match. Je te jure que ce n’était pas truqué !]
« Comment c’est possible, ça ? »
Dès qu’il vit BornToBe et Bubblegum dans le même match, Macaron lança aussitôt la rediffusion. Il se surprit à glousser, puis à sourire tout simplement, tandis que le temps passait.
« Ils sont vraiment foutus. »
L’équipe était fichue, et Almond mourut, achevant de rendre la situation désespérée.
« Comme moi. »
Ça ressemblait exactement à sa propre vie. Il était bon à rien.
« On va leur montrer », déclara Bubblegum d’un ton parfaitement sérieux. « Que même les déchets… peuvent y arriver. »
Cette phrase traitait tranquillement toute son équipe de déchets, mais Macaron y entendit autre chose.
Pour la première fois, ses yeux s’ouvrirent en grand. Dès lors, il voulut désespérément savoir comment l’histoire de cette équipe allait se terminer.
« Les déchets… peuvent vraiment faire quelque chose ? »
Son regard dériva vers le tas dans un coin de sa chambre. Ça faisait une semaine qu’il disait qu’il allait le ranger, sans avoir bougé le petit doigt.
« Ce tas… pourrait devenir quelque chose ? »
La réponse ne tarda pas à tomber.
Boum !
Le tentacule du Kraken surgit et le combat s’acheva dans un dénouement anticlimactique et parfaitement vain.
[Kraken → Bubblegum]
Les déchets qui semblaient sur le point de devenir quelque chose redevinrent des déchets.
« Oh, allez ! Ils ont perdu ! »
Frustré, Macaron saisit les déchets sur son bureau et les lança vers la poubelle.
Ploc !
Puis une pensée lui vint.
« Il faut… gagner pour compter ? »
Est-ce qu’une histoire n’avait de sens que si elle se terminait par une victoire ? Si une défaite la rendait insignifiante, alors qu’en était-il de l’autre camp ? Qu’advenait-il de tout le temps qu’ils y avaient consacré ? N’était-ce pas la même chose que les déchets dans cette poubelle ? Était-ce donc dépourvu de sens ? Si c’était ainsi, combien de gens dans ce monde comptaient vraiment ?
Il n’y avait qu’un seul gagnant par ligue. En fait, pourquoi y avait-il autant de déchets dans ce tas ? Et tous ces papiers froissés, qu’est-ce que c’était ?
« Je travaillais sur des storyboards… »
Dans ce tas, huit papiers sur dix étaient des storyboards qu’il avait griffonnés avant de les jeter. Est-ce que tout ça n’avait servi à rien ?
Macaron resta un instant assis, hébété. Puis il jeta les déchets dans la poubelle.
Ploc… !
Ils tombèrent dedans.
« Ah… ! »
Une idée lui vint.
« Ça pourrait être intéressant. »
Ses mains se mirent à bouger toutes seules. Il n’avait plus besoin de storyboard. Tous ces papiers froissés étaient là, non ? Ces déchets étaient déjà dans sa tête. Ils n’avaient pas servi de storyboard pour cette vidéo, mais ils avaient du potentiel. Il les assembla comme les pièces d’un puzzle.
Le Jeune Homme intelligent, Raina de Zelo et la rencontre avec Popcorn… Un seul fil reliait une multitude de morceaux. De nombreuses coutures formèrent un courant, et de multiples couleurs composèrent un motif. Et ainsi, ces déchets…
[Smash sur les déchets]
[#Tendances — Première place]
Deviennent quelque chose.
— Mdr jppppp
— Trop drôle mdr
— Gum Bro !!
— Oh, c’est une vidéo de Macaron mdr
— LetMeTank a vraiment pris cher
— Épilogue : le Jeune Homme intelligent a fini par recevoir encore plus de dons…
— Jeune Homme intelligent ! Jeune Homme intelligent ! Jeune Homme intelligent !
…
Les commentaires du live et bien d’autres affluèrent sans discontinuer.
« J’ai… décroché… la première place ? »
Macaron n’en revenait pas. Ses vidéos avaient déjà connu un peu de succès, mais son style de niche n’avait jamais atteint la première place. Même en temps réel, décrocher la première place, ne serait-ce qu’un instant, n’était pas une mince affaire. Ji-Ah, qui avait un vrai talent, n’y parvenait que de temps en temps, quand elle sortait un épisode avec une très grosse collaboration.
« Mais là, avec un match de classement ? »
Ce n’était ni un épisode spécial ni quoi que ce soit du genre. En plus, l’équipe d’Almond avait fini par perdre.
« C’est moi qui ai fait ça… »
D’une certaine façon, ce live aurait aussi bien pu finir incinéré avec les ordures. Pourtant, ces déchets étaient devenus quelque chose.
« J’AI RÉUSSI ! »
Boum !
Macaron ne sut pas comment il s’y était pris.
Il franchit la porte comme il l’avait fait la veille. Le dîner était sur la table, et sa place avait été préparée comme s’il allait sortir pour manger avec eux.
« Tu es sorti ? Viens manger. »
Son bol de ragoût et sa cuillère l’attendaient.
Un instant, tout resta immobile. Macaron — non, Kim Ji-Hu — s’avança lentement vers la table familiale et s’assit. C’était un repas fait maison qu’il partageait avec sa famille, pas un plat livré qu’il mangeait seul.
Kim Ji-Hu ne savait plus depuis combien de temps il n’avait pas fait ça. Il n’en avait vraiment aucune idée, et pourtant, il avait l’impression d’avoir mangé ici la veille. Sa famille prit ses cuillères et se mit à manger sans un mot. Tout naturellement, comme si rien n’avait changé.
Sa petite sœur se mit à raconter une histoire qui s’était passée à l’école. Apparemment, ses amis s’étaient moqués d’elle parce qu’elle était nulle en anglais. C’était le genre de bavardage banal qu’on entend tous les jours.
« Alors, oppa. Apprends-moi l’anglais. »
« Hein ? »
« Tu es fort en anglais. »
Les yeux de sa sœur brillaient d’une lumière inhabituelle, comme un lac si plein qu’il allait déborder.
« D’accord. » Tandis que Ji-Hu hochait la tête, il sentit une chaleur au coin de ses yeux et comprit.
À cet instant, ses yeux devaient ressembler à ceux de sa sœur.
« Mais je ne suis pas fort en anglais. Je suis juste meilleur que toi. »
« Hé ! »
***
Après le dîner, Macaron retourna dans sa chambre.
« Ouf… »
Rassemblant son courage, il ramassa le téléphone qu’il avait enfoui pendant des semaines.
[Cheffe d’équipe Seo Ji-Ah : La vidéo est géniale !]
[Cheffe d’équipe Seo Ji-Ah : Les chiffres sont excellents aussi, tu as regardé ?]
[Cheffe d’équipe Seo Ji-Ah : Et puis, tu n’es pas obligé de venir au bureau. Le directeur s’est juste un peu emballé avec cette histoire…]
Seo Ji-Ah lui avait envoyé bien d’autres messages. Elle cherchait clairement à l’aider à reprendre le travail.
« Exact, je n’aurai pas à faire le trajet. J’ai déjà prouvé que je pouvais obtenir des résultats d’ici. »
Il avait à peine réussi à sortir de sa chambre. Faire le trajet jusqu’au bureau restait hors de question.
« Ugh… »
Macaron se couvrit le visage de ses mains. Il avait déjà vu une vidéo où Almond, Ji-Ah et Ju-Hyeok se retrouvaient dans un restaurant. On aurait dit un live dans un restaurant de ragoût au kimchi. Ils avaient l’air tellement à l’aise ensemble qu’il en avait ressenti un pincement au cœur.
Pouvait-il faire partie d’un groupe comme ça ? Il se permit de l’imaginer.
« Mais c’est impossible pour moi ! »
Il gémit, s’agrippa les cheveux et tira dessus.
« Oh, et puis merde ! »
Tremblant, il appuya sur le bouton d’appel. On aurait dit qu’il appelait un trafiquant d’organes au marché noir. La personne qui se trouvait au bout de ces dix-huit appels manqués était…
[Directeur de Mixed Nuts, Kim Ju-Hyeok]