Chapitre 2 495
Sylas revint à Sky Roaming sans faire de vagues. Il apparut dans le manoir du seigneur de la ville, puis se dirigea vers la présence familière de ses parents.
Trois ans s’étaient écoulés depuis la dernière fois qu’il leur avait parlé. Il était resté au courant de ce qui se passait dans son monde pendant sa retraite, mais savoir que sa famille était en sécurité et passer du temps avec elle étaient deux choses bien différentes.
Isolde leva les yeux lorsqu’il entra. Un instant, son expression s’adoucit, mais il ne fallut pas longtemps pour qu’une gravité bien plus grande s’y installe.
« Trois ans, Sylas. »
Sylas hocha la tête, sans toutefois chercher à se justifier. Il n’y avait pas grand-chose à expliquer et, même s’il y en avait eu, il doutait que sa mère ait eu envie de l’entendre.
« J’ai pris soin de Nosphaleen et de Xarvenya pendant ton absence. Elles vont toutes les deux bien, et je me suis assurée qu’elles ne manquent de rien. Mais ce n’est pas là le problème. »
Isolde s’approcha de lui et tendit la main pour remettre son col en place. Il n’avait rien.
« Je comprends que tu aies des responsabilités, et je comprends que ce qui t’occupe ne soit pas quelque chose que nous autres puissions régler. Mais, quoi qu’il se passe là-bas, si tu as accepté d’être père, alors tu dois l’être. »
Sylas baissa les yeux vers sa mère.
Il aurait pu lui expliquer qu’il avait passé ces trois années au laboratoire précisément pour protéger sa famille. Il aurait pu lui dire que le danger qu’il s’apprêtait à affronter dépassait de loin tout ce que même sa force actuelle lui permettait de surmonter sans préparation.
Mais rien de tout cela ne changeait ce qu’elle venait de dire.
Sa mère ne lui demandait pas d’abandonner ses responsabilités envers le monde. Elle lui rappelait simplement que ces responsabilités incluaient aussi les gens qui l’attendaient chez lui.
Sylas hocha une nouvelle fois la tête.
Isolde étudia son visage un instant, puis soupira.
Elle avait élevé ce garçon. Même avant l’Invocation, il était presque impossible de lui faire dire ce qui lui passait par la tête. À présent, il était assez puissant pour faire trembler les êtres les plus redoutables, mais cette habitude-là n’avait pas changé d’un pouce.
« Allez, va les voir. Elles sont dans la cour. »
Sylas adressa un dernier signe de tête à ses parents, puis se retourna pour partir.
Isolde le regarda disparaître dans l’embrasure de la porte. Plus elle le contemplait, plus son inquiétude grandissait.
Elle avait voulu en dire davantage. Elle avait voulu lui demander comment il allait, ou s’il avait avancé dans ses recherches pour retrouver Cassarae. Mais son expression l’en avait empêchée.
Elle ne se souvenait pas de la dernière fois où son fils avait paru aussi vide.
« Isolde. »
La voix de Cedric la tira de ses pensées.
Elle se tourna vers son mari et le trouva en train de fixer la même porte que Sylas venait de franchir.
« J’ai décidé de partir. »
Isolde se figea. « Quoi ? »
« J’y pense depuis longtemps. Si je suis resté aussi longtemps, c’était uniquement pour attendre que Sylas ait fini ce qu’il faisait dans ce laboratoire. Je ne pouvais pas partir sans savoir s’il allait bien. »
Cedric le dit d’un ton neutre, mais Isolde connaissait son mari depuis bien trop longtemps pour prendre ce calme pour de l’indifférence. C’était précisément ce calme qui l’effrayait.
« Cedric, de quoi tu parles ? Où est-ce que tu vas ? »
« Je ne sais pas encore. »
Il se tourna vers elle.
« Mais je ne peux pas continuer comme ça, Dede. Je ne peux pas rester assis là pendant que tous ceux qui me sont chers sont en danger, en attendant que notre fils règle des problèmes auxquels je devrais pouvoir apporter moi-même une solution. »
Isolde ouvrit la bouche, mais Cedric poursuivit avant qu’elle ait pu dire un mot.
« Paul était mon meilleur ami. Je connais ce salaud depuis si longtemps que j’ai du mal à me souvenir d’une époque où il n’était pas là, et maintenant, il a disparu dans un endroit que je ne peux même pas imaginer. Et Cassarae… »
Son visage se crispa.
« Je l’ai vue grandir, Isolde. Je me souviens quand ce n’était encore qu’un adorable bébé. Maintenant, c’est une boule de feu qui arracherait la tête à quelqu’un pour l’avoir regardée de travers. C’est pratiquement notre fille, et quand elle a eu besoin de nous, qu’est-ce que j’ai pu faire ? »
Cedric secoua la tête.
« Rien. »
Il baissa les yeux vers ses mains et les serra lentement en poings.
« Et puis il y a Xarvenya. Je ne peux pas prétendre que nos rapports aient toujours été chaleureux, mais c’est ma belle-fille, maintenant, et elle porte mon petit-enfant. Je n’ai rien pu faire quand elle s’est battue pour nous. Nosphaleen est dans la même situation, et tout ce que je peux faire, c’est rester ici pendant que tu t’occupes d’elles et que Sylas gère tout le reste. »
Il se tut un long moment.
« Je ne me sens même plus comme un homme. »
Les yeux d’Isolde rougirent.
« Tu sais bien que ce n’est pas juste. Tu as fait tout ce que tu pouvais. »
« C’est bien ça, le problème. Tout ce que je pouvais faire n’a pas suffi. »
Cedric tendit les mains et prit celles de son épouse. En voyant les larmes commencer à couler sur ses joues, il resserra son étreinte.
« Je suis désolé, Dede. Je sais que si je pars, tu devras rester. Quelqu’un doit veiller sur cet endroit pendant que tout le monde est absent, et il n’y a personne à qui je fasse plus confiance qu’à toi. »
« Alors ne pars pas. »
L’expression de Cedric s’adoucit.
Il voulait lui donner raison. Rien ne lui aurait fait plus plaisir que de rester ici avec sa femme, en attendant le jour où leur famille pourrait de nouveau se réunir autour de la même table, sans se demander quel monde allait s’effondrer ou qui allait disparaître à son tour.
Mais combien d’autres personnes devraient disparaître avant que ce jour n’arrive ? Combien de fois encore devrait-il regarder son fils tout porter sur ses épaules tandis que lui restait en arrière ?
« Je suis désolé. »
Isolde baissa la tête, ses doigts serrant les siens.
Cedric l’attira dans ses bras.
« Tout ce que je peux te promettre, c’est que je ne mourrai pas. »
Lorsque Sylas entra dans la cour, il trouva Nosphaleen et Xarvenya assises côte à côte dans deux fauteuils à bascule, profitant de la brise qui traversait le jardin.
Aucune des deux ne semblait avoir beaucoup changé depuis son dernier souvenir. Leurs ventres, en revanche, étaient nettement plus ronds qu’il y a trois ans.
Ce n’était pas surprenant.
Sylas voyait les changements qui s’opéraient dans leurs corps jusque dans les agencements délicats de Volonté qui leur avaient permis de prolonger leur grossesse bien au-delà de ce qui aurait dû être possible.
Si elles avaient pu retarder encore davantage l’échéance, elles l’auraient probablement fait.
Mais même des êtres aussi puissants ne pouvaient maintenir indéfiniment un équilibre aussi fragile. D’après les estimations de Sylas, elles ne pourraient tenir que trois ou quatre ans de plus, tout au plus.
C’était déjà extraordinaire, et seul le don de la Folie Tisseuse rendait cela possible.
Dans des circonstances ordinaires, laisser une Volonté indépendante se développer si longtemps dans le corps d’une autre personne entraînerait quantité de complications.
Les deux Volontés finiraient inévitablement par s’influencer mutuellement. Plus cela durerait, plus il deviendrait difficile de préserver l’indépendance de la mère et de l’enfant.
Le don de la Folie Tisseuse contournait ce problème. Il maintenait une séparation qui aurait dû être impossible, tout en ralentissant le développement des enfants.
C’était une méthode ingénieuse. Mais elle ne pouvait pas durer éternellement.
Le regard de Sylas se posa sur Nosphaleen.
Dès qu’elle le remarqua, ses yeux s’illuminèrent.
« Maître ! »
Elle se leva de son fauteuil à bascule et se précipita vers lui, traversant la cour avant qu’il ait pu faire un pas de plus. Elle l’enlaça avec assez de force pour qu’un homme ordinaire ait du mal à respirer, puis enfouit le visage contre son torse, comme si elle avait attendu trois ans pour pouvoir enfin le faire.
Sylas leva une main et lui caressa le dos.
Il n’en fallut pas davantage.
Les épaules de Nosphaleen se mirent à trembler et, bientôt, les larmes qu’elle avait retenues imbibèrent sa robe.
Sylas ne dit rien.
Il ressentait tout ce qu’elle traversait à travers leur lien. Il aurait pu lui dire bien des choses pour la réconforter, mais aucune n’était vraiment nécessaire.
Alors, il se contenta de la laisser le serrer contre elle.
Quant à Xarvenya, elle resta assise dans son fauteuil à bascule.
Ses yeux cramoisis suivirent les deux autres. Elle gardait son sang-froid habituel, mais les commissures de ses lèvres se relevèrent en un sourire à peine perceptible.
Elle ne se leva pas et ne fit rien pour interrompre Nosphaleen. Toutefois, lorsque Sylas finit par tourner les yeux vers elle, leurs regards se croisèrent pendant plusieurs secondes.
Il n’était pas nécessaire de présenter de nouvelles excuses.
Sylas comprenait déjà entre quoi elle avait dû choisir, et Xarvenya savait qu’il ne lui reprochait pas ce qui s’était passé.
Enfin, Nosphaleen desserra son étreinte juste assez pour lever les yeux vers lui, encore humides de larmes.
Sylas lui passa la main dans les cheveux, puis se tourna vers Xarvenya.
« Vous venez toutes les deux avec moi. »
Xarvenya haussa un sourcil. « Où ça ? »
« Au Paradis Poise. »