Chapitre 2 491
Xarvenya apparut devant Sylas sans un bruit, les yeux cramoisis baissés vers le sol tandis que les derniers vestiges de son Sang véritable s’évanouissaient de son corps.
Elle s’était déjà remise des blessures subies lors de son affrontement, mais il lui restait une trace de sang au coin des lèvres, et la légère raideur de sa posture trahissait le fait qu’elle n’avait pas entièrement récupéré. Les mains le long du corps, elle semblait prête à parler, mais aucun mot ne lui venait.
Sylas la regarda en silence.
La Démone avait toujours été fière, car elle savait à quel point elle dominait le reste du monde. Même après s’être soumise à Sylas, elle avait conservé une assurance qui transparaissait dans ses mouvements et ne la quittait presque jamais. Mais à présent, elle se tenait devant lui, la tête baissée, comme si elle attendait d’être punie.
Sylas leva la main et essuya du pouce le sang au coin de ses lèvres, le visage aussi indéchiffrable que depuis son retour.
« Le Système n’a plus besoin d’exister. »
Les pupilles de Xarvenya se contractèrent.
Il avait prononcé ces mots avec tant de désinvolture qu’elle se demanda un instant si elle avait bien entendu. Aucune poussée de Volonté ne les avait accompagnés, aucune déclaration écrasante ni promesse lancée sous le coup de la colère. Pourtant, leurs implications suffisaient à serrer le cœur même d’une personne de son rang.
Le Système.
Quelque chose qui régissait la vie d’innombrables êtres et imposait ses restrictions à tout ce qui se trouvait sous son influence. Même elle, malgré sa puissance, avait dû se plier à son autorité, choisissant entre se dévoiler et laisser un ennemi emmener Cassarae.
Et Sylas venait d’évoquer son existence comme s’il ne s’agissait que d’un désagrément mineur dont il pouvait se débarrasser à sa guise.
Mais ce qui troublait le plus Xarvenya, c’était l’indifférence avec laquelle il avait fait cette déclaration. Elle aurait pu comprendre qu’il s’emporte, et même écarter ses paroles comme l’arrogance passagère d’un homme à qui l’on venait d’enlever ses proches.
Mais ce n’était pas du tout le cas.
Avant qu’elle ne trouve quoi répondre, Sylas disparut.
Xarvenya resta immobile plusieurs secondes, puis se tourna vers Nosphaleen, dont l’expression laissait rarement transparaître une telle gravité.
Aucune des deux ne parla.
Alex manqua de tomber de sa chaise lorsque Sylas apparut au milieu du laboratoire.
« Bon sang ! Sylas, il faut vraiment que tu arrêtes de faire ça ! »
Une poignée d’instruments jonchant son bureau se dispersèrent lorsqu’il se rattrapa au bord. Son irritation grandit quand il comprit que le responsable n’avait même pas daigné lui prêter attention.
« Sérieusement, ça te tuerait d’utiliser une porte de temps en temps ? »
Le regard de Sylas balaya l’équipement alentour, dont une grande partie avait été conçue à partir des lois de la Terre qu’Alex et Nathan étudiaient. Le laboratoire avait beaucoup changé depuis qu’ils s’étaient mis au travail : il intégrait désormais des principes mêlant les anciennes bases technologiques du monde aux Runes et à l’Éther qui régissaient à présent son existence.
Sylas n’était toutefois pas venu inspecter leurs progrès.
Son regard se posa sur Cheri. « Que sais-tu du Clan Nethum ? »
Cheri cligna des yeux, le visage soudain vide.
« Du quoi ? » Elle le dévisagea plusieurs secondes, comme si elle attendait une explication à cette question soudaine. « Je suis censée savoir ce que c’est ? »
Sylas étudia sa réaction, mais ne vit aucun signe qu’elle lui cachait quoi que ce soit. Sa perplexité était sincère et, compte tenu de ce qu’il savait déjà à son sujet, cela répondait en soi à sa question.
Il avait vu le nom Nethum dans son statut, mais cela ne signifiait pas qu’elle connaissait le Clan qui le portait. Les circonstances qui l’avaient amenée dans ce monde l’avaient manifestement laissée dans l’ignorance d’une partie de ses origines.
Sylas n’insista pas.
Il avait déjà si peu d’options qu’il ne pouvait se permettre de perdre du temps à réclamer des réponses à quelqu’un qui n’en avait pas. À vrai dire, il n’était venu ici que parce que l’une des trois voies qu’il envisageait passait par les Nethum.
La première était l’Enfer.
De tous les endroits qu’il avait visités, l’Enfer était le candidat le plus évident pour détenir des informations sur ce qui existait au-delà du Monde réel. Qu’il offre un véritable passage entre les univers était une autre question, mais les Folies Arcaniques existaient depuis assez longtemps et étaient soumises à suffisamment de restrictions inhabituelles pour que Sylas ait du mal à croire qu’elles ne savaient rien des frontières séparant les mondes.
En fait, au vu de ce qu’il avait appris sur le Système de la Folie et de la possibilité qu’il ait autrefois percé ces frontières, il avait de bonnes raisons de penser que l’Enfer était lié à ce processus.
Le problème, c’était qu’il ne pouvait pas y retourner de sitôt.
Et même s’il le pouvait, ensuite ? Demander de l’aide à la Folie Rampante ? Chercher une autre Folie Arcanique en espérant qu’elle se montre plus accommodante ?
Sylas trouva presque cette idée irritante.
Il n’avait jamais été très doué pour demander de l’aide aux autres, et confier le sort de sa famille à quelqu’un d’autre lui plaisait encore moins qu’auparavant.
Surtout, de simples informations ne résoudraient pas son problème.
Il avait déjà tenté de suivre la voie empruntée par l’existence mystérieuse, et le résultat avait amplement démontré à quel point il était loin de pouvoir s’aventurer de force au-delà du Monde réel.
Avec sa puissance actuelle, même voyager librement entre les Paradis serait difficile, sans parler de franchir les frontières d’un univers entier. La résistance qu’il avait rencontrée ne pouvait être surmontée par la seule Maîtrise des Runes, du moins pas à son rang actuel.
Si l’Enfer disposait d’un passage, l’emprunter exigerait presque à coup sûr l’aide d’une personne bien plus puissante que lui, ce qui était inacceptable.
La deuxième possibilité était la Tour de la Création.
Sylas avait désormais établi sa domination sur toutes les Tours de la Création du Paradis Skai. Il n’avait pas encore exploré toute l’étendue de cette autorité, mais il en savait assez sur leur origine pour soupçonner qu’elles recelaient des secrets dépassant de loin la simple Création de Runes.
Et il y avait ce vieil homme mystérieux qui l’avait sans vergogne pris pour maître.
Le pinceau qu’il avait reçu de cet étrange disciple avait déjà révélé des capacités que Sylas ne parvenait pas à expliquer entièrement. Il n’était pas déraisonnable de soupçonner que ses origines fussent liées à quelque chose qui dépassait les limites du Monde réel.
Il y avait cependant deux problèmes.
D’abord, Sylas n’avait aucune idée de la façon de contacter le vieil homme. Leurs précédentes rencontres n’avaient rien eu de conventionnel, et rien ne garantissait que celui-ci apparaîtrait simplement parce que Sylas le voulait.
Ensuite, malgré tout ce qu’il savait de la Tour de la Création, il n’avait encore vu aucune preuve concrète qu’elle possédait une autorité dépassant les limites du Monde réel.
C’était possible, peut-être même probable, mais Sylas n’avait pas l’intention de risquer la vie de sa famille sur la base d’hypothèses invérifiables. Une fois encore, la solution la plus directe l’obligerait à demander de l’aide à quelqu’un.
Ne restait donc que le Clan Nethum.
Sylas gardait les yeux sur Cheri, bien que ses pensées l’eussent déjà emporté loin du laboratoire.
Les Nethum contrôlaient le Paradis Poise, un exploit remarquable pour presque n’importe quel Clan. Pourtant, d’après ce qu’il avait constaté, ils ne semblaient guère vouloir étendre leur influence aux Paradis voisins.
C’était étrange.
Un Clan assez puissant pour dominer tout un Paradis aurait dû avoir toutes les raisons de poursuivre son expansion, d’autant que ses membres cherchaient manifestement encore à se perfectionner.
Pourquoi consacrer tant d’efforts à former des descendants plus puissants s’ils n’avaient pas l’intention d’employer cette force à conquérir de nouveaux territoires ?
Peut-être avaient-ils trouvé un équilibre politique avec les autres Paradis, mais Sylas doutait que cela explique tout.
Et si leurs ambitions dépassaient simplement les territoires pour lesquels tous les autres se battaient ? Et s’ils savaient déjà que le Monde réel n’était qu’une partie d’un ensemble bien plus vaste ?
Cela expliquerait pourquoi un Clan ayant déjà atteint le sommet de son Paradis poussait encore ses descendants à de telles extrémités. Ils ne cherchaient pas à conquérir un autre coin du même monde, car leurs véritables ambitions se trouvaient ailleurs.
Sylas ne pouvait en être certain, mais il n’avait pas besoin de l’être pour reconnaître l’intérêt d’enquêter.
Les Nethum détenaient des informations qu’il voulait, et il y avait de fortes chances qu’ils possèdent aussi les moyens de franchir des frontières qu’il ne pouvait pas encore dépasser. Quoi qu’ils aient, il s’en emparerait.
Un soupir interrompit ses pensées.
Alex avait cessé de se plaindre de l’apparition soudaine de Sylas. Son expression s’était considérablement assombrie tandis qu’il regardait tour à tour Cheri et le jeune homme devant lui.
« Maintenant que tu m’as posé cette question devant elle, je vais sûrement y passer si tu découvres que j’avais une réponse et que je ne te l’ai pas donnée, pas vrai ? » Il se frotta le front. « Tu me compliques vraiment la vie, Sylas Grimblade. Tu le sais, ça ? »