Chapitre 2 426
Sylas regarda le cœur qu’il tenait dans sa main, puis les deux Silvers encore en vie, et fit un pas dans leur direction. Ils ne l’intéressaient pas particulièrement, mais laisser des ennemis à ses côtés alors qu’il ne lui en coûterait presque rien de les tuer n’avait pas grand sens.
Caelum bougea avant qu’il puisse faire un deuxième pas.
Une fine Rune dorée apparut sous le pied de Sylas, si simple que n’importe qui d’autre aurait pu la prendre pour une ébauche inachevée. Mais Sylas s’arrêta, effleura sa surface de sa Volonté, puis s’enfonça plus profondément. Ce qu’il découvrit lui aiguisa l’attention.
Des dizaines de structures plus petites avaient été enfouies à l’intérieur.
Certaines accéléraient le temps de fractions de seconde, d’autres le ralentissaient, tandis que plusieurs n’existaient que pour modifier l’interprétation de ces premières couches. Une Rune en dissimulait une autre, qui en cachait trois autres, et sous toutes ces couches se trouvait une formation dont l’unique but semblait être de décaler légèrement le moment du prochain mouvement de Caelum.
Sylas en comprit presque aussitôt la raison.
Manipuler directement le temps était trop évident.
Accélérer quelque chose, le ralentir, l’arrêter, le rembobiner. Chaque action révélait son intention trop clairement, ce qui signifiait qu’un Maître des Runes compétent saurait toujours par où commencer pour la démanteler.
Caelum dissimulait donc des actions simples sous d’autres actions simples, jusqu’à ce que l’ensemble devienne complexe.
Une lueur émeraude scintilla dans les yeux de Sylas tandis que ses propres Runes se formaient. Il décomposa l’une des couches extérieures de Caelum, tout en laissant délibérément une autre s’achever. Caelum réagit avant qu’il ait terminé, ajustant trois formations à la fois, et Sylas fut contraint de modifier le sens de sa contre-attaque en pleine construction.
Aucun des deux ne semblait vraiment vouloir attaquer, et pourtant chaque échange était lourd d’innombrables dangers imprévisibles.
Chaque Rune était une question destinée à imposer une réponse précise, et chaque réponse dissimulait une autre intention. Sylas laissait une faiblesse apparente, Caelum s’y engouffrait, puis trois coups plus tard, il devenait évident qu’ils visaient tous deux tout autre chose.
Cela rappelait les échecs à Sylas, même si la comparaison ne convenait pas tout à fait. Au moins, un échiquier restait immobile.
Ici, les pièces changeaient de fonction en se déplaçant, l’échiquier s’étendait sous leurs pieds, et même un coup abandonné pouvait ressurgir plusieurs échanges plus tard si l’on repliait suffisamment le temps autour de lui.
Une formation dorée ralentit l’espace autour de Sylas. Il y replia une autre Rune et redirigea l’effet vers un groupe de Candidats de la Folie ratés qui chargeaient sur le côté. Ils furent presque figés sur place, mais Caelum accéléra un instant plus tard la même zone, les faisant s’écraser les uns contre les autres avec une telle violence que plusieurs corps se déchirèrent.
Aucun des deux ne s’en soucia. Les morts n’étaient que des variables supplémentaires.
Un Disciple de la Folie traversa une autre Rune dorée et vieillit de plusieurs milliers d’années avant même d’avoir posé son deuxième pied au sol. Sa chair se rétracta contre ses os, puis son corps s’effondra en poussière. Un autre se retrouva piégé dans l’une des boucles de Sylas et répéta le même mouvement tant de fois que sa propre circulation d’Éther se déchira.
Derrière Sylas, Fanelei et Cheri avaient depuis longtemps renoncé à suivre le combat.
Il les avait enfermés presque distraitement dans une poche stable, tandis que Caelum avait fait de même avec les deux Silvers encore en vie. Aucun des deux groupes n’osait franchir les limites, ce qui était plutôt raisonnable, vu que même Sylas devait constamment réviser sa compréhension des manœuvres de Caelum.
Le champ de bataille s’étendit.
Les kilomètres devinrent des centaines, puis des milliers, et chaque nouvelle expansion les obligeait à tenir compte de plus de corps, d’Éther libre, de Runes déjà présentes, de terrain changeant et de périodes temporelles qui se chevauchaient.
C’est alors que Sylas commença à se désintéresser du combat.
Caelum était doué. À leur palier, c’était probablement le meilleur Maître des Runes que Sylas eût jamais affronté.
Ses Runes ne gaspillaient presque rien, son timing était excellent, et même ses erreurs semblaient délibérées. À deux reprises, Sylas repéra des ouvertures qui auraient eu raison de presque n’importe qui, avant de comprendre que Caelum les avait laissées exprès et attendait déjà sa réaction.
Mais après suffisamment d’échanges, cette même qualité commença à irriter Sylas.
Caelum était trop précis. Trop méthodique.
Chaque séquence commençait par s’étendre largement, se construisait par des feintes, puis se resserrait jusqu’à la résolution la plus efficace. Caelum changeait constamment les détails, mais la structure sous-jacente, elle, ne variait jamais.
Une fois qu’il l’eut compris, la suite devint fastidieuse.
Sylas n’aimait pas résoudre deux fois le même problème. Il cessa donc de suivre le rythme de Caelum.
Le nombre de Runes émeraude se multiplia presque instantanément.
Au lieu d’attendre la fin d’un échange avant d’en commencer un autre, Sylas modifia des pans du champ de bataille tandis que Caelum tentait encore de résoudre les précédents. Il replia l’espace dans des distorsions temporelles, modifia des Runes en pleine activation, puis introduisit de nouveaux flux de Volonté dans des zones que Caelum avait déjà stabilisées.
Caelum suivit le rythme, mais Sylas l’accéléra encore.
Si la méthode de Caelum reposait sur la maîtrise de la complexité par la structure, Sylas voulait savoir jusqu’à quel degré de complexité cette structure pouvait résister avant de se briser.
Une zone ralentie fut accélérée avant même d’avoir fini de se former. Sylas la replia ensuite sur une autre portion d’espace et modifia le sens de la Rune initiale avant que la contre-attaque de Caelum ne l’atteigne. Trois formations dont Caelum avait déjà tenu compte devinrent soudain les éléments d’une tout autre séquence.
Pour la première fois, Sylas discerna une tension dans la réaction de Caelum.
Sylas accentua la pression, son indifférence initiale laissant place à une concentration plus froide. Si Caelum tenait à suivre le même schéma, Sylas n’aurait qu’à multiplier les variables jusqu’à ce que celui-ci cesse d’être utile.
Le champ de bataille s’étendit de nouveau.
Les centaines de milliers de Runes devinrent des centaines de millions, et les habitants de l’Enfer pris entre elles commencèrent à mourir de façons de plus en plus étranges. Certains vieillissaient jusqu’à tomber en poussière, d’autres remontaient le cours de leurs blessures avant d’être déchirés par de nouvelles, tandis que des groupes entiers disparaissaient dans des pans de temps superposés qui ne s’accordaient plus sur l’instant où ils se trouvaient.
Sylas le remarqua à peine. Toute son attention restait rivée à Caelum.
L’œil mécanique gauche tournait désormais si vite qu’il était difficile de distinguer ses engrenages, mais les réactions de Caelum se trouvaient de plus en plus contraintes à chaque échange.
Prévisible. C’était le seul mot qui convenait.
Sylas sentit le peu d’intérêt qui lui restait s’évanouir.
Puis la Volonté de Caelum changea, et toutes les Runes dorées du champ de bataille se stabilisèrent d’un seul coup.
Sylas s’interrompit.
Non pas parce que la pression était soudain devenue dangereuse, mais parce que le défaut qu’il exploitait avait disparu si complètement que le Temps seul ne pouvait en être la cause.
Les formations éparses se verrouillèrent en place, chacune trouvant sa place dans un ensemble plus vaste. Le chaos ne disparut pas, mais fut contraint d’entrer dans une structure qui en tenait compte avant qu’il ne puisse se propager.
L’attention de Sylas s’aiguisa de nouveau. Un seul mot résonna dans son esprit…
L’Ordre.
Caelum ouvrit son deuxième œil.
Un autre ensemble de mécanismes semblables à des montres apparut à l’intérieur, mais ces engrenages bougeaient autrement que ceux du premier œil. Ils ne mesuraient pas le temps qui passait. Ils l’organisaient.
Le Temps dans un œil.
L’Ordre dans l’autre.
La Volonté de Caelum se déploya sur tout le champ de bataille, et le réseau instable que Sylas s’était acharné à démanteler ces dernières minutes devint plus solide qu’au début.
Tout à coup, on aurait dit que tous les efforts déployés pour déstabiliser la formation de Caelum n’avaient été qu’un piège élaboré, destiné à forger une distorsion et une maîtrise du temps d’une ampleur si inimaginable qu’il ne semblait plus y avoir d’échappatoire.
Le Temps et l’Ordre… Quelle combinaison de Voies fascinante.
L’intérêt de Sylas se raviva soudain comme une torche flamboyant dans la nuit.