Chapitre 81
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Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 81 : Inspection de la frontière (2)
À mesure que l’automne avançait, l’inspection de la région frontalière par le marquis Christopher Langford, ambassadeur impérial, entra enfin dans sa dernière phase.
Guidé par Diethelm Brightkreuz, commandant du bataillon de cavalerie du Régiment Hildegard, Christopher visita le domaine royal de l’ouest, aux confins des plaines de Beiral. Après avoir parcouru sa ville principale, il atteignit la dernière étape de son inspection : la forteresse d’Arnsberg.
À peine arrivé, Christopher monta à la tribune dressée sur la place centrale de la forteresse et s’adressa aux chevaliers et soldats du Régiment Hildegard, ainsi qu’aux miliciens enrôlés de force.
La marquise et leur jeune fille se tenaient à ses côtés : l’ambassadeur de l’Empire avait amené jusqu’au front sa propre famille, signe manifeste de solidarité avec le Royaume d’Edelstein.
« J’ai vu de mes propres yeux les vaillants hommes qui se tiennent devant moi, et je suis convaincu que la force des chevaliers et des soldats du Royaume d’Edelstein, qui repoussèrent jadis le Royaume de Loire, demeure intacte aujourd’hui encore !
Vous êtes les grands héros qui avez défendu votre pays et votre peuple contre l’invasion, et c’est vous qui perpétuez cette volonté. Si vous prenez les armes, formez vos rangs et tenez bon, eh bien, même les Démons de Yudit s’enfuiront la queue entre les jambes ! »
Quand Christopher parla avec tant d’entrain, la place retentit de rires.
Les Démons de Yudit. On disait qu’ils vivaient dans les monts Yudit, qui marquaient la frontière entre le Royaume d’Edelstein et le Royaume d’Arelia. Ces êtres maléfiques descendaient parfois des montagnes, racontait-on, pour enlever des gens et les dévorer.
Cette superstition, connue de tous dans les régions montagneuses, n’en restait pas moins une légende dont les détails variaient légèrement d’un endroit à l’autre. Certains prétendaient que les démons buvaient le sang humain ; d’autres, que leurs yeux brillaient dans le noir comme des flammes. Quelques-uns juraient qu’ils montraient les crocs et crachaient du feu, ou que des boules de flammes brûlaient au bout de leur queue.
Dans l’ouest du Royaume d’Edelstein, il était courant d’effrayer les enfants turbulents en les menaçant ainsi : « Continue comme ça, et le Démon rouge de Yudit viendra t’emporter. » Les habitants recouraient souvent à cette vieille astuce. Les miliciens enrôlés de force comme les soldats du Régiment Hildegard, qui venaient pour la plupart de l’ouest, avaient tous grandi en entendant ces histoires. Beaucoup les racontaient désormais à leurs propres enfants.
En évoquant une superstition que seuls les habitants connaissaient vraiment, l’ambassadeur impérial gagna aussitôt la sympathie et la confiance des chevaliers et des soldats. Cela rendait d’autant plus crédibles les rumeurs qui le disaient fervent partisan d’Edelstein, soucieux de comprendre et de respecter l’histoire et la culture du royaume.
« L’Empire considère le Royaume d’Edelstein comme un allié des plus fiables. Et tant que des hommes courageux comme vous seront là, rien ne changera. Nous, gens de l’Empire, et vous, gens d’Edelstein, sommes des amis pour l’éternité ! Le Royaume d’Arelia est notre ennemi commun.
Si vos foyers, vos biens et vos familles étaient menacés de destruction, je vous le jure : nous accourrions à votre secours ! Je vous en prie, n’oubliez jamais la grandeur du Royaume d’Edelstein. N’oubliez jamais la beauté de votre patrie. La dignité de vos vies, la glorieuse histoire et la culture que vous avez bâties, et le fait que nous sommes vos amis ! »
Parmi les hommes réunis se trouvaient des chevaliers issus de la classe instruite, des soldats ayant reçu une éducation plus modeste, et même des conscrits incapables d’écrire leur propre nom. Christopher choisissait ses mots avec soin, afin que chacun puisse s’y reconnaître.
Par moments, il parlait en conteur et tissait des récits riches en images. À d’autres, il les couvrait de louanges destinées à éveiller leur fierté. Par le ton et les inflexions de sa voix, il s’adressait non à leur raison, mais à leurs émotions.
Son discours magistral avait sans aucun doute conquis le cœur de son auditoire. Malgré sa longueur, tous les regards restaient fixés sur lui. Même les gens du peuple, qui n’aimaient généralement ni les sujets ennuyeux ni les discours difficiles, l’écoutaient avec une attention captivée. Cela suffisait à prouver le talent remarquable de Christopher pour l’éloquence.
« Gloire au Royaume d’Edelstein ! Et vive l’amitié éternelle entre nos peuples ! »
Sur ces mots retentissants, Christopher conclut son discours, et les applaudissements fusèrent spontanément sur la place.
Alors qu’il descendait de la tribune, le marquis Joseph Obsidian, commandant du régiment, s’approcha de lui.
« Bravo, c’était vraiment impressionnant. Digne de l’ambassadeur impérial représentant le puissant Empire de Rigald.
— Vous êtes trop aimable. Je dois reconnaître que je ne suis doué ni pour la stratégie militaire ni pour la politique, mais j’essaie au moins de contribuer à l’amitié entre nos nations par mes paroles et mes actes. Si mon discours a pu remonter le moral de vos défenseurs de la frontière, je m’estimerai déjà fort heureux. »
Christopher répondit avec un sourire modeste, bien loin de la dignité qu’il avait affichée quelques instants plus tôt.
« Vous devez être épuisé après une inspection aussi longue. Je vous conseille de prendre le temps de vous reposer. Après tout, nous sommes dans une forteresse militaire. Nous avons peu de choses à vous offrir, mais si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez surtout pas à nous le faire savoir.
— Merci de votre sollicitude. Je tiens bon, mais ma femme et ma fille semblent visiblement fatiguées. Si vous le permettez, je vais accepter votre offre et les laisser se reposer. »
Sur ces derniers mots, Christopher emmena sa famille vers les quartiers des invités. Joseph les regarda partir en silence. À ses côtés, Diethelm se tenait droit et immobile, véritable modèle du chevalier parfait.
Après avoir congédié les chevaliers et les soldats, Joseph regagna son bureau, emmenant Diethelm avec lui afin qu’il lui rende compte du voyage jusqu’ici.
« Tss. Ce foutu impérial imbu de lui-même sait vraiment parler. »
À peine la porte du bureau refermée, Diethelm lâcha ces mots avec dégoût.
« Ah bon ? Quelque chose dans le comportement de Son Excellence pendant le voyage t’a déplu ? »
« Non. Depuis qu’il s’est présenté jusqu’à maintenant, il n’a fait que se montrer poli, à un point presque exaspérant. Il a été d’une amabilité sans faille… trop aimable. Et c’est précisément ça qui m’énerve. Sa façon d’agir comme si rien ne pouvait l’atteindre, comme s’il comprenait le Royaume d’Edelstein, ça me tape sur les nerfs. Il se comporte comme s’il nous était supérieur. »
La colère qui bouillonnait dans la voix de Diethelm avait déjà réduit à néant l’image du chevalier discipliné qu’il donnait. Il n’était plus guère qu’une tête brûlée rancunière.
« Moi non plus, je ne raffole pas de l’Empire, crois-moi. Mais toi, mon garçon, tu le détestes comme un vieux grincheux plein de rancœur, pas comme un chevalier dans la force de l’âge. »
« Tu sais très bien pourquoi. Bon sang, c’est ta faute, au départ. C’est toi qui m’as envoyé vivre parmi ces salauds pendant des mois. N’importe quel chevalier en serait revenu en détestant l’Empire. »
Joseph laissa échapper un petit rire en regardant Diethelm bouder comme un enfant.
Près de dix ans auparavant, alors que Diethelm n’était encore qu’un jeune officier, il s’était rendu dans l’Empire de Rigald au sein d’une délégation chargée d’étudier les derniers systèmes politiques et la structure militaire de l’Empire.
Sa noble ascendance et le talent prometteur de cette future étoile montante de l’armée royale lui avaient valu d’être choisi. Et c’était Joseph qui l’avait recommandé.
Durant son séjour de plusieurs mois, Diethelm avait visité diverses unités impériales et participé à des entraînements ainsi qu’à des opérations. La taille et l’organisation impressionnantes de l’armée impériale lui avaient beaucoup appris, mais cela ne signifiait pas qu’il avait apprécié ses membres.
Même si on l’avait traité avec un certain respect, notamment en tant que futur comte d’une nation amie, Diethelm avait percé à jour les sourires polis et les paroles soigneusement pesées des officiers impériaux. Il avait décelé derrière cette façade une supériorité suffisante qu’ils ne parvenaient pas tout à fait à dissimuler.
À leurs yeux, le Royaume d’Edelstein n’était qu’une contrée reculée. Un minuscule pays perdu à l’ouest. Un vestige de grandeur passée, habité par les Lutétiens, qui s’accrochaient à un rêve fané de suprématie continentale. Un peuple qui suivait encore l’ancienne foi allusionniste.
Et eux, en comparaison ? Ils se considéraient comme les citoyens d’une grande puissance. Des Denoriens qui trônaient au cœur même du continent, maîtres de la plus magnifique capitale du monde occidental. Un peuple baigné dans l’éclat de sa suprématie moderne, soutenu par la religion d’État, le satraïsme. Une foi évoluée, « éclairée », qui se répandait désormais dans les terres du nord et de l’est.
Diethelm avait passé des mois parmi des gens qui méprisaient discrètement tout ce qu’il représentait. Il en était ressorti avec une haine brûlante de l’Empire.
« Tu le sais très bien, et pourtant, ils m’ont quand même chargé de guider le marquis impérial… À ton avis, combien de fois ai-je dû retenir une grimace devant ce type ? »
« Quand on a affaire à un marquis, il faut quelqu’un d’un rang suffisant pour le guider. Je t’ai dit de prendre sur toi quand on t’a nommé. C’est terminé, maintenant. Arrête de geindre comme un gamin. »
Joseph coupa court aux plaintes de Diethelm et lui ordonna de s’asseoir dans l’espace de réception du bureau. Il sortit un précieux alcool distillé, vieilli depuis de nombreuses années, en servit deux verres et en posa un devant lui : un petit témoignage de reconnaissance pour un subordonné qui avait accompli une tâche pénible.
« Allez, raconte-moi donc ce rapport. »
Joseph s’affala en face de Diethelm, de l’autre côté de la table, et dit en levant son verre :
« Tss. À vos ordres. »
Diethelm leva son verre pour se donner du courage, puis commença à raconter le voyage d’inspection, qui n’avait rien eu de notable.
・・・・・・
La situation évolua le lendemain.
Un espion transmit un rapport : les forces du Royaume d’Arelia, menées par le marquis Robert Montesque, avaient quitté Toulouse, la capitale de l’est. Elles comptaient un peu plus de deux mille hommes, issus des troupes du royaume, des conscrits et des armées des domaines nobles.
« Le rapport étant arrivé aujourd’hui, l’ennemi a probablement quitté Toulouse il y a deux ou trois jours. Il devrait atteindre la forteresse d’Arnsberg d’ici quelques jours et se préparer à attaquer le lendemain.
Il serait préférable qu’il se contente de déployer ses forces pour nous intimider, mais s’il passe réellement à l’offensive, cet endroit deviendra un champ de bataille. Je recommande vivement à Votre Seigneurie et à votre famille de vous retirer sans tarder à l’arrière. »
Dans la forteresse, les préparatifs en vue d’affronter l’ennemi avaient déjà commencé. Joseph expliqua la situation à Christopher, qui était sorti de ses quartiers, alerté par l’agitation soudaine, puis lui conseilla de partir.
Christopher était censé se reposer aujourd’hui, puis passer plusieurs jours à observer la forteresse, les plaines et les exercices d’entraînement. Mais l’ennemi approchait, et il n’était plus question de poursuivre l’inspection à son rythme.
Joseph s’attendait à ce qu’il accepte sur-le-champ, mais, après un instant de réflexion, Christopher secoua lentement la tête.
« Non, seigneur Obsidian. Je compte rester ici et attendre l’arrivée de l’ennemi. »
Notes de bas de page :
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