Chapitre 58
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Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 58 : La situation de la maison ducale
La Forteresse d’Ostburg avait été reprise trois jours seulement après sa chute.
Cette nouvelle accablante parvint à Remcheid peu après le dîner.
« Impardonnable ! Ils avaient un bataillon entier ! Comment ont-ils pu ne même pas tenir une seule forteresse ? »
« Que faisait le commandant ?! »
« C’est insensé ! J’exige des explications complètes ! »
Dans la salle de réunion de la résidence ducale de Bachstein, les principaux vassaux de la Maison, convoqués en urgence, ne cherchèrent pas à dissimuler leur panique ni leur colère tandis qu’ils harcelaient le chevalier messager de questions.
Le jeune chevalier qui, quelques jours plus tôt, avait apporté la bonne nouvelle de la prise de la forteresse, tenait à peine debout, soutenu de chaque côté par des soldats. Il s’était forcé à chevaucher depuis le front et était arrivé en un peu plus d’une demi-journée, alors qu’il fallait un jour et demi à un bataillon pour parcourir la même distance. Il respirait avec difficulté et n’avait manifestement même plus la force de parler.
« Alors ? Parle ! Explique-toi ! »
« Exactement ! Tu te prétends chevalier ? Alors, peu importe l’heure ou le lieu… »
« Assez. Reprenez-vous. Vous êtes en présence de Son Altesse le prince. »
Celui qui intervint pour les arrêter n’était autre que le duc Ernst. Il s’inquiétait pour le chevalier épuisé, qui avait manifestement mobilisé jusqu’à ses dernières forces pour transmettre son rapport, mais souhaitait aussi éviter que les anciens de la Maison ne se couvrent de honte devant le prince Konrad, assis à ses côtés.
« La perte de la Forteresse d’Ostburg est certes grave, et je souhaite moi aussi en connaître les détails. Mais nous devons d’abord nous occuper d’une autre affaire : les deux cents prisonniers qui auraient été abandonnés dans les plaines. »
Après le renvoi du messager, les paroles d’Ernst plongèrent la salle dans un lourd silence, comme si les cris qui l’avaient précédé n’avaient jamais retenti. Les anciens de la Maison se murèrent dans de sombres réflexions.
« Devrions-nous quand même tenter de les secourir ? »
« Mais en avons-nous vraiment les moyens, en ce moment ? Même si nous les récupérons, des prisonniers à moitié morts ne pourront pas retourner au front de sitôt. Et il y a beaucoup de blessés, n’est-ce pas ? »
« Pour commencer… ça sent le piège à plein nez. C’est évident, non ? »
« Vous suggérez de les abandonner ? Deux cents soldats entraînés de l’armée ducale, que nous avons mis des années à former ? Ma propre fille figure parmi ces prisonniers, laissés là-bas dans les champs ! »
Alors que les hésitations emplissaient la salle, la colère d’un homme éclata et balaya les doutes grandissants.
Celui qui avait crié était Egmont, le cousin d’Ernst et chevalier de l’armée ducale. Sa fille, la chevalière Franziska, commandait le bataillon capturé. Elle aussi figurait parmi ceux qu’on avait abandonnés dans les plaines.
« Je le comprends, mais… n’est-ce pas la défaite de la chevalière Franziska qui nous a mis dans cette situation ? »
« C’est vrai. Et pardonnez-moi de le dire, mais dès lors que votre fille est devenue chevalière, elle devait accepter le risque de mourir au combat… »
« Mourir au combat ? Vous appelez ça mourir au combat ? Ligotée de la tête aux pieds, abandonnée dans les plaines comme un déchet, c’est ça, pour vous, une mort honorable à la guerre ?! Si elle était morte en combattant, j’aurais fait mon deuil avec fierté. Mais ça ? Je n’ai pas élevé ma fille pour qu’elle devienne chevalière et meure comme ça ! Qui sait, en ce moment même, elle est peut-être en train de geler ou de se faire déchiqueter par des bêtes ! »
Personne ne trouva de réponse convaincante à la supplique enflammée d’Egmont. Tous ceux qui se trouvaient là connaissaient la chevalière Franziska depuis son enfance et la considéraient comme un membre de la famille ducale.
« Je pense moi aussi qu’il ne faut pas abandonner les prisonniers. »
Quand le silence pesant eut envahi la salle, ce fut le duc Ernst qui le rompit.
« Avant que vous ne vous réunissiez ici, j’ai appris que la nouvelle des prisonniers commençait déjà à se répandre parmi les soldats. Naturellement, les hommes s’attendent à ce qu’on les secoure. Ces captifs sont leurs voisins, leurs amis, leurs frères. Si nous, la Maison ducale, les abandonnions, nous risquerions de perdre non seulement la loyauté des sept cents soldats restants, mais aussi l’affection des quatre-vingt mille habitants de notre domaine. »
L’armée ducale de Bachstein se composait en grande partie de soldats à temps partiel. La plupart étaient à moitié paysans : ils alternaient service militaire et entraînement, et passaient environ la moitié de l’année à cultiver leurs terres. Grâce à ce système, ils pouvaient entretenir une force presque aussi nombreuse qu’un régiment complet.
Avec une population de quatre-vingt mille habitants, rassembler mille soldats signifiait que presque chacun d’eux avait de la famille, des amis ou des voisins dans les rangs. Ils s’entraînaient et combattaient aux côtés de gens avec qui ils avaient grandi. Leur rôle ne se limitait pas à manier les armes : ils protégeaient leurs familles, leurs terres, leur patrie commune. C’était ce qui faisait leur cohésion et maintenait leur moral, malgré leur statut de soldats à temps partiel.
La Maison ducale avait d’ailleurs délibérément cultivé et exploité cet attachement local et ces liens familiaux.
Et voilà que l’un de leurs soldats sur cinq avait été abandonné sous le ciel du début du printemps. Ils gelaient, sans défense face aux bêtes, et souffraient. Parmi les soldats de la principale force encore stationnée à Remcheid, presque tous avaient un proche parmi les captifs : quelqu’un de leur village, de leur famille, quelqu’un qui leur était cher.
Si la Maison ducale décidait de les abandonner, le contrecoup serait inévitable. Il viendrait non seulement de l’armée, mais aussi des familles des captifs et de tous ceux qui avaient des liens avec les soldats. Le mécontentement gagnerait tout le domaine. La population ne pardonnerait jamais à une maison régnante qui avait entraîné ses soldats dans une rébellion contre la Couronne pour ensuite en abandonner deux cents dès qu’ils devenaient encombrants.
Même s’ils parvenaient à s’emparer du trône, ils ne pourraient pas prendre immédiatement le contrôle de toutes les institutions centrales du royaume. Le domaine ducal resterait le fondement de leur pouvoir. Ils ne pouvaient pas se permettre de provoquer un vaste mouvement de colère populaire à ce stade.
Ernst et les autres n’avaient d’autre choix que de secourir les prisonniers, précisément parce qu’ils s’étaient jusque-là tant appuyés sur les liens profonds qui unissaient les soldats à leur terre et à leur sang pour préserver leur cohésion.
« Mais Ernst… comme certains l’ont déjà dit, et si c’était un piège ? »
Ce fut le prince Konrad qui prit la parole avec prudence, sans doute conscient de son manque d’expérience militaire. Comme ces mots venaient de leur futur roi, Ernst acquiesça pour lui montrer qu’il en prenait note.
« Votre Altesse a probablement raison. Le Régiment Ferdinand doit s’attendre à ce que nous tentions de récupérer les captifs et attendre pour nous tendre une embuscade. C’est pourquoi nous devons agir en conséquence. L’ennemi nous attend sur notre propre territoire ; nous connaissons ce terrain jusque dans ses moindres recoins. Nous pouvons probablement deviner où il a placé ses embuscades… Je conduirai moi-même le gros de l’armée ducale. Nous déjouerons leur piège et ramènerons nos soldats chez eux. »
En tant que commandant en chef de l’armée ducale de Bachstein et chef de la Maison Bachstein, Ernst lança cette déclaration avec une détermination inébranlable, comme pour affermir sa propre résolution.
・・・・・・
Le lendemain matin, cinq cents hommes du gros de l’armée ducale de Bachstein, mené par Ernst, se préparaient à quitter Remcheid. Seule la partie chargée de protéger le prince Konrad et de maintenir l’ordre dans le camp resterait sur place.
« Duc de Bachstein, je vous le demande une dernière fois : êtes-vous vraiment décidé à partir ? »
Celui qui interpella Ernst au moment où il s’apprêtait à donner l’ordre de départ était le chevalier Celestan, l’adjoint de la comtesse Cecilia Fargiere.
« … Bien sûr que oui. »
Ernst répondit froidement à Celestan, que Cecilia avait envoyé à sa place pour diriger l’avant-garde arélienne, tandis qu’elle restait au pays afin de rassembler davantage de troupes.
« Permettez-moi alors de vous donner une dernière fois mon avis. Je vous en prie, reconsidérez votre décision. Foncer dans le piège du Régiment Ferdinand avec la seule armée ducale est extrêmement imprudent. Même si cela devait avoir des conséquences politiques, il faudrait abandonner les prisonniers. »
Ernst fronça les sourcils.
Que pouvait bien savoir un officier étranger comme lui des affaires internes de l’armée ducale ? Qu’il qualifiât de simple dommage une question politique aussi cruciale était proprement inadmissible.
« Nous vous avons déjà expliqué notre situation. Si vous tenez tant à intervenir, le Royaume d’Arelia devrait aussi envoyer des troupes. Je ne vous demande pas de déployer toutes vos forces ; quelques centaines d’hommes suffiraient. Vous pourriez ainsi égaler, voire dépasser, les effectifs ennemis qui ont certainement préparé une embuscade. »
Puisque le Régiment Ferdinand n’abandonnerait pas simplement la forteresse, même s’il avait tendu une embuscade en utilisant les prisonniers comme appât, ses effectifs seraient compris entre cinq cents et sept cents hommes au maximum. Si nous rassemblions environ mille soldats, nous aurions la supériorité numérique, ce qui suffirait à remporter une victoire décisive.
« Non. L’autorité que m’a confiée la comtesse Fargiere pour déployer les troupes aréliennes ne concerne que l’envoi de renforts à la forteresse après sa prise. Maintenant que l’ennemi l’a reprise, je ne peux pas engager l’armée arélienne de ma propre initiative dans le seul but de secourir vos prisonniers. »
« Dans ce cas, informez la comtesse Fargiere que la situation a radicalement changé et demandez-lui si elle peut nous prêter des troupes. Vous avez bien amené un fauconnier avec vous ? »
« Oui. Mais j’ai envoyé le faucon à la comtesse Fargiere tôt ce matin, pour lui annoncer que l’armée ducale n’avait pas réussi à reprendre la Forteresse d’Ostburg. »
« Vous avez envoyé votre seul faucon sans nous consulter ? »
Ernst le fusilla du regard, mais le chevalier Celestan ne broncha pas.
« Oui. Je pensais qu’il n’y avait rien d’autre à signaler. Je ne m’attendais pas à ce que vous tentiez aujourd’hui de secourir les prisonniers par la force, en sachant pertinemment que c’était un piège. »
Ernst claqua bruyamment la langue, manifestement irrité par cette réponse insolente.
Ce chevalier les méprisait ouvertement, trop confiant dans le prestige du Royaume d’Arelia et dans la renommée de la comtesse Fargiere. Au début, il s’était montré respectueux, mais jour après jour, son vrai visage apparaissait.
Les autres soldats aréliens avaient une attitude similaire. Malgré l’accord conclu, selon lequel l’armée du duché de Bachstein et les forces aréliennes mèneraient cette campagne sur un pied d’égalité, la réalité était tout autre.
« L’unité de la comtesse Fargiere est encore loin ; le faucon ne reviendra donc pas avant midi environ. Ensuite, il faudra laisser l’oiseau se reposer avant d’envoyer une autre lettre. Ce n’est qu’après avoir reçu la réponse de la comtesse Fargiere que nous pourrons décider si des troupes aréliennes seront déployées. Nous vous demandons donc d’attendre demain avant de partir. »
« Je ne peux pas attendre aussi longtemps ! Assez ! Nous n’avons pas besoin de l’aide de votre royaume pour sauver nos hommes ! »
Ernst cria à Celestan, refusant de faire attendre une journée entière ses soldats, impatients de sauver leurs camarades.
Ernst était hostile à l’Empire, mais cela ne signifiait pas qu’il fût favorable au Royaume d’Arelia. Il pensait seulement qu’en tant que Lutétiens, ils valaient mieux que l’Empire de Rigald.
Au bout du compte, la nature des grandes puissances ne changeait pas. Qu’ils soient à l’est ou à l’ouest, ces voisins puissants n’étaient que source d’ennuis et de désagréments. Il en était désormais plus convaincu que jamais.
Il avait un plan. Une stratégie qu’il avait mise au point toute la nuit. Grâce à elle, il sauverait les prisonniers sans aide extérieure.
S’il y parvenait, l’opinion d’Arelia à leur égard changerait. En prouvant la force de l’armée ducale et ses propres talents de commandant, il ferait en sorte qu’Arelia les méprise moins souvent et avec moins de condescendance, tant au cours de la campagne en cours que dans l’administration de Konrad après la prise du trône.
C’était le pari de sa vie. S’il ne pouvait pas l’emporter à ce moment crucial, il n’avait aucune chance de surmonter les épreuves encore plus difficiles qui l’attendaient. Il ne pourrait jamais sauver le Royaume d’Edelstein comme il se devait.
« Ça suffit ! Nous partons maintenant ! C’est bien compris ? »
« … C’est la deuxième fois que je vous mets en garde. Ne l’oubliez pas. »
Sans tenir compte des derniers mots de Celestan, Ernst ordonna aux officiers de se mettre en marche. Les cinq cents soldats de l’armée ducale qui attendaient impatiemment s’avancèrent en hâte pour entamer leur progression.
Notes :
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