Chapitre 178
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Traducteur : Nemui
Éditeur : Nemui
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 178 : Yorgos Caruna
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Yorgos Caruna ne gardait que peu de souvenirs de ses premières années dans le Royaume de Caruna. Plus de trente ans auparavant, quand il avait quitté sa patrie, alors envahie, pour s’exiler au Royaume de Zangia, sur le continent de Ludia, il n’avait que cinq ans.
Le Royaume de Caruna n’était pour lui qu’un vague souvenir d’enfance, nourri par les récits des serviteurs qui l’avaient accompagné en exil. À ses yeux, c’était un pays qu’il devait reconquérir, quitte à y laisser la vie. Il ne pouvait envisager de ne pas le restaurer.
Au fil des générations, leur sang s’était mêlé à celui des habitants de l’ouest de Ludna, mais, à l’origine, la famille royale de Caruna descendait d’immigrants venus du continent de Ludia jusqu’à l’ouest de Ludna. Leur ancêtre avait été un noble vaincu dans une lutte de pouvoir sur le continent de Ludia, contraint de fuir pour sauver sa vie. Il s’était relevé dans une nouvelle contrée et avait fini par y fonder un royaume.
La leçon transmise au sein de la famille royale de Caruna était que le bonheur était une ressource limitée et que le pouvoir était nécessaire pour s’en emparer.
Autrefois, leur faiblesse leur avait coûté la paix dans leur ancienne patrie ; ils avaient perdu leurs richesses, leur autorité, leurs terres et leurs sujets, avant de sombrer dans le malheur. Dès lors, la famille royale de Caruna s’était donné pour devoir de devenir assez forte pour ne plus jamais connaître pareil sort. Dans ce monde où chacun se disputait une part limitée de bonheur, mieux valait prendre que se faire dépouiller : c’était là une justice absolue. Depuis son enfance, Yorgos avait entendu sa mère, la reine, lui répéter ces mots. C’était le seul souvenir d’elle qu’il gardait avec netteté.
Voilà pourquoi il peinait à imaginer les regrets de sa mère, de ses frères et sœurs et de ses proches, morts sans avoir accompli cette mission.
Il reprendrait la paix qu’on leur avait arrachée, leurs richesses, leur autorité, leurs terres et leurs sujets. Il retrouverait sa place parmi ceux qui prennent. Telle était la mission de Yorgos, seul survivant après la disparition de presque tout son clan. C’était le sens de sa vie. Voilà pourquoi il avait survécu sur le continent de Ludia, berceau de ses lointains ancêtres.
Enfin, l’occasion s’était présentée. Le Royaume d’Arelia avait essuyé une lourde défaite à la guerre, le souverain hégémonique était mort et, sous un roi modéré, l’autorité royale s’était affaiblie. S’il laissait passer cette chance, il ne pourrait jamais restaurer le Royaume de Caruna. C’est à cette pensée que Yorgos était revenu dans l’ouest de Ludna, à la tête de cinq mille soldats.
Pour honorer le sang de son clan qui coulait dans ses veines. Pour sa femme et son enfant qui l’attendaient au sud. Pour remercier la famille royale de Zangia, qui l’avait accueilli comme un membre de la famille, et le roi actuel de Zangia, avec lequel il avait grandi comme avec un frère. Jurant qu’il restaurerait le Royaume de Caruna et s’emparerait du bonheur qui lui revenait, Yorgos posa enfin le pied sur la terre de Caruna.
Le grand fleuve avait autrefois marqué la frontière avec l’ancien Grand-duché de Faro. Une fois le pont franchi, il foulerait enfin le sol de la patrie qu’il gardait en mémoire. Il mit pied à terre de son propre chef, fit un premier pas, sentit la terre sous sa semelle et éprouva le sentiment d’être de retour.
« Félicitations pour votre retour, Votre Majesté. »
« … Oui. Mais il est encore trop tôt pour m’appeler ainsi, Zated. »
Yorgos répondit avec un sourire en coin à son fidèle compagnon, rencontré sur le continent de Ludia, avec qui il avait fondé la bande de mercenaires des Mâchoires de Caruna.
« Après toutes ces années d’attente, c’est comme si vous aviez déjà recouvré le trône. C’est votre pays : vous devriez vous proclamer roi avec fierté. Les officiers et les soldats vous suivront avec encore plus d’ardeur. »
Son compagnon à la peau sombre prononça ces mots avec un sourire intrépide sous sa barbe. Après un instant de réflexion, Yorgos reconnut la justesse de ses paroles et hocha la tête.
« Tu as raison. À partir de maintenant, je ne suis plus le prince d’un royaume perdu. Je suis Yorgos, roi de Caruna. C’est ainsi que je me présenterai… Et toi, tu es Zated, général de l’armée royale carunaise. Quand j’aurai véritablement recouvré le trône, je te donnerai un titre et de vastes terres à la mesure de ton rang. Je pourrai enfin te rendre tout ce que tu as fait pour moi. »
Depuis que Yorgos était adolescent, Zated l’avait suivi, convaincu que le prince d’un royaume perdu finirait un jour par atteindre la grandeur. Sur les champs de bataille du continent de Ludia, il lui avait sauvé la vie à maintes reprises.
« Ha ha ha ! Alors, ça valait la peine de vous servir. À présent, faisons avancer l’armée du roi. Nous devons rejoindre au plus vite l’armée rebelle. »
À l’invitation de son compagnon, Yorgos remonta en selle. Ses cheveux longs et hirsutes ondulèrent tandis qu’il lançait son cheval en avant, Zated à ses côtés et l’armée à leur suite.
Encore un peu, et son vœu le plus cher serait exaucé.
Tout avait mené à cet instant. Il avait rassemblé des soldats, les avait entraînés, avait affûté ses talents de général, puis était enfin revenu. Il s’était servi du vicomte Lucatti, qui avait survécu en courtisant la famille royale d’Arelia, comme d’un pion sacrifiable, avant de débarquer dans les terres de Faro. Il avait piétiné cette région qui avait abandonné les membres de la famille royale de Caruna après les avoir autrefois accueillis, en partie pour se venger, puis avait enfin pénétré sur le territoire de Caruna.
Une fois l’armée affaiblie de la famille royale d’Arelia anéantie, il n’aurait plus aucun ennemi. Des renforts semblaient être arrivés du royaume voisin à l’est, le Royaume d’Edelstein, mais si l’armée royale d’Arelia disparaissait, ils s’en retourneraient chez eux.
Une fois ses ennemis éliminés, il pourrait ravager à sa guise l’ouest du continent de Ludna. Tout en restaurant le Royaume de Caruna, il étendrait son règne aux terres de Faro, aux terres de Loire, aux anciens territoires du Royaume d’Arelia et, finalement, au-delà. Il bâtirait un Royaume de Caruna plus fort et bien plus vaste. Avec une mainmise accrue, il s’emparerait d’un bonheur plus grand encore.
Ce n’est qu’alors qu’il aurait rendu justice aux âmes de son clan disparu. Sa mère, qui lui avait enseigné les leçons de leur clan, se réjouirait. Il répondrait aux attentes de son clan et de sa mère, et deviendrait enfin un véritable membre de la famille royale de Caruna.
Encore un peu. Encore un peu.
……
Les renforts envoyés par le Royaume d’Edelstein au Royaume d’Arelia faisaient face à environ quinze cents rebelles dans le nord-est de Caruna.
Au départ, Friedrich, qui commandait les renforts, avait pensé que les rebelles chercheraient probablement activement le combat pour anéantir ses troupes et rejoindre les autres armées rebelles ou celle de Yorgos Caruna. Contre toute attente, l’ennemi s’était retranché dans une petite ville et avait adopté une posture défensive.
S’ils voulaient se défendre, tant mieux. Il suffisait d’encercler un certain nombre d’ennemis et de les maintenir dans la ville pour apporter un soutien suffisant à l’armée arélienne commandée par la comtesse Cecilia Fargiere. C’est à cette idée que Friedrich encercla la ville où les rebelles s’étaient retranchés. Espérant que les forces aréliennes viendraient à bout, l’une après l’autre, des armées rebelles et de celle de Yorgos, il s’installa dans une guerre d’usure patiente.
« L’ennemi n’a montré aucun mouvement notable aujourd’hui non plus. Nous n’avons repéré aucun renfort dans les environs. »
« Je vois. Merci pour ce rapport… Quand les combats stagnent à ce point, les officiers et les soldats doivent s’ennuyer. »
Après avoir reçu le rapport habituel de son adjudant Gregor, Friedrich répondit avec un sourire en coin.
L’armée rebelle leur faisant face avait déjà commencé à se défendre lorsque les deux mille soldats de Friedrich s’étaient approchés. Elle ne montrait aucun signe de vouloir attaquer. De leur côté, Friedrich et ses hommes évitaient les offensives spectaculaires afin de limiter les pertes. Ils se contentaient d’envoyer périodiquement les archers tirer quelques salves, puis de les faire reculer avant que l’ennemi ne puisse préparer une contre-attaque. Grâce à Romilda, commandante du bataillon d’archers, qui savait choisir le bon moment pour battre en retraite lors de ces feintes, ils n’avaient jusqu’ici qu’un petit nombre de blessés et aucun mort.
Les combats étaient faciles, mais manquaient d’intensité. Les officiers et les soldats ne pouvaient que se relâcher.
« Oui, monsieur. Les officiers et les soldats du régiment semblent passer le temps en s’entraînant de leur propre initiative et en organisant des combats simulés au sein des pelotons, mais beaucoup commencent malgré tout à perdre leur concentration. Quant aux forces nobles et aux mercenaires, ils sont sans doute encore plus indisciplinés… Dois-je ordonner aux commandants d’unité de resserrer la discipline ? »
« Non, trop de sévérité ne ferait que leur faire perdre leur concentration. Nous les remettrons au pas si la situation évolue. Veuillez simplement demander aux commandants d’unité de veiller au strict respect de la discipline militaire. »
« À vos ordres. »
Gregor salua puis quitta la tente personnelle de Friedrich.
Resté seul, Friedrich s’allongea sur le lit sommaire où il était assis. Le regard tourné vers le plafond de la tente, il soupira.
« … J’aimerais rentrer bientôt. »
Il murmura ces mots en pensant à sa femme, Yurika, et à sa fille, Cassandra, qui l’attendaient dans la capitale royale, Sankt Waltrude.
……
Quelques jours plus tard, alors que Friedrich s’ennuyait de voir la situation militaire rester inchangée, Gregor lui annonça que Cecilia avait envoyé un messager urgent.
Friedrich se hâta de rejoindre la tente de commandement. Les chefs du Régiment Ferdinand s’y étaient déjà rassemblés, ainsi qu’un jeune chevalier. Celui-ci exhiba une plaque de bronze gravée du blason de la Maison Fargiere, prouva ainsi qu’il était l’envoyé de Cecilia, puis transmit son rapport urgent.
L’armée de Yorgos Caruna avait débarqué dans la région de Faro. Elle avançait vers l’est, en direction de Caruna, tout en pillant les terres sur son passage. Elle avait probablement déjà pénétré dans la région de Caruna, rejoint les forces rebelles restantes et accru encore ses effectifs en recrutant des mercenaires et des miliciens.
Vu les effectifs actuels de l’armée royale d’Arelia, affronter de front l’armée de Yorgos serait difficile. Pour l’empêcher d’entrer dans les anciens territoires du Royaume d’Arelia, Cecilia ferait donc route vers le nord et se retrancherait dans une forteresse pour intercepter son armée.
Si possible, le comte Hosenfeld devait anéantir l’armée rebelle qu’il affrontait, puis rejoindre Cecilia afin d’attaquer l’armée de Yorgos sur deux fronts. Des unités peu adaptées à un siège — une partie de la cavalerie et l’unité de rangers — lui seraient ensuite envoyées en renfort, et il en recevrait le commandement. Il pourrait en disposer à sa guise.
Tel était le message de Cecilia.
« Yorgos Caruna… Quelle façon barbare de faire la guerre ! »
« En effet. Il n’a aucune fierté royale. »
Après avoir congédié le messager qui avait achevé son rapport, Friedrich s’exclama, à moitié stupéfait par les méthodes de Yorgos. Oliver, commandant du bataillon de cavalerie, renchérit d’un ton indigné.
« Monseigneur, que devons-nous faire ? »
« … Eh bien. Comme prévu, nous ne pouvons pas nous contenter de tenir l’armée rebelle à l’œil, puis refuser de poursuivre les combats et rentrer chez nous. Nous répondrons à la demande de la comtesse Fargiere. »
À la question de Gregor, Friedrich réfléchit un moment avant de répondre.
Même si l’ennemi était peu entraîné, prendre d’assaut une ville défendue par quinze cents soldats avec seulement deux mille hommes n’avait rien de facile.
En revanche, en procédant indirectement, ils avaient toutes les chances de l’emporter. Friedrich avait évité toute offensive d’envergure pour épargner ses soldats et ne pas ravager le territoire d’un pays voisin. Mais s’il choisissait la victoire sans s’imposer de limites quant aux moyens, plusieurs options s’offraient à lui.
« Nous allons d’abord lever le siège et battre un peu en retraite. Ensuite… nous allons reproduire ce qui s’est passé à la Forteresse d’Ostburg et à la frontière de Novakia. »
Friedrich jeta un regard aux chefs de régiment sur lesquels il pouvait compter — Gregor, Oliver, Romilda, chevalier Rüdiger et Thomas —, puis esquissa un sourire et prit la parole.
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