Chapitre 156
Traductions WeTried
Traducteur : Nemui
Éditeur : Nemui
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 156 : Les vaincus
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Le champ de bataille, après la fuite de l’armée du Royaume d’Arelia, la poursuite menée par celle du Royaume d’Edelstein, puis le passage des deux armées.
Un coin de la plaine empestait le sang et les entrailles. D’innombrables cadavres jonchaient le sol ; seuls s’élevaient les gémissements et les cris des blessés.
Là, Cecilia était assise par terre, hébétée. Son armure était si maculée de sang et de boue qu’on n’en distinguait plus l’emblème gravé.
« … Hé, Celestan. Même toi, tu es mort. Alors pourquoi est-ce que je suis encore en vie ? »
Devant elle gisait le corps défiguré de son fidèle aide de camp, piétiné dans la fureur du combat.
Celestan avait protégé Cecilia de son propre corps contre la charge de la cavalerie du Régiment Ferdinand. Tous deux étaient tombés de leurs chevaux, et, même après, il l’avait couverte comme pour faire écran. Les chevaux et les soldats avaient dû le piétiner et lui donner des coups de pied à maintes reprises. Quand le Régiment Ferdinand eut passé, son corps était devenu trop horrible à regarder.
Cecilia, en revanche, par ironie du sort ou malice divine, était en vie sans avoir subi de blessure digne de ce nom. Le Régiment Ferdinand ne l’avait pas piétinée, pas plus que les conscrits en fuite. Comme elle se trouvait près du bord du champ de bataille, elle avait aussi échappé à la poursuite qui avait suivi la fuite de ses alliés.
Elle avait survécu grâce à une succession de coups de chance.
Mais elle ne pouvait s’en réjouir.
Qu’y avait-il là de réjouissant ?
Elle venait de perdre le dernier fidèle aide de camp qui s’était dévoué à la soutenir depuis qu’elle avait hérité du comté de Fargiere, enfant. Désormais, aucun des anciens vassaux de son père sur qui Cecilia aurait pu compter comme soldat ne subsistait.
Et le Royaume d’Arelia avait apparemment perdu. Il avait subi une défaite écrasante dans une bataille qu’il ne pouvait absolument pas se permettre de perdre.
Pour quoi était-elle censée vivre, maintenant ?
Elle aurait dû venger sa famille, être tuée par le frère cadet devenu le fils de cet ennemi, puis laisser sa vie — cette vie qui n’avait fait que prendre et se faire prendre — s’achever dans le néant.
« Hé, celle-là, c’est une chevalière ennemie, non ? »
« Probablement. Elle porte une cape et, à y regarder de près, son armure est plutôt… non, très belle. C’est peut-être une noble. »
Cecilia écouta distraitement leur conversation approcher.
Puis une idée lui vint. Elle préleva une petite mèche sur le cadavre de Celestan. Nul besoin de la couper ni de l’arracher : elle s’était détachée de son crâne fendu avec la peau. Elle la glissa sous son armure, dans son gambison.
Elle ne pouvait pas ramener son corps chez elle. Alors, au moins, elle emporterait ses cheveux.
« Emmenons-la. Si on la livre à l’armée du royaume, elle devrait rapporter gros… Hé, chevalière arélienne. Par ici. »
« Tu es couverte de sang. C’est le tien ? Tu peux tenir debout toute seule ? »
Sans prononcer un mot, Cecilia fut capturée par les mercenaires qui cherchaient à s’illustrer. Ils l’emmenèrent et elle devint prisonnière du Royaume d’Edelstein.
……
Le prince Emmanuel Arelia, frère cadet du roi, avait été chargé de gérer la forteresse d’Arnsberg en tant que commandant de l’arrière-garde pour la bataille décisive. Lorsqu’il apprit que son armée avait perdu, que le prince héritier avait disparu et que le roi Childebert avait été grièvement blessé puis transporté à la forteresse, il se précipita auprès de son frère.
« Votre Majesté ! »
Emmanuel se précipita dans la pièce du bâtiment principal de la forteresse où Childebert avait été transporté, puis resta sans voix devant son frère étendu sur le lit.
Un carreau court était encore fiché dans le cou de Childebert. Il devait aussi être blessé au dos, car du sang coulait du lit et formait une flaque au sol. Sa respiration était faible. Rien d’étonnant, avec des blessures aussi graves. À vrai dire, il était déjà surprenant qu’il eût encore un souffle après avoir été transporté du champ de bataille à cette forteresse dans un tel état.
« … J’ai le regret de vous le dire, mais nous ne pouvons plus rien faire. L’un des carreaux que Sa Majesté a reçus dans le dos a atteint ses organes, et nous n’avons pu que le briser, pas le retirer. Celui qui lui a transpercé le cou a également endommagé un vaisseau sanguin important. Si nous retirons l’un ou l’autre, je crois qu’il mourra très vite… Qu’il ait survécu au trajet en voiture depuis le campement jusqu’à cette position arrière tient du miracle. »
Celui qui lui répondit d’une voix grave était le médecin royal qui avait accompagné Childebert au campement.
Si tel était le verdict du meilleur médecin du Royaume d’Arelia, Emmanuel n’avait d’autre choix que de l’accepter. Il hésita un instant, puis se décida et prit la parole.
« Utilisez le médicament. »
« … Bien compris. »
Comprenant de quel médicament il s’agissait dans cette situation, le médecin sortit un petit flacon.
Ce médicament rendait temporairement toute sa lucidité à une personne au seuil de la mort. On approcha le flacon des lèvres de Childebert et on le lui fit boire, mais il ne parvint pas à avaler tout le liquide et le recracha. Le médicament mêlé de sang s’écoula de la bouche du roi hégémon affaibli.
« … ! Haaah ! P-prince Emmanuel Arelia ! Goh ! O-Où suis-je ?! »
Pourtant, une partie du médicament avait dû pénétrer dans son corps : Childebert, qui semblait sur le point de rendre l’âme, se mit soudain à respirer violemment et à parler.
« Frère, je suis là. Nous sommes dans la forteresse, à l’arrière. Cet endroit est sûr. »
« J’ai mal ! Samuel… Ah, j’ai mal, j’ai si mal ! O-Où est Mère ?! Ah, Mère, je t’en prie, aide-moi… »
À ces mots, Emmanuel comprit que Childebert en avait recraché une trop grande partie : la dose n’avait pas suffi. Leur mère, l’ancienne reine, était morte de maladie alors qu’Emmanuel était encore jeune. Il savait que Childebert, qui l’appelait à présent, délirait à l’approche de la mort.
« Frère, je t’en prie, calme-toi… »
Emmanuel lui prit la main et tenta de l’apaiser, mais Childebert ne se calma pas. Dans sa confusion, il cria des paroles incohérentes, appela sa mère comme un petit enfant, tandis qu’un gargouillis de sang s’échappait de sa gorge.
Il n’était pas en état de prononcer ses dernières paroles.
Bien qu’Emmanuel, en qualité de chancelier, se tînt auprès de son souverain mourant, il ne pouvait rien faire.
Non, avant même cela…
Voir ainsi son frère, qui avait toujours été fort en tant que roi hégémon, lui serra la poitrine.
« Hah, hah, hah… C-c’est vrai ! La guerre !? Qu’est-il arrivé à la bataille décisive !? Loire, Myurei… Non ! La bataille décisive contre le Royaume d’Edelstein !? Emmanuel ! »
Soudain, Childebert recouvra encore un peu plus ses esprits et prit la parole. Il semblait toujours confus, mais il avait compris qu’il avait quitté le champ de bataille où se déroulait la bataille décisive et que son frère cadet se trouvait devant lui.
À la question de son frère, Emmanuel se demanda comment lui répondre. Devait-il dire la vérité, ou…
Après plusieurs instants d’hésitation, Emmanuel se força à sourire.
« Frère, écoute le tumulte de la victoire. »
Il désigna la fenêtre. Comprenant la situation, le médecin l’ouvrit.
On entendait le désarroi des défenseurs de la forteresse, causé par l’arrivée du roi hégémon mourant, ainsi que le tumulte des survivants en déroute qui commençaient à atteindre la forteresse. Childebert tourna vers la fenêtre un regard vide ; il ne pouvait pas comprendre ce que signifiait ce vacarme.
« Après une première retraite, notre armée s’est réorganisée ici, à la forteresse d’Arnsberg, puis a de nouveau affronté les forces du Royaume d’Edelstein dans une bataille décisive. Nous avons attiré l’ennemi jusqu’à la forteresse, puis un détachement en embuscade dans les champs a surpris son quartier général et tué la reine Claudia Edelstein. À présent, la forteresse retentit de joie, car nous avons remporté la victoire. »
« … ? … !? »
« Nous avons gagné, frère. »
Quand Emmanuel le lui répéta simplement, Childebert sembla enfin comprendre les paroles de son frère cadet, et son expression s’apaisa.
« J-je vois. Nous avons gagné… »
« Oui. Nous avons gagné. Tu peux être tranquille. »
En parlant, Emmanuel retint le tremblement qui menaçait de gagner sa voix. Sa main, serrant celle de son frère, se crispa malgré lui.
Il était heureux que Childebert le crût. Il le pensait sincèrement, du fond du cœur.
« Nous avons gagné. Alors toi… Père ne te tuera pas. »
« … Oui. Tu m’as encore protégé, frère. Merci. »
« Ce n’est rien. Je suis ton… frère. Je te… protégerai… »
D’une voix douce, si différente de celle du roi hégémon, et avec l’expression d’un garçon, il murmura ces mots, mais n’alla pas au bout de sa phrase.
Il n’y avait plus aucune lueur de vie dans les yeux de Childebert.
Emmanuel sentit le médecin quitter discrètement la pièce. Il ne resta plus que lui et Childebert.
« … Frère. »
Emmanuel lui ferma doucement les paupières, puis s’agrippa au corps de son frère, dont le visage était désormais paisible, et pleura sans un bruit.
Il était parti.
Ballotté par le destin, poussé sur la voie de l’hégémonie, il avait fini par s’éteindre dans une souffrance pareille.
Après avoir vécu dans la crainte de la malédiction de leur père et être resté prisonnier de son devoir de frère aîné, il avait laissé derrière lui de tels mots.
À l’origine, c’était Gilbert, l’ancien roi d’Arelia et père des deux frères, qui avait lancé son pays dans la conquête des royaumes voisins et l’expansion de son territoire. À l’époque de leur grand-père, alors que Gilbert n’était encore que prince héritier, le Royaume d’Arelia était un pays faible, sans cesse envahi par ses voisins, et ses régions frontalières étaient ravagées.
Poussé par le devoir, leur père avait lui-même conduit l’armée, en tant que prince héritier, pour défendre les frontières. Il y avait vu, encore et encore, des villages ravagés et les cadavres de sujets victimes d’atroces violences. Il s’était alors dit qu’un pays faible était piétiné. Tant que le royaume resterait faible, tant que la Maison royale resterait faible, il ne pourrait pas protéger son peuple.
Leur père était devenu un jeune monarque en poussant presque hors du trône son père, un roi sans volonté. Il s’était attaché à renforcer l’armée, puis avait lancé des contre-invasions contre les pays voisins qui avaient jusque-là violé ses frontières. Après plusieurs échecs, il avait enfin remporté une conquête. Mais il ne s’était pas arrêté là : afin de rendre le Royaume d’Arelia plus puissant encore, il s’était engagé dans la voie de l’hégémonie et avait poursuivi la conquête des nations alentour.
Ce roi puissant, accueilli en héros par ses sujets, était pourtant un père cruel.
Il s’était acharné à rendre le royaume puissant, à renforcer le pouvoir royal ; il avait fait la guerre, puis perdu la reine, son unique réconfort. Au terme de tout cela, Gilbert était devenu un homme qui croyait que la force était suprême, et qu’elle seule avait de la valeur.
Aux yeux d’un tel père, le prince héritier Childebert était un successeur compétent, mais Emmanuel, le second prince, fragile et maladif, lui semblait terriblement répugnant.
Emmanuel s’était entraîné avec acharnement, espérant atténuer ne serait-ce qu’un peu la déception de son père, mais son corps chétif ne lui obéissait pas. Un jour, son père, au comble de la déception, avait tenté d’abattre son second fils, qui lui était devenu insupportable.
Emmanuel lui-même avait renoncé à tout et s’était préparé à recevoir le coup d’épée de son père. Mais Childebert l’avait protégé de son propre corps.
« Je travaillerai aussi dur pour Emmanuel ! Je répondrai parfaitement à tes attentes, Père ! Alors, je t’en prie, pardonne-lui ! »
Cette scène et les paroles de son frère étaient encore parfaitement nettes dans son esprit. Devant l’insistance désespérée de Childebert, leur père, qui semblait enfin avoir trouvé une utilité à son second fils chétif, s’était mis à se servir d’Emmanuel comme d’un otage pour contraindre Childebert à redoubler d’efforts.
C’était un programme d’entraînement et d’études bien trop rude pour un enfant encore jeune. Chaque fois que Childebert échouait, leur père frappait Emmanuel, braquait son épée sur lui et menaçait son frère aîné de cette façon. Childebert avait tenté de protéger son cadet, puis avait peu à peu pris le même caractère que leur père. Il en avait adopté les mêmes yeux, la même voix, les mêmes pensées.
Même lorsque leur père, qui avait consumé sa vie sur la voie de l’hégémonie, était mort jeune, Childebert n’avait pas été libéré.
Le grand roi hégémon qui avait transformé le Royaume d’Arelia veillait toujours sur le pays et son successeur, le nouveau roi hégémon, depuis le royaume des dieux. L’espoir exprimé par ses vassaux et ses sujets était devenu une malédiction pour Childebert.
Père veille toujours sur nous. C’est pourquoi je dois hériter de sa volonté et répondre à ses attentes toute ma vie. Childebert avait fini par le croire. Et les idéaux du roi hégémon, gravés en lui dans la peur depuis son enfance, ne quittaient plus son cœur.
Quoi qu’Emmanuel lui dise en tant que frère cadet, cela ne changeait rien. Childebert était déjà devenu ce qu’on appelait un roi hégémon. Son frère était devenu ainsi à cause de lui. Alors, Emmanuel devait au moins suivre la même voie que son frère. Il devait viser ce terme où Childebert réaliserait l’idéal ultime de l’unification du continent, où les immenses sacrifices provoqués par les invasions passées et à venir prendraient un sens, et où le continent connaîtrait une paix digne de ces sacrifices.
Même si cette voie de l’hégémonie devait mener à la ruine au moindre faux pas, il lui fallait accompagner son frère jusqu’au bout.
Il s’y était résolu et avait continué d’avancer.
Et aujourd’hui, la ruine était arrivée.
Son frère avait été vaincu et était mort. La voie de l’hégémonie avait pris fin.
À l’instant où un puissant conquérant était vaincu et mourait, il ne devenait plus qu’un envahisseur. Dès lors, l’Histoire allait changer de cap. Tout l’ouest du continent allait changer, et le jugement porté sur son frère serait renversé.
Même ainsi…
« Je le sais. J’en parlerai. De ta vie. Du fait que tu n’es pas né roi hégémon. Du fait qu’il y avait une autre facette en toi. »
Un roi hégémon tyrannique, qui avait enchaîné les invasions par ambition insatiable avant d’être finalement tué. C’est ainsi que le monde te verrait et parlerait de toi.
C’est pourquoi, au moins, Emmanuel raconterait lui-même que Childebert n’avait pas été un roi hégémon uniquement consumé par son ambition. Il l’écrirait dans des livres et le ferait savoir au peuple. Même si leurs péchés ne pouvaient jamais s’effacer, il transmettrait au moins les raisons pour lesquelles ils les avaient commis.
Alors, je t’en prie. Maintenant que tu es enfin libéré de ta malédiction…
« Repose en paix, frère. »
Sur ces mots, Emmanuel embrassa doucement le front de Childebert.
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