Chapitre 110
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Traducteur : Abood
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◈ Le Champ de bataille de Friedrich
Chapitre 110 : Neutralisation (2)
Il ne fallut qu’environ deux heures entre l’arrivée au village et l’expulsion de ses habitants. Pour une première tentative, Friedrich jugea le résultat plus que satisfaisant, puis donna ses ordres suivants à l’unité.
Les soldats allumèrent des feux de camp pour s’en servir comme braseros, puis mirent le feu à de grossières torches faites de bois et de grosses branches enveloppées de tissu.
Ils allaient ensuite incendier les champs qui s’étendaient près du village, où le blé était presque mûr pour la moisson, ainsi que les autres cultures bientôt prêtes à être récoltées.
Les vivres entreposés dans les maisons et les granges seraient détruits en même temps que les bâtiments. Le bétail serait ramené en territoire d’Edelstein ou abattu sur place.
Cela aussi faisait partie du plan de Friedrich.
Tout d’abord, en employant la même ruse qu’autrefois, il avait contraint la forteresse frontalière à se rendre sans effusion de sang.
Ainsi, ils avaient pu franchir la frontière sans pertes, tout en empêchant les forces de Novakia d’utiliser plus tard la forteresse comme base de défense ou comme point d’appui pour harceler Edelstein pendant sa retraite.
Deuxièmement, dans le sud de Novakia, surtout dans les villages et les bourgs situés le long des grandes routes, là où l’ennemi risquait le plus d’avancer, il ferait évacuer les habitants, brûlerait les champs pour empêcher la récolte des cultures mûrissantes et détruirait les réserves de nourriture entassées dans les maisons et les entrepôts.
De cette façon, l’ennemi serait affaibli avant même le début des combats. Le système de ravitaillement de l’armée de Novakia était bien moins élaboré que celui d’Edelstein, et les régions frontalières du sud étaient particulièrement mal préparées à assurer une logistique durable.
Les chariots tirés par des chevaux ne pouvaient transporter qu’une quantité limitée de provisions. Il était donc essentiel de se ravitailler sur place. Une fois les villages des grandes routes dépouillés de tout, l’ennemi aurait du mal à poursuivre sa marche et à maintenir ses lignes de ravitaillement une fois les combats engagés.
Un soldat affamé était un soldat affaibli. Et pour une armée qui n’était déjà plus qu’un assemblage de troupes décimées, ces privations ne feraient que l’affaiblir davantage.
Non seulement les provisions auraient disparu, mais la population locale aurait été déplacée. Le Royaume de Novakia ne pourrait donc ni lever de milice ni réquisitionner des ouvriers pour transporter les bagages et accomplir d’autres tâches subalternes.
L’ennemi ne pourrait pas renforcer ses troupes et, plus il avancerait, plus il s’affaiblirait.
De plus, les conséquences pour Novakia ne se limiteraient pas à cette seule campagne.
Le sud de Novakia servait aussi de grenier et approvisionnait le domaine royal. En brûlant les cultures, les réserves et les maisons des fermiers, la région perdrait pour longtemps sa fonction de grenier à blé.
Les champs dont les récoltes auraient été brûlées produiraient moins pendant des années, et il faudrait d’abord reconstruire les maisons pour que les fermiers puissent retourner dans leurs villages.
Il faudrait donc beaucoup de temps et d’argent pour rétablir cette région agricole. Tant que le sud ne serait pas remis sur pied, Novakia aurait même du mal à assurer la subsistance de son domaine royal. Le royaume n’aurait aucune marge pour se réarmer ou lancer de nouvelles offensives.
Cette situation ne changerait pas, même après l’annexion complète de Novakia au Royaume d’Arelia.
Sans possibilité de se ravitailler à l’arrière, même Arelia aurait du mal à envahir Edelstein en traversant les terres novakiennes nouvellement conquises.
Et comme Arelia devrait bientôt faire face à l’Empire de Rigald, à l’est, avec Novakia en première ligne, le roi ne pourrait guère retarder la reconstruction de cette région. Il serait contraint d’adopter une gouvernance relativement modérée, du moins pendant un temps.
Ainsi, en ravageant simplement le sud de Novakia, le Royaume d’Edelstein pourrait éliminer durablement la menace du nord.
Ce délai gagné, ils pourraient concentrer leurs forces sur la défense de la frontière occidentale et, dans l’intervalle, renforcer leurs armées jusqu’à pouvoir fortifier aussi la frontière septentrionale.
Lorsque la région de Bachstein avait été ravagée par les forces du comte Fargiere, le Royaume d’Edelstein en avait beaucoup souffert.
Fort de cette expérience, Friedrich avait poussé cette stratégie de la terre brûlée encore plus loin pour en faire un plan bien plus élaboré.
Une stratégie impitoyable, qui servait deux ou même trois objectifs à la fois, était désormais mise à exécution.
Le feu se propagea en un instant dans les champs de blé mûr, et les maisons de ce qui n’était que quelques heures plus tôt un paisible village agricole crachèrent des flammes rouges et une fumée noire vers le ciel.
« … Est-ce vraiment assez indulgent ? Non seulement nous épargnons les civils ennemis, mais nous les laissons même emporter leurs biens. »
Alors qu’il regardait la scène se dérouler, Gunther posa cette question à Friedrich, qui lui répondit avec un sourire amer.
« Si notre intention était de faire de Novakia notre ennemie pour toujours, nous aurions pu saisir tous leurs biens, les chasser en ne leur laissant que les vêtements qu’ils portaient, voire autoriser nos soldats à les massacrer ou à leur faire pire encore.
Mais après avoir renversé le tyrannique roi d’Arelia et mis fin à l’hégémonie arélienne, il se pourrait que nous renouions avec Novakia.
Dans ce cas, pour laisser le moins de rancœur possible, nous devons prendre soin de ce qu’une nation a de plus précieux : son peuple.
Ne pas les tuer va de soi. Tout acte de violence est strictement interdit. Et par égard pour leur avenir, je les ai autorisés à emporter tout ce qu’ils pouvaient porter. »
Friedrich avait entendu dire que le roi Oscar de Novakia et son héritier, le prince héritier Julius, étaient tous deux des hommes raisonnables.
Son père adoptif, Matthias, lui avait également dit que, puisqu’ils appliquaient la stratégie de la terre brûlée dans les régions frontalières comme meilleure mesure de défense, tout en s’efforçant de permettre leur reconstruction en quelques années, ces deux hommes comprendraient sûrement.
« D’ailleurs… les tuer serait moins contraignant que de les épargner et de les envoyer dans la capitale. Tant qu’ils sont en vie, ils deviennent la responsabilité de la Maison royale de Novakia.
Le domaine royal ayant perdu le grenier qui le faisait vivre, la couronne devra malgré tout protéger et nourrir les déplacés pendant un certain temps. Et tout cela alors que les vivres manquent déjà. »
Protéger le peuple était le devoir d’un souverain. Pour préserver l’honneur de leur maison également, la famille royale de Novakia ne pouvait abandonner les réfugiés et les laisser mourir de faim.
Et plus elle serait contrainte de prendre en charge les évacués, plus sa propre situation de ravitaillement se dégraderait pendant la campagne, rapprochant Edelstein de la victoire totale.
« … Je vois. Dans l’armée régulière, il y a beaucoup de choses à prendre en compte, hein. »
« Peu de chevaliers savent considérer une situation sous autant d’angles que Friedrich. »
Oliver répondit ainsi, avec un sourire en coin, aux paroles de Gunther, qui mêlaient admiration, surprise et stupéfaction.
« Bon, les flammes se sont assez propagées. En route pour le prochain village. »
« Le plus proche d’ici… ce serait le village d’où nous avons escorté les habitants jusqu’à la forteresse, pas vrai ? Ils n’ont vraiment pas de chance. Hier, on les menaçait à l’épée et aujourd’hui, leurs maisons et leurs champs partent en fumée. Les malheurs s’accumulent pour eux. »
Les paroles de Yarg semblaient compatissantes, mais son ton était aussi léger que d’habitude.
« Cela aussi fait partie de notre devoir de soldats. Pour obtenir une victoire plus grande et une paix durable, nous devons leur demander de consentir à un sacrifice moindre. Ils ne peuvent sûrement pas l’accepter de bon cœur, mais pour l’heure, ils doivent renoncer à leurs maisons et à leurs champs. »
« Hé. Tu es plus dur que je ne le pensais. Après cette première “coopération”, je croyais que tu les traiterais un peu plus doucement. Que tu épargnerais leurs maisons, au moins. »
Friedrich secoua la tête devant l’air surpris de Yarg.
« Si nous faisions des exceptions, cela ne ferait qu’attirer davantage d’ennuis aux villageois eux-mêmes. Quand toutes les autres maisons des villages et des bourgs auront été brûlées, mais que les leurs seront les seules épargnées, que crois-tu qu’il arrivera ensuite ?
Ajoutée à leur “coopération” qui nous a aidés à contraindre la forteresse à se rendre, cette exception les ferait passer pour des traîtres, et ils seraient persécutés. Traiter leur village comme les autres est en vérité la solution la plus clémente.
… Tout au plus pouvons-nous les faire partir avec davantage de douceur et d’égards que la fois précédente. »
En entendant cela, Yarg haussa légèrement les épaules, l’air de se résigner.
Peu après, Friedrich et ses hommes achevèrent leurs préparatifs et quittèrent le village en ruines.
En partant, Friedrich jeta un regard en arrière vers les champs et les maisons en flammes. Il poussa un soupir.
« … Même si l’idée venait de moi, ce n’est pas agréable à regarder. »
Sa première bataille avait consisté à défendre Volga, sa ville natale, contre des bandits.
Ce qu’il faisait maintenant ne différait guère de ce que ces bandits avaient fait. Certes, personne n’avait été tué ni blessé, et il avait même pris soin de laisser les villageois emporter autant de biens qu’ils pouvaient porter.
Pourtant, au bout du compte, il avait tout de même privé des innocents de leurs maisons et de leurs moyens de subsistance, ne serait-ce que pour quelques années.
Que penserait de lui le garçon qui s’était autrefois dressé contre les bandits, maintenant qu’il brûlait des villages en terre étrangère ?
« Mais si c’est toi qui as conçu ce plan, alors c’est qu’il est juste. Où que tu ailles, quoi que tu fasses, mes sentiments ne changeront pas. Jamais. »
Friedrich se tourna vers Yurika en entendant ses paroles. Ses grands yeux noirs, ses lèvres teintées de rouge et son sourire radieux : tout était comme toujours, inchangé, et son sourire restait aussi éblouissant que captivant.
« … Merci, Yurika. »
Où que tu sois, je serai avec toi. Quoi que tu fasses, je le ferai avec toi. Se rappelant les paroles résolues que Yurika lui avait répétées maintes fois, Friedrich lui rendit son sourire.
Depuis longtemps, il avait cessé d’être un simple roturier. À présent, il était un soldat au service du Royaume d’Edelstein et l’héritier adoptif de son héros vivant. Ce qu’il devait protéger, c’étaient les terres d’Edelstein, son peuple et sa Maison royale.
S’il s’agissait de protéger ce qui devait l’être, il s’était déjà résolu à accepter non seulement les souffrances des habitants d’autres contrées, mais aussi la mort de ses propres compagnons d’armes. Et Yurika restait à ses côtés, immuable, pour le soutenir dans cette résolution.
Il n’avait donc aucune raison de se lamenter. Ni de tergiverser. C’était ainsi que les choses devaient être.
Notes de bas de page :
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