Chapitre 35
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Traducteur/Éditeur : Malfoid
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◈ Fragments of Thorns and a Cradle ◈
Volume 2, partie 1
Chapitre 35
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Avertissement : violences domestiques ; violences physiques.
Marie se tenait les mains sagement jointes, telle une fleur bleue éclose contre un mur. En silence, elle avalait chaque propos vulgaire et futile qui lui parvenait.
« Je devrais au moins dire quelque chose. »
Ella allait s’avancer lorsque Marie lui saisit la main blanche et secoua la tête. Elle n’avait rien à gagner à provoquer les nobles dames, même si le duc de Durak, son maître, l’adorait.
Les esclaves étaient des créatures haïssables par leur seule existence, des êtres indignes de compassion. De ce point de vue, Ella avait de la chance. Sa situation était bien différente de celle de Marie. Pour Ella, son enfant et l’homme qu’elle aimait comptaient davantage que la famille de son maître. Mais Marie, elle, était différente. La famille et l’honneur du marquis passaient avant tout.
« Allez leur dire que cette robe a été faite la première. Je peux le leur expliquer. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais cette robe était déjà là il y a trois ans… »
« Ella. »
« Si le marquis apprend ce qui vous est arrivé… »
« Si la marquise est humiliée, que va-t-il advenir du bal ? Surtout si celle qui l’humilie n’est qu’une vile esclave. »
« Mais… »
« Ce n’est pas la même chose d’humilier une esclave et d’humilier la maîtresse de maison. Leurs rangs diffèrent, et l’honneur atteint aussi. »
Le visage d’Ella se figea, stupéfait. Marie ravala la chaleur qui montait en elle et lui caressa la main. Ella semblait parfois oublier qu’elle était elle-même une servante. Marie n’avait pas envie de parler de rang à une amie comme elle.
Mais cette fois, elle sentit qu’elle devait le lui rappeler.
« Si je suis humiliée ici, la maison du marquis n’en souffrira pas le moins du monde. On se dira seulement que des femmes ignorantes et de basse naissance ont provoqué les ennuis qu’elles causent toujours. »
En réalité, les maîtresses recevaient généralement de la compassion après coup. C’était pourquoi certaines nobles espéraient que les esclaves fassent ouvertement des histoires et exaspèrent tout le monde.
Marie comprenait donc ce qu’Henrietta avait fait. C’était dommage de perdre ces robes, mais elles n’avaient jamais ressemblé à des vêtements que Marie aurait eu le droit de porter. Il lui était donc plus facile de s’en séparer.
« Si le marquis l’apprend… »
« Alors, il faut faire en sorte qu’il ne l’apprenne pas. »
Marie murmura sans énergie. Ella contempla ses yeux verts vides, puis hocha la tête.
Marie avait le visage d’une jeune fille qui n’avait pas encore perdu toutes ses rondeurs enfantines. Aussi inoffensive et fragile qu’une enfant, elle semblait toujours sur le point de pleurer ; on la prenait donc souvent pour une petite fille. Pourtant, il lui arrivait de sourire avec une douceur si immense que nul n’aurait pu deviner la profondeur de son être.
Quelle sorte de fille est Marie ?
Ella connaissait Marie depuis longtemps et s’était enorgueillie de croire qu’elle la comprenait bien.
Mais ce n’était pas le cas.
Au bout d’un moment, les nobles dames commencèrent à gagner le salon, l’une après l’autre. Tout comme les hommes se réunissaient pour passer le temps en fumant des cigarettes roulées, les femmes se retrouvaient dans le salon avant que le bal ne batte vraiment son plein.
Marie avait prévu de se promener dans le jardin. Elle n’aimait pas particulièrement marcher la nuit, mais elle et Ella n’avaient rien d’autre à faire seules. Une promenade lui semblait le meilleur moyen de prendre des nouvelles l’une de l’autre.
Au moment où elles s’apprêtaient à partir, la servante d’Henrietta s’approcha de Marie et lui ordonna de venir au salon.
La servante lui parla comme si Marie était à son service. Ella afficha aussitôt son mécontentement, mais Marie resta calme. Elle lui dit qu’elles iraient se promener plus tard, puis rejoignit Henrietta dans le salon. Ella la suivit, ne voulant pas rester seule.
Dès qu’elles entrèrent, tous les regards se tournèrent vers elles. Ella observa avec dégoût les femmes réunies en groupe. Toutes lui semblaient ridicules et pitoyables.
Sans la moindre peur, Ella soutint tour à tour le regard acéré de chacune d’elles.
Marie se tint à ses côtés, les mains jointes. Elle les salua, puis alla se placer contre le mur. Ella, elle, ne leur rendit pas leur salut.
« Et vous, qui êtes-vous pour ne pas nous saluer ? »
« Je vous prie de m’excuser. J’ai oublié. »
L’une des nobles dames lui lança sèchement ces mots. Ella les salua alors comme si elle venait de se rappeler ce qu’elle avait oublié. Elle sourit et s’inclina comme il se devait, mais la noble dame la dévisagea d’un air toujours mécontent.
Ella releva le menton et rejoignit Marie.
Environ cinq minutes plus tard, Henrietta prit la parole.
« Une pipe. »
« Oui. »
Elle avait donné cet ordre à Marie avec autant de naturel que si elle en avait l’habitude. Marie avait attendu derrière elle, en silence, comme une véritable servante, et s’exécuta aussitôt.
Depuis le coin du salon, Ella regarda Marie, le visage crispé.
Bien qu’elle fût enceinte, Marie avait toujours la taille fine. Ella croyait avoir entendu dire que le premier trimestre était passé, et pourtant elle restait aussi mince qu’une jeune fille. C’était difficile à croire, surtout qu’elle n’attendait pas son premier enfant.
Sa peau, si blanche et si pure qu’elle en faisait mal aux yeux, ses joues couleur de pêche et sa beauté aussi parfaite qu’un tableau la rendaient si éblouissante qu’il n’était pas nécessaire d’en dire davantage pour comprendre qu’elle surpassait toutes les femmes du salon.
Et Henrietta, qui portait une robe grossière imitant clairement celle de Marie avec une puérilité évidente, la traitait comme une servante.
D’après Marie, c’était tout naturel. La concubine d’un chevalier était une servante personnelle qui devait se montrer plus dévouée à son épouse qu’à quiconque. Il allait donc de soi qu’elle s’occupe de sa maîtresse.
C’était vrai. En temps normal, Marie aurait pu rendre un petit service à Henrietta. Mais elle était enceinte et venait tout juste de dépasser le risque de fausse couche.
« La voici, Madame. »
« Ce n’est pas celle-là. »
Henrietta leva vers elle un regard si dur que Marie en fut gênée. Elle avait apporté ce qu’elle avait trouvé dans le salon et cligna des yeux.
Henrietta remua les lèvres avec élégance.
« Allez m’en chercher une autre. »
« Cherchez-vous autre chose ? Dans le salon… »
Le salon était un lieu où les nobles dames se réunissaient en petit comité. Comme chaque château noble en possédait un, la maîtresse de maison en gérait naturellement le contenu.
Ella lança ouvertement un regard noir à la femme qui tourmentait Marie.
Elle ne comprenait pas comment Marie pouvait supporter un comportement aussi répugnant. Ella se trouvait dans la même situation, mais elle était incapable de voir les choses comme Marie. Elle ne croyait pas qu’il fût naturel de devoir endurer pareille humiliation et pareil mépris.
Elle était devenue concubine parce qu’elle n’avait pas eu le choix. Devait-elle aussi supporter la haine de la maîtresse de maison ? Si Henrietta détestait Marie à ce point, elle n’avait qu’à le dire franchement à son mari, libérer Marie et la chasser du château.
Mais Henrietta n’en avait pas le courage. À la place, elle déversait sa colère contre une cible facile, pour des broutilles. Pire encore, elle s’en prenait à une femme enceinte au moyen d’un stratagème évident.
C’était vraiment laid à voir.
Mais c’était la maison de Marie. C’était ce que Marie voulait. Ella n’avait pas sa place dans cette affaire.
« Vous ne pouvez donc pas simplement faire ce qu’on vous demande, sans m’obliger à tout vous expliquer ? »
« … »
« Dois-je répéter chaque petite course jusqu’à m’en faire mal à la bouche ? La pipe est dans ma chambre. »
« Je vous prie de m’excuser, Madame. »
« Enfin, que peut-on attendre d’une sotte comme toi ? Ta mère était une femme sans valeur, elle aussi. Tout ce que vous savez faire, c’est écarter les jambes sous les maris des autres et mettre des enfants au monde. Je suppose que je devrais comprendre. »
« … »
« À bien y réfléchir, j’ai entendu dire que ta grand-mère maternelle était elle aussi une esclave. Des générations entières à vendre vos corps. Quelle absurdité. »
« Je vous en prie, Marquise, arrêtez. Les esclaves ont bel et bien certaines obligations… »
« Oh là là. Comtesse Tvels, c’est vous qui avez abordé le sujet la première. »
À ces mots d’Henrietta, le visage de la comtesse Tvels se durcit. Même si Marie était une esclave domestique, il ne convenait pas de la faire tenir devant elles pour l’insulter. La question de savoir si elles en avaient le droit n’était pas là. Une noble dame devait garder un peu de dignité.
Il s’agissait moins des sentiments d’une simple esclave domestique que de la réputation et de l’image d’une noble dame. Peu importait à quel point l’autre personne était agaçante, une cruauté aussi flagrante était vulgaire. Et Henrietta l’avait entraînée dans cette affaire.
Certes, la comtesse Tvels avait tenu ces propos. Mais elle les avait tenus en privé. Elle n’avait jamais demandé à Henrietta de les répéter en face de Marie.
La comtesse Tvels jeta un regard de côté à Henrietta, le visage fermé, puis détourna les yeux. Quelqu’un s’éclaircit la gorge pour la mettre en garde, mais l’amour-propre d’Henrietta avait été trop profondément blessé par Marie pour qu’elle s’arrête maintenant.
« Toi, qui essaies de te mettre sur un pied d’égalité avec moi et de me voler mon mari… »
Henrietta recracha chacune des humiliations qu’elle avait ressenties, comme si elle les broyait entre ses dents. Marie resta immobile, sentant la rage de la femme.
Malheureusement, Marie ne pouvait pas l’apaiser. Elle voulait, d’une manière ou d’une autre, délivrer Henrietta de cette terrible émotion. Mais elle ne pouvait rien faire.
« Je vous prie de m’excuser, Madame. »
« Tu sais ce qui est encore plus détestable ? Me demander pardon alors que tu ne le penses pas vraiment. »
« Marquise, je vous en prie, arrêtez. C’est un jour de fête. Vous pourrez la punir un autre jour. »
Dame Blovens tenta de la retenir. Henrietta continua de s’en prendre à Marie, comme si elle n’entendait rien d’autre.
Marie s’efforça de retenir ses larmes. Mais plus elle clignait des yeux, plus l’arête de son nez la brûlait et plus ses paupières s’échauffaient.
« Te voilà encore en train de pleurer. Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que je t’ai fait pour que tu fasses semblant d’être fragile ? Tu ris de moi, au fond de toi. Tu me trouves ridicule. »
« Non, Madame. »
« Si seulement tu étais méchante et… »
Amelia se leva brusquement et saisit Henrietta par le bras. Henrietta se tourna vers sa sœur, saisie d’un mauvais pressentiment.
Marie essuya vite ses larmes et reprit contenance. Elle ne pouvait pas laisser cette journée se terminer comme la dernière fois.
« Tu es stupide, et tu es vile aussi. »
La voix était basse et froide. C’était le ton qu’on aurait employé pour parler à un demeuré ramassé au hasard, pas à sa femme. Elle avait beau retourner la question dans tous les sens, Marie n’y trouvait pas la moindre trace d’affection. La voix était douce, égale et parfaitement plate.
Marie fixa Henrietta, figée sur place, tout en s’essuyant les joues mouillées à plusieurs reprises.
Endymion la retourna alors brutalement.
Sa main lui saisit le menton assez fort pour lui faire mal. Ses yeux, tranchants comme des lames, la déshabillèrent du regard, lentement et minutieusement.
Marie trembla encore plus qu’Henrietta. Une seule pensée l’occupait : elle devait le calmer, coûte que coûte. Et Endymion ne pouvait l’ignorer.
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