Chapitre 1 240
« Ça va, ça va, ma petite citrouille. Tout va bien... »
Thrudd porte sa sœur dans ses bras alors qu'elles regagnent la surface de la Terre.
Elle tapote doucement le dos d'Odessa tandis que la jeune fille renifle, les yeux rougis par les larmes.
« Tu crois... que maman va être en colère contre moi ? »
« Non, je ne crois pas. Tu es trop précieuse pour qu'elle puisse t'en vouloir. »
Thea flotte derrière elles, guidant l'immense migration humaine vers la surface pour la première fois en deux ans.
« Ne sois pas si dramatique, Odie. Ce sont des circonstances atténuantes, tout le monde peut le voir. Tu n'es pas une ratée. »
Odessa finit par s'essuyer les yeux avec sa manche. « Si vous le dites... »
Soudain, la terre se met à trembler avec une intensité accrue, provoquant un début de panique parmi les migrants.
Thea, Thrudd et Odie ne réagissent pas aux changements autour d'elles, et ne semblent pas le moins du monde surprises.
« Accrochez-vous, tout le monde ! » crie Thea par-dessus son épaule.
Le séisme atteint son paroxysme.
Soudain, une île gigantesque est arrachée du sol et reste suspendue dans les airs.
Au loin, huit autres masses terrestres identiques apparaissent dans le ciel, flottant sans aucun moyen de suspension apparent.
Soudain, un éclair de lumière noire déchire le lointain, et Thrudd sourit comme une petite fille.
« Hé, c'est papa ! »
Lorsque le rayon de destruction tombe du ciel, puis se fragmente en une multitude de rayons plus petits, les visages de nombreux humains pâlissent.
Même Cora et ses hommes ne restent pas totalement insensibles à ce spectacle.
« Le dragon ancestral est... assez puissant. »
« Papa fait juste du jardinage, pourtant... » lance Thrudd.
« Hein ? »
Quand les rayons frappent le sol, il n'y a ni grondement, ni explosion calamiteuse.
Il n'y a qu'une série d'éclairs, et des villes entières sont réduites en poussière en un instant.
Plusieurs humains ont l'air sur le point de se faire dessus. D'autres envisagent déjà de retourner à la sécurité du bunker.
Odessa fait de son mieux pour les rassurer.
« C-C'est bon, les gars. Vraiment ! »
« Qu'est-ce que c'est que ça... ? »
Un garçon pointe du doigt les grandes forteresses posées sur l'île flottante.
« Une base militaire. » Thrudd hausse les épaules. « Même si je suis surprise que maman n'en ait pas fait un peu plus... »
Soudain, le monde gronde à nouveau.
Cette fois, au lieu de monticules de terre arrachés au sol, quelque chose est en train d'être bâti par-dessus.
Des bâtiments étranges se forment, plus grands et plus beaux que n'importe quelle structure jamais construite à la surface du monde.
Puis un autre surgit. Et encore un... Et un autre...
« Purée, maman va reproduire tout le Tehom ici ? » Thrudd fronce les sourcils. « Quand est-ce qu'on trouvera le temps de manger dans des aires de restauration alors qu'on mène une guerre... ? »
« C-Ce genre de choses, c'est bon pour le moral des troupes, tu sais ? » Thea résiste à l'envie de saliver. « En temps de conflit, rien n'est plus important que le goût du pays ! »
« ...Gourmande. »
« Tais-toi ! »
Thea se tourne vers les gens choqués qui se tiennent sur l'escalier derrière elle.
« Très bien... Qui a le vertige ?? »
Plus de soixante personnes lèvent la main d'un seul coup.
« Bien. Faites de beaux rêves, alors. »
D'un simple claquement de doigts, Thea envoie tous ceux qui ont levé la main dans le domaine d'Hypnos.
Avant qu'ils ne touchent le sol, leurs corps flottent légèrement dans les airs, comme portés par des nuages.
Thea tape dans ses mains. « Très bien... Qui veut faire un tour sur le dos d'un dragon ?? »
Une multitude de mains se lèvent, principalement celles des enfants qui allaient à l'école d'Odie. Les adultes, eux, ont l'air un peu méfiants.
« Parfait ! »
Thea se tourne vers sa sœur avec un sourire sinistre sous sa cape lumineuse.
Thrudd doit faire un effort surhumain pour ne pas mordre sa sœur.
Le fait que des dragons servent de montures, surtout à des humains, était déjà un tabou majeur. Mais pour les Nevi'im, c'était tout bonnement impensable.
La honte d'être considérée comme une bête de somme domestiquée était presque insupportable.
« Je préférerais nettoyer la litière de Bagheera à la main ! » s'emporte Thrudd. « Crée juste un portail ou quelque chose du genre ! »
« La densité de magie dans l'air perturbe ma capacité à ouvrir un portail vers la maison avec précision. J'ai besoin de temps pour m'ajuster, sinon on ne sait pas où je pourrais nous envoyer. » dit Thea innocemment. « Allez, essaie. Tu verras que j'ai raison. »
« Contacte nos parents et dis-leur d'en ouvrir un pour nous, alors ! »
« Ils sont clairement occupés... allez. Tu rends la chose plus difficile qu'elle ne devrait l'être. »
Pendant que Thrudd rumine sa colère, Cora contacte Thea par télépathie.
« Ma dame, ne pourrions-nous pas utiliser les carrosses à la place... ? »
« Si, mais c'est moins drôle. » répond Thea en haussant les épaules.
Soudain, Thrudd sent quelqu'un tirer sur son chemisier. Elle baisse les yeux vers sa jeune sœur, aussi innocente et écarquillée qu'un faon.
« Je sais que c'est un peu humiliant, mais... s'il te plaît, Thrudd... ? Juste cette fois... ? » supplie Odie.
La lèvre de Thrudd tremble, les derniers vestiges de sa volonté s'effritant comme des biscuits secs.
« AAAAGHHHH ! MERDE ! D'ACCORD ! »
Thrudd pose Odie et se tourne vers les humains.
« Écoutez bien, mortels ! Je vous porte uniquement dans ma main ! Ce n'est pas une attraction de fête foraine ! Vous pouvez prendre des photos, mais si je suis dessus, assurez-vous de prendre mes bons angles et pas juste mes seins ! Et pour l'amour de Dieu, si l'un de vous crie "dracarys" ou je ne sais quoi, je vous lâche en plein vol et je vous laisse mourir. »
« E-Elle plaisante. » dit nerveusement Odie.
« Non, putain, je plaisante pas. »
« Sœur ! »
« J'ai des limites ! »
Thea lève les yeux au ciel. « On peut y aller, s'il vous plaît ? Je veux rentrer avant que... »
Une large coupure apparaît soudainement dans le ciel.
La distorsion est aussi large que le Grand Canyon, mais aussi sombre qu'une nuit sans étoiles.
Dès son apparition, la température extérieure chute brutalement.
Thea donne un coup de pied dans la jambe de sa sœur.
« AÏE ! Connasse ! »
« Dépêche-toi, tu es trop longue à te préparer ! Je veux voir ma femme dans ses atours majestueux ! »
« Bon sang, bon sang, d'accord ! »
Juste au moment où Thrudd s'apprête à se transformer, le monde tremble à nouveau.
Thea réagit rapidement en sentant le phénomène arriver.
« Tout le monde, fermez les yeux, maintenant ! »
Les humains obéissent, sans trop savoir pourquoi.
Et puis, ils entendent un rugissement colossal qui les terrifie jusqu'au plus profond de leur âme.
-
Abaddon ne se souvient pas de la dernière fois où il s'est fait aussi grand. Et pourtant, il ne peut pas s'en empêcher. Il est tellement excité.
Il dépasse rapidement les cinq cents mètres. Huit cents ne lui suffisent pas non plus.
Ce n'est qu'à 2 000 mètres de hauteur qu'il cesse enfin de grandir, ses multiples yeux fixés sur la brèche qu'il a créée dans le ciel.
Il peut le sentir. Ils arrivent.
Il est tellement connecté aux siens qu'il peut ressentir leur excitation, ce qui nourrit la sienne.
Son corps réagit involontairement, levant ses dix têtes aussi haut qu'il le peut pour rugir vers le ciel.
Le son est immense et terrible. Noble et horrifiant.
Il signale un changement dans le monde. La hiérarchie des superprédateurs va être bouleversée pour toujours.
Le premier dragon à traverser est sa propre sœur.
Elle se pose sur l'épaule de son frère et lève son épée vers le ciel.
L'arrivée de l'armée est un spectacle glorieux. D'une beauté qui dépasse toute raison.
Sept seigneurs dragons arrivent peu après Kanami, tournoyant autour d'Abaddon comme si c'était écrit.
Dès leur arrivée, la scène ressemble presque à une avalanche.
Un déluge de dragons se déverse du ciel, la couleur de leurs écailles scintillantes aussi belle que des pierres précieuses.
Ils sont de toutes formes et de toutes tailles.
Certains ont des ailes, d'autres planent dans les airs avec des corps de serpents. Quelques-uns arborent plusieurs têtes, tandis que d'autres n'en ont qu'une.
Peu importe leur couleur ou leur aspect, les dragons viennent entourer leur ancêtre divin avec une immense révérence.
Comparé à la stature actuelle d'Abaddon, son peuple lui semble petit. Comme des oiseaux.
Cependant, quiconque verrait cette scène ne serait pas d'accord avec ce sentiment.
Les dragons sont colossaux et puissants. L'air lui-même vibre sous le poids de leur existence.
Les animaux, proches ou lointains, s'enfuient pour se cacher, craignant pour leur vie comme jamais auparavant.
À mesure que les dragons se déversent par la faille, le son de leur joie commune devient un chant entraînant.
Le son, bien que magnifique, est une fanfare rythmée et stimulante.
Les paroles chantent la guerre, les ennemis vaincus depuis longtemps, et la célébration qui suivra.
Il n'y a aucun défi qu'ils craignent. Aucune armée qu'ils n'osent affronter.
Ceux qui ne les reconnaissent pas sont écrasés sous leurs pieds.
Qu'ils soient érudits du ciel ou rebuts de l'enfer, tous ne sont rien sous les griffes des Nevi'im.
Abaddon ferme les yeux et écoute. Les battements d'ailes puissants. Le son des cœurs qui éclatent d'excitation.
Ce soir sera une nuit de célébration et de ferveur.
Mais demain... le vrai travail commencera.
« AUCUNE PITIÉ ! » aboie-t-il.
L'armée de dragons répond à l'unisson, faisant trembler la terre jusqu'au plus profond de ses entrailles.
« QU'EST-CE QUE LA PITIÉ ? »